10 décembre 2019 - Ardèche



Je me laverai au printemps prochain.
10 décembre à 18h58.
Voilà le genre de pensée qui me vient au coeur - avec une certaine sincérité - quand je plonge les mains dans le bassin (et disons... un peu plus que les mains). La telle solitude qui règne ici promet de sévères hésitations, et lorsqu'il s'agit de se laver, c'est curieux, mais il se trouve toujours tant d'autres choses à faire ! Disons-le assez simplement, Moulaine à côté du bassin, c'est Center Park. Graduellement, le soleil décline derrière l'Everest de Thines de plus en plus tôt. Je sais que dans 11 jours, ce sera le plus court ensoleillement. Après ça remontera. C'est loin mais ça sert d'encouragement.

Ici le temps ne compte pas, le temps n'existe pas, tout est lent, tout est long. On s'en moque complètement. On, c'est Emy et moi. Que peut importer qu'il soit longuet et monotone de faire ceci ou cela, ça ne pose aucun souci, il n'existe aucune relation sociale pouvant former contrainte. La vie d'ici est forgée par la nature - puissamment - le lever du soleil et son coucher, la pluie, la neige, le vent, les aller-et-venues des animaux. Autrement il n'y a rien. Plus précisément, il n'y a rien du tout, qu'une grande liberté, plus personne qui veut du mal, plus personne qui vient râler (puis faire exactement la même chose que ce dont il râlait contre), plus de trajet, plus d'heure. Au tout départ ça déboussole. On se sent vide. Puis la nature vient remplir. Le rouge-gorge vient picorer dans la terre fraichement labourée, ça en devient un évènement, c'est attendrissant : à part ça il n'y a strictement rien et en fait, c'est agréable.

Sur les pentes de l'Everest de Thines, les chiens hurlent. On entend distinctement leurs clochettes. C'est la chasse aux cochons qui est terminée. Les chiens sont en errance (là ce sont probablement ceux de la fédé de Montselgues), et ça peut durer plusieurs jours. Les aboiements lointains vont et viennent au gré des trajets erratiques des bêtes. Puis, un soir, on se sait jamais pourquoi maintenant, des phares très au loin descendent la piste. L'un d'entre nous murmurera entre ses lèvres : tiens, il viennent les rechercher.

Les voisins sont pareils. Le temps ne les marque pas, d'aucuns je ne saurais dire l'âge. Sur leur terrasse, ils se moquent du temps, on a le temps (et on aura du temps pour toi quand tu viendras). Mais nous sommes solitaires. Fragiles et endurcis. Les voisins sont fuyants. Ils traversent le potager, de loin en loin ; probablement ils vont chercher du bois, ils ont fendu un vieux châtaignier mort le mois dernier. Un signe de la main, un sourire, mais une distance certaine : nous ne nous évitons pas, nous sommes simplement bien comme ça, loin, avec le rouge-gorge, les histoires de chiens et d'autres bagatelles telles qu'un lever de soleil rouge qui en viendrait à nous bouleverser, pour peu. C'en est pas loin.

Nous sommes des solitaires à apprivoiser, gentils mais fuyants, plein de tendresse mais renfermés. C'est d'ailleurs sur ce genre de décalage qu'est né adopte un collapso, au tout départ avouons-le d'une simple blague potache, puis ça a pris de l'ampleur. Peu importe adopte, ce qui compte est le fond de vérité : qui voudrait de nous ? Qui voudrait d'une vie vide comme ça, qui voudrait d'une vie rude comme ça ? Le silence vespéral nous convient, nous ne changerons pas, ou plus, ou peut-être que si, mais au fond du coeur, pour l'instant on ne l'espère pas

Lorsque l'on était môme, on nous ressassait régulièrement : si tu n'as pas de bons résultats à l'école, tu finiras caissière [la tête de la caissière le mois dernier, quand je lui annonçais : j'ai mis tous les codes barre sur le dessus, pour que ça soit plus facile à scanner (elle était touchée), puis lui ai quand même dit : j'aurai malgré tout un produit qui bugue, ce qui lui a donné un sourire rayonnant car évidemment, il y en eut un], caissière, comme si c'était pour les idiots-patates-débiles, c'est simplement dur et très avilissant, mais derrière ces êtres humains, combien de petits coeurs qui méritent d'être écoutés ?

Alors quand je faiblis au potager (ça arrive régulièrement car je suis tout sauf acharné), je me dis : si tu ne fais pas un beau potager, tu iras dans le bureau du Prince. C'est ainsi qu'avec mépris, j'appelle mon ancien patron, qui régnait (et sévit encore) en toute monarchie, ses servants n'ayant qu'à approuver sa voix sainte, ses manants à s'écraser sous le joug de sa noblesse. Dans le bureau du Prince le regard perdu sur sa pierre écrite en égyptien ou étrusque (je ne me souviens plus), sa chevalière de noble-société, à mendier un emploi salarié maladif, harcelant, violent, dégradant, toxique, haineux : on me donnât même un jour des consignes claires de ne pas intervenir, car il s'agissait  d'une personne âgée en détresse. Sous étroite surveillance, cette fois-ci je n'avais pu intervenir, au contraire de bien d'autres (en stoem dira-t-on en belge, ce qui signifie en douce). Du coup, lorsque je pense au Prince, je retrouve une énorme ardeur à faire de ce potager un presque-eden ; le potager puis d'autres choses : les cueillettes sauvages, la cuisine, voire même en poussant le bouchon un peu loin, couper du bois : faire très peu mais le faire très bien.

Lorsque je suis retourné dans la ville du Prince, le Monarque tel que nous l'appelions entre nous, j'en ai été malade. Je rasais les murs. Heureusement tout ça est désormais loin et ils ont - pour la plupart - la décence de ne pas me recontacter (ce dont ils peuvent être remerciés, un servant avait d'ailleurs le coeur sincère, mais je crois qu'il était un peu le seul), du coup ici ces souvenirs douloureux s'éloignent, se nappent de positif, c'est un formidable moteur, une énergie renouvelable : si tu ne désherbes pas correctement, tu iras chez le Prince. Même épouvantail qu'à l'école, la caissière (et pourtant il y a pire métier : banquier par exemple), ça marche formidablement bien. Le chiendent vole au tas de compostage plus vite que deux merles en course-poursuite.

Puis très vite aussi, fugace, ces pensées s'évanouissent, car il y a plus agréable que de penser au visage bouffi d'alcool - le vin rouge à outrance - du Prince. Ca part, ça sombre, ça disparait, comme le glouglou d'une merde qui tourbillonne dans les chiottes d'un couloir de galerie marchande dans un supermarché le long d'une nationale, dans une vaste zone périurbaine dégueulasse. Alors, l'eau limpide donne sa clarté neuve et javélisée. Quand bien même la vallée offre aujourd'hui un ciel plombé de décembre - assez humide et assez frisquet - je peux garantir qu'on est bien. La rudesse est un obstacle dont on s'accommode, dont même étonnamment on s'attache : on ne voudrait pas que ça soit autrement. Le monde des Princes (ils sont si nombreux, malheureusement) apparait comme incongru, hostile et absurde. A demi à poil dans le bassin en décembre, le long du GR, je ne suis autre qu'un rude, un rustre, abrupt et primitif. Comme je le redis, on en vient à souhaiter que ce ne soit pas autrement.

Alors c'est comme ça, le hululement des chiens sur l'Everest de Thines, ça devient une sonorité formidablement attachante. Parce que c'est ici, c'est notre vie, notre rythme, notre terrible lenteur : d'avoir un coeur fermé, un coeur gelé, de ne pas savoir quel jour on est, de s'en foutre éperdument d'ailleurs, mais par contre le vent du sud ramène la pluie, ça oui ce sont des signes auxquels nous sommes sensibles. Ca n'en fait pas détester les gens, comme un furieux misanthrope reclus dans sa BAD, armé jusqu'aux dents. Bien au contraire, c'est plutôt une histoire de coquille sur une fragilité (d'ailleurs qu'on ouvre, ou qu'on referme, je suis incapable de le dire) : en tout état de cause ici on ne souffre pas du coeur, on souffre du froid et de la rudesse des travaux. Quant à choisir, il est inutile de faire un dessin.
lorsque arrivera l'été, ça sera étrange - totalement différent - le tourisme se concentre sur le hameau plus bas, là au bout du bout il n'y a que dalle (et tant mieux), tout le bonheur d'une impasse.

Tandis que vous rencontrez des gens ici, tous (sans exception) ont la même question, invariable malgré le hasard des rencontres : vous vivez à l'année ? Il y en a très-très-très peu. La réponse oui donne une consolidation immédiate, un respect tacite. A l'opposé, j'imagine simplement qu'une réponse non donnerait un : je comprends... Les âmes solitaires qui furent ici des piliers (je pense notamment à Tony) sont presque toutes parties, aux chants des sirènes, vers une vie probablement plus facile et plus douce. A une personne qui part, je n'opposerais pas la pluie jaune (s'enfermer dans le moulin et se cacher pour ne pas dire au revoir), ni la colline des solitudes (se poster silencieusement au loin pour regarder la personne partir, lui demander au préalable de ne jamais donner de nouvelles), loin de tout ça, je souhaiterais bon voyage, aiderais à charger les bagages, puis regretterais le départ - une maison vide de plus - je dis ça simplement parce que c'est arrivé aujourd'hui, Mathilde est partie. Il n'y a aucun héroïsme à rester à l'année ni aucune lâcheté à partir. On fait tous un peu ce qu'on peut, c'est déjà tellement tant.

C'est la pleine lune. La peste m'empêche de dormir ! Il s'est mis à souffler un vent impétueux dans le fond de vallée, dans les arbres près de la rivière, ça a duré comme ça une bonne part de la nuit. Je pensais à cela en vrac, comme souvent, quand j'ai été à La Bombine, un peu là-haut sur le plateau, d'ailleurs c'est la photo. J'ai trouvé une mandibule de sanglier. Alors j'ai cherché le reste du crâne, mais je n'ai rien trouvé. Puis soudainement, je me suis rendu compte du silence. Total. Ce ne m'était plus arrivé depuis une virée dans une vallée très sauvage d'Aoste. Dix ans ? Peut-être. Ca m'avait beaucoup manqué. Ce fut beau et simple, long aussi car j'avais le temps. C'est fou ce que la vie est différente. Je ne puis plus dire tout ce qui compte désormais, me touche voire me transperce, une beauté rude et simple - on ne demande rien de plus.

Tout ce que je peux dire, c'est qu'aujourd'hui je me suis lavé, et ce n'est pas le printemps.

6 décembre 2019 - Ardèche


Le retour au pays s'est passé comme les mots l'avaient prédit, les routes sont devenues plus petites et encore-encore. A partir de Lanarce, je n'ai plus vu personne, enfin plus un humain je veux dire - seul un vieux moustachu sorti d'outre-tombe arrachait un antique grillage peu avant le hameau, presque l'envie de s'arrêter pour lui prêter main forte. Ensuite... deux chevaux et un âne se promenaient sur la route, c'est ça mon coin, ce qui fait qu'on y est bien d'ailleurs. Loubaresse, Borne, les hameaux désertés sont passés doucement, reliquats de congères, à partir du col de la croix de la Femme Morte (quand même !), on arrive au plateau venteux et austère de Montselgues. Puis la Vallée. Les feuilles ont bruni durant ces huit jours, des cailloux sont tombés sur le parking de Thines, ça fait hivernal ; les températures sont clémentes malgré tout. Le silence m'a envahi, ou plutôt je me suis immensément laissé envahir par le silence. Sérénité.

La question du peuplement revient souvent, force d'insistance sur les pentes désertées : combien de fois le martèle-je, quasiment à en faire une uchronie. Une petite lumière là-bas au loin, seule, dans un noir gigantesque, la vie. Ici on n'est pas nombreux mais on s'organise, par là on n'a rien mais on partage tout. Je n'en fais pas un lieu idyllique - nappé de rêve et d'une bonne dégringolade lors du retour à la réalité - non c'est un endroit avec ses galères, ses noirceurs, mais quelque part aussi avec un lot de bonheurs qui permettent d'envisager la vie sous un autre angle : lenteur d'abord, lenteur avant tout, puis démantèlement de l'individualisme (qu'il dit en racontant sa vie à outrance à longueur de pages, soit, il fallait le dire quand même).

La vie est solidaire parce que le milieu est dur. Simplement. Et je voudrais en parler de quelque manière que ce soit, il ne reviendrait que cette logique. Cela explique que de mes quatorze kilos de crème de marrons, plus de la moitié soit déjà donnée. Oui, même pas vendue. Pourtant c'est une curée à produire ce genre de préparation. Peu en importe, on vit comme ça et voilà. Lorsque Raymonde s'est mise en travers dans le dernier lacet, menaçant de chavirer sévèrement dans le ravin, les voisins ne m'ont pas demandé du chocolat noir avant d'agir ; à ce titre ils ont abandonné leur repas.

L'individualisme tel qu'il se bâtit dans cette ferme sert à rendre autrui heureux, partager ce que l'on produit de ses mains sans rien attendre de retour. Lorsque je ne travaille que pour moi, je suis tout autant heureux, mais la mélancolie latente n'est jamais loin. Il suffit d'un léger basculement pour qu'elle devienne collante. Peut-être que d'un point de vue pratique, ensemble fortifie ainsi que rendre heureux multiplie, mais soit ce n'est pas à la vallée que vont se développer de telles philosophies de comptoir (bar le Bluebird, à côté du Narval, pour ceux à qui ça parle) : et en proximité peu ou prou du miracle, nous ne sommes pas nombreux mais nous nous organisons.

L'église de Thines domine la vallée, majestueuse, imposante, respectable. Dans le hameau complet, une seule lumière au-dessus du Gerboul ce soir, le village est pour ainsi dire vide et ça fait beaucoup de noir, lumière ténue, la vie, cachée derrière une fenêtre aux rideaux tirés. Dès fois je me demande ce que je suis venu foutre ici, le coeur rempli de noir, vague à l'âme virevoltant, évanescent : du noir dans du noir ça ne se voit pas : c'est peut-être une forme d'apaisement : se marier à la nuit pour disparaître telle une ombre, ici on a la paix, ici on a la paix, l'absence de jugement quand on est pas à la hauteur, les voisins ne m'ont pas jugé quand je me suis gaufré avec Raymonde dans le dernier lacet ; ils ont aidé, puis sont partis comme ils sont venus, fuyants, retournant à leurs solitudes de ouate. Ca doit être un peu pareil pour les gens de la mer. Pareil oui probablement. Des ombres dans la nuit, des gens franchement pas à la hauteur mais qui y arrivent. Alors la crème de marrons.

Notre carte de géographie est celle des routes qui font plein de tournants, ce sont ces mini-routes blanches qui n'apparaissent que lorsqu'on zoome au maximum sur les applis de carto. Nos géographies sont les noms des lieux que personne ne connait (limite Lozère, massif des Cévennes, ça évoque les cèpes en automne, la bonne odeur de l'humus) ; trente kilomètres autour à vol d'oiseau c'est à peine si on connait, enfin nous-mêmes je veux dire : en certains endroits, je pense à Rocles, ça peut largement dépasser l'heure et demi de voiture. Une pensée pour tous les gens qui subissent les grèves dans leurs trajets, leur commute time, à tous ceux qui grèvent pour défendre encore un minimum de leurs droits en charpie, leur quotidien urbain est à ce point différent. Nos géographies sont en fin de compte l'héroïsme quotidien des ouvriers de la mairie, d'entretenir un territoire pareil - pour un peu, j'en viendrais à aimer la politique ici, tant elle confère au dévouement et au renoncement (il faut être retraité et rentier disait le maire), ils viennent d'ailleurs de renouveler les piquets pour la neige, des bâtons en bois dans du gravier - c'est peu dire que je ne les connais pas ces ouvriers, je ne les ai jamais vus, il faut avouer que je suis plutôt discret, mais leurs marques d'existence sont bien là. Il y en a plein des trous paumés comme ça. Plein. Mais la Creuse ça résonne mal. Vide. Moche. Insipide. Des sapins en mode sylviculture au kilomètre. La Lozère renvoie à des rêves d'enfance profonds. Noirs d'ailleurs. Les chemins sombres, la pluie qui vient de s'abattre cette nuit, il fait froid.

Maintenant se pose la question de savoir si je suis paysan. Je préfère cela à agriculteur (ceci étant, je ne suis pas), voire même à exploitant agricole (mon dieu, exploitant, du mot exploiter, bref...) ou alors des fois je me perds dans des longs monologues passifs : autonomie alimentaire, énergétique, etc etc ; dans des cadres plus spécialisés, on parle de survivaliste ou de collapso. A vrai dire, je ne sais même plus si cela me touche quelque part : la matière est intéressante, sans aucun doute, mais me semble curieusement étrangère, de plus en plus en fait. Même plus convaincu que c'est dommage. Paysan c'est quoi ? Celui qui vit de sa terre, de la forêt ? Le seul gugusse (avec un berret j'imagine, sinon il y a une faute de goût dans l'imaginaire collectif) qui va dans le vallon, là où le chemin finit en impasse, sente sur aucune carte d'ailleurs, le lieu perdu duquel les sangliers se repaissent. Paysan ramène à une imagerie rude et rustre. D'après le Larousse, personne qui vit à la campagne, de ses activités agricoles. Que dire de plus ? La tête du préposé administratif lorsqu'il faudra cocher la case du métier ? Agriculteur donc ? Il y a quelques jours, Ezéchiel a gravement "beugué" quand j'évoquais n'avoir aucune machine. Volontairement. Ce fut encore pire lorsque j'ai dit ce dernier mot.

Cela fait plusieurs semaines que je suis en errance, essayant de me positionner entre producteur local et cultivateur. A chaque fois la tentation est grande de n'être rien (parce que ça fait du bien), d'être noir dans la nuit, d'être humain, d'appartenir à la vallée sans que cette dernière ne m'appartienne pour autant, d'être mélancolique ou pas [dans l'emploi salarié, il faut être communicatif, souriant, dynamique, aimer le contact, avoir du leadership, voire même allons loin puisque c'est permis, avoir un esprit pour la vente] ; ici c'est exactement pareil sauf que c'est totalement l'inverse, à force l'emploi salarié perd son sens, forçant des gens à ne pas être eux-mêmes, masque, diversion, déguisement, dissimulation - ici en quelque sorte l'esprit premier est la lenteur (tout est très-très lent), la solidarité primordiale parce que seul c'est quand même dur, puis le reste est simple, être mélancolique parce que ça ne veut pas dire être dépressif [s'imprégner d'un paysage hivernal brouillardeux -voire cafardeux- tel un bonheur, une essence, une huile essentielle], être pas grand chose, c'est bien un pas grand chose. Peut-être même est-ce bon de ne trouver aucune réponse, n'est-ce pas l'ultime témoignage qu'aucune réponse n'est à donner ? 

Un rat taupin a creusé mes semis et a mangé mes noyaux de prunes. Cette petite enflure a truqué mes trucs !! Je mets sa tête à prix, reward à 10.000 dollars, je l'offre à Jean-Louis si jamais le bandit est capturé ! Le ciel est lourd, plombé de nuages gris à l'aspect ondulant. J'ai méticuleusement réparé les dégâts puis m'en fut creuser mon canal d'évacuation des eaux, lequel évitera de bien fameux dégâts lors du prochain épisode cévenol. La nuit est tombée, noire d'ombres rampantes, le soleil depuis longtemps enfui derrière l'Everest de Thines, le coeur envahi d'un brouillard obscur et laiteux ; alors je monte la pente, le coeur griffé dans les rameaux d'églantier (j'avais vraiment dit qu'il fallait que je l'élague), puis la lune a bondi comme une foldingue depuis le Nogier ; ça lui a pris comme ça. Nos ruralités sont un peu cela. Ca en serait pour un peu affligeant, écrasé de banalité morne, si au matin très tôt, la fauvette ne venait pas babiller de son langage volubile et impétueux.

A Maintenon, lorsque je m'y rends - quelque part probablement un rythme de tous les six mois - on me dit systématiquement : tu verras, rien n'a changé. La petite ville se laisse mourir, négligente, encroutée, fainéante. Il faut dire qu'ils ont le même maire depuis 25 ans, vieux et triste sire assoupi. La ville respire le manque de dynamisme et le laisser-aller. Ici dans la vallée, à revenir après une absence, rien n'a changé non plus. Les feuilles d'arbres sont beaucoup tombées oui. Sinon rien. Ce grand rien presque-du-tout en vient à former une rassurance. La maison de Jean fut bâtie en 1480. Les ruelles en gazon, entre deux murets antiques, cela devait en quelque sorte être le paysage d'antan. Le hameau vit au rythme de la nature et offre un sentiment radicalement différent ; ici tout est pétri de l'absence. C'est de cela que l'on a besoin.

Un chevreuil a décampé alors que je traversais la châtaigneraie de Garidel ; dans les monceaux de feuilles, sa course a fait du bruit. Des gens lisent mes mots, des témoignages affluent, j'en suis ému jusqu'aux larmes. C'est dur voire fragile pour moi car les écrits sont écorchés et sincères, mais il faut assumer. Au-dessus de Garidel, vers le captage de Gilbert, la vallée s'ouvre en entier, il n'y a aucun obstacle à la vue : des routes qui deviennent de plus en plus petites, s'évanouissant dans un paysage de pentes abruptes. Parti tard, peut-être un peu trop mais ce n'est pas grave, je me suis fait dévorer par les ombres et gagner par la nuit. A mon tour, je suis devenu une toute petite lumière fébrile au loin, dans les combes ; la vie.

3 décembre 2019 - Maintenon

Cela fait à présent six mois que je suis sans domicile, un espace qui permet de tirer un bilan sur la situation, jalonné d'avancées très positives, de difficultés et d'espoirs, aussi un temps sans regret, balisé par beaucoup d'entraide et d'énormes coups de chance. Pour ce faire, j'ai repris exactement le même lieu et la même photo que le 13 juillet 2019, que j'avais nommé avant le départ car en effet, je partais le lendemain pour ma première ferme.

Quel changement ! L'hiver ouvre ses portes, les paysages ne sont plus verts, la vue s'ouvre sur les pâtures des haras de la Folie. C'était symboliquement un lieu fort. J'étais adossé sur le tronc d'un arbre et c'était - probablement - une des premières fois de mon existence où je prenais énormément le temps de vivre. Il sera amusant de retourner en ce lieu plus ou moins régulièrement.


Il peut paraître curieux de trouver un quelconque avantage à être sans domicile, et pourtant c'est le cas. Lorsque je suis parti de Belgique, j'ai effectué la démarche de me faire rayer des registres de population. Arrivant en France, je ne me suis pas recréé. De ce fait, je n'existe plus : administrativement je veux dire, car sinon, si une chose est bien claire, j'existe comme jamais. Fort. Au sujet des quelques démarches administratives (carte grise du véhicule), mon frère assure l'indispensable intérim - qu'il en soit remercié et il le sait ; autrement je ne suis qu'une émanation du néant. Le seul impôt que je paye est la TVA sur les objets de consommation courante, des achats qui se réduisent comme peau de chagrin, fabriquant chaque jour une autonomie de plus en plus forte.

Cette propension à ne plus rien payer est un acte de résistance : que les politiques n'aient plus rien de moi -à ce titre, je ne vote plus-, que les banques soient à sec autant que possible. Pas trop gilet jaune, grève et autres combats dévoyés de leur sens (respect malgré tout pour extinction / rébellion), ma détermination consiste à ne plus leur permettre d'être toxique : goutte d'eau certainement, mais je pose mon geste. Yannick disait à leur sujet : tout ce qui se passe est voulu, ce sont des architectes. Véridique ou pas, je ne le sais, mais effrayant pour sûr. Acte de résistance ultime, ne plus leur appartenir. J'affirme, ils m'ont perdu.

Le présent comme l'avenir se dessinent avec une certaine forme de précision désormais. Possédant Raymonde, la belle roulotte, je suis indépendant du point de vue logement. Presque au bout des démarches au niveau de la ferme, je gagne jour après jour des millimètres de petit escargot quant à une indépendance alimentaire. La source permet d'avoir de l'eau. Au niveau énergétique, le souhait est de turbiner la rivière toute proche ; en attendant je ne consomme rien, l'équivalent d'une charge de téléphone par semaine sur la batterie de la voiture, qui roule peu. Quant au chauffage, les prochains jours verront l'installation d'un poêle à bois, ce qui permettra de chauffer avec les arbres morts qui jonchent le terrain d'à côté. Le très grand avantage du lieu où je suis est de ne voir personne de chez personne, donc quelle que soit la philosophie de mon séjour, je ne dérange pas. C'est un essentiel.

En mars dernier, lorsque je remettais ma démission, j'avais une vision floue de la manière de quitter la société. Ca s'est affermi. Il est clair que j'ai traversé de fortes embûches, certains le savent, mais je reste convaincu que la démarche vaut la peine endurée et disons même d'être perdurée. Je comptais que tout soit fini pour novembre, en réalité un an est (et sera) nécessaire, donc février.

Mardi passé, je suis parti de mon havre de paix en Ardèche, pour une semaine d'absence, à durée indéterminée d'ailleurs. Le moins qu'on puisse dire, c'est que ça a fait bizarre de retrouver des paysages urbains, dont notamment une curieuse et injustifiée sensation de danger ; la vallée du Rhône, l'industrielle vallée du Gier, la banlieue d'Orléans et surtout l'infâme ville fourre-tout au relent commercial-de-merde dans les boîtes à chaussures en métal banales et insipides + friches desdites, la périurbaine Saran. C'est une question de perception et comme tout on s'habitue, mais mazette que l'on est bien dans ce trou paumé dans ma vallée, autrement qu'une nuit de tempête. Ca offre une stabilité, un calme, une sérénité, un apaisement. Somme toute on en vient à se moquer d'à peu près tout. Le seul stress est la bagarre des merles sur la toiture de la roulotte (c'est dire), ou bien encore le regard passablement courroucé de l'écureuil, par la fenêtre, se disant c'est quoi ça chez moi ! Le destin est certes médiocre. C'est une vie modeste. On s'en accommode bien, je peux l'assurer.

On s'accommode de plus que ça. Curieux cheminement parallèle d'ailleurs - car étonnamment il m'en fut parlé, c'est rare - on se fout de la fin (et je n'aime pas parler de la mort, car ça donne un sentiment lugubre). La fin devient un évènement accepté, serein, lucide, non désiré mais non craint. Ca ne dérange pas. Ca devient banal, comme une pluie un mois de mars, comme la trille d'une fauvette à tête noire ; simple, beau, anodin, paisible, oui surtout très paisible. Ici les questions qui se posent sont d'un pragmatisme qui confèrerait à l'emmerdatoire pour 99% de la population : comment cuisiner les châtaignes, comment désherber de la fétuque bleue ? Par exemple je veux dire. En réalité c'est de ce type, mais il  y en a plein des questions, et des fois un peu plus complexes ; mais surtout plus de train plus de voiture plus d'emploi salarié plus d'argent plus de relation sociale compliquée et fausse. Que dire du passé ? Une personne [vraiment peu au fait de la réalité]  évoquait une sortie de crise. Mais il n'y a aucune crise ! La crise, pour autant que je la saisisse bien, c'était en mode diffus et collant ce que la vie d'avant m'obligeait à construire sur un biais permanent, un rapport à l'argent, à la relation sociale broyée dans un moule de conformisme : cela ne s'est d'ailleurs jamais vraiment bien passé, d'où le fait que j'étais pris au mieux pour un original, au pire pour un type désagréable. Au fond, mon âme violentée demandait à être hors de leur machine à mastiquer l'humain, la satisfaction d'être un plus-grand-chose ; rien de dépressif là-dedans, au contraire, un petit être rattaché à la terre, ce qui s'est par trop perdu, et pas rattaché au bitume au final. Les gens me trouvent sans fard voire brutal quand je parle de la fin ; voilà, en fin de compte je n'en suis pas le seul. Soit. Cela est bon.

Du coup, être ici en région parisienne, c'est à dire ailleurs, ne se fait plus porteur de sens, ou disons pas plus que ça. C'est vivre pour vivre, attendre demain pour demain, sauf que demain - le vrai demain sans évoquer dans je ne sais combien de temps - j'y retourne, vers mon refuge. Ici temporairement dans cet ermitage familial semi-urbain, je retrouve le mal de vivre, celui qui a dévasté mon enfance, à force de moqueries acharnées sur mon physique, mes vêtements, ce qui a provoqué un manque de confiance atroce, depuis surmonté à force d'un certain acharnement. Là-bas en la Vallée, ces souvenirs ne s'accrochent pas, les griffes ne se plantent pas, j'offre sans m'en rendre compte une planche savonneuse. Cela me fait revenir sur des paroles de Dominique A (pas plus d'affinités que ça), mais des propos forts tout de même : Ils reviennent sur les lieux où ils ont mal vécu / Contents d'y retrouver leur truc mal digéré / Vautrés dans du regret, dans tout ce qui n'est plus / Ils aiment tant ces histoires dont on sort accablé. C'est... Maintenon, une somme de ravage pétri de moisissures, mon frère et moi y sommes non par affection, mais plus par naturel et sain dévouement.

Dix-sept heures, sortie du collège, rue Maurice Lécuyer. Une horde de bus quitte l'école, destinations lointaines : Soulaires, Saint-Martin de Nigelles, Villiers-le-Morhier. Les villages environnants, la nuit tombe. On leur apprend à être serviles - le bruit des autobus - on leur apprend les transports en commun. A gauche, une maison avec clôture, une pub rénové par qualibat et autres du genre. Les maisons sont des boîtes. Les parents font tourner des boîtes, de com peut-être, au coin c'est un journaliste à l'Express. Juste à côté ils ont un petit chien. La longue file de bus s'éloigne. Cela me remplit d'une immense mélancolie.
Passons.

Dès demain, un jour d'après un peu plus symbolique et éloigné-mais-pas-trop, je reprendrai l'écriture de la vallée, celle de son immense solitude - là où les animaux ne sont pas pétochards tellement il y a peu (pardon il n'y a pas) d'humains : là où l'on peut se permettre d'être fragile, très fragile au fond du coeur, et où le moindre lever de soleil offre la réparation : d'un côté Tinder et ses sommets de normalité-glauque plus ou moins le burger-king de la sentimentalité, de l'autre côté les pentes rudes peuplées de genets, un geste rustre de la montagne lorsque tu grimpes, le silence touffu des châtaigneraies, jamais tu n'y auras mal au coeur. Simplement tu regretteras d'être si seul, que cela ne soit pas naturel pour les gens d'être là, mais au fond c'est bien, tu es bien, et tant mieux.

Il fera nuit quand je partirai. Ici l'offre est alléchante. Douche chaude, chauffage régulier, nourriture industrielle contrôlée, rassurante, la télé en berceuse de fond, électricité à foison, large espace de vie, supermarché et j'en passe. Aux creux de la nuit, partir vers le froid, le pas si sûr que ça, faire la nourriture de ses mains, être terriblement seul, se laver dans la rivière en décembre, une offre moins attractive certes, mais je peux garantir que l'air est bon et la lumière guérit le coeur. Il n'est point de douleur ici qui soit due à la méchanceté crasse des gens. Même si la Vallée est dure comme un vieux bois sec au sol, peu importe, cette pureté guérit. Aux creux de la nuit le bruit sourd d'un départ, alors je passerai Saran au lever du jour, bordé de la friche Quelle, taguée et jonchée de détritus incendiés. Puis voilà, simplement la route deviendra plus petite, puis plus petite, puis plus petite. Au fond ce sera la vallée. Il me manque que demain soit un simple aujourd'hui.

23 novembre 2019 - Ardèche



En arrivant ici, je m'attendais à vivre avec la nature. Je m'attendais à avoir une écriture contemplative et fainéante, la vie des oiseaux, les forêts de châtaigniers. Ce qui arrive est dingue. L'écriture devient nerveuse et imprécise, floue et dans l'urgence. J'écris pendant, et pas après.

Ca fait une semaine que la météo annonce un épisode cévenol. J'en avais énormément entendu parler durant mon enfance, ceux qui évoquaient cela parlaient de moments terribles. Chance ou pas, je n'en ai jamais connu un seul. Au fil des jours, la menace s'est précisée, autant en intensité qu'en période.

Les valeurs sont étourdissantes. A Paris, il pleut 637 mm par an, en moyenne. S'il est à tirer un bilan du moment présent, je me paye 320 mm en 5 jours, 202 mm en 24 heures. Les vents sont à plus de 100 km heure.

Le programme est simple : la pluie : une pluie acharnée, en proie au délire, emportée par la folie, paroxysmique. Sans plus de possibilité que ça, je suis réduit à la claustration dans Raymonde pour 5 jours et demi. Advienne que pourra sur la durée réelle. Nous sommes vendredi, jour 3.

Jeudi matin, j'étais super content. En effet, j'ai bénéficié de deux heures et quelques de trève au petit matin. Effet remarquable, la possibilité de faire toute la vaisselle au bassin (c'est plus facile qu'à l'intérieur), aller aux wc, mettre les déchets de légumes au compost, puis s'acquitter d'obligations administratives. J'en parlais d'ailleurs, mais soit passons. Bref un instant de chance, ce de surcroît que de passage à Lablachère, j'ai pu prendre un livre, la traversée de l'Himalaya de Sylvain Tesson et d'Alexandre Poussin. Long et bien écrit, c'est parfait. Aussi, j'ai pu bénéficier de plusieurs ouvrages d'un déçu des poules, un riche enseignement agricole (et même si la couverture est abîmée, ça se restaurera, ça en vaut bien la chandelle). Paré pour la très longue attente, je n'avais même pas un livre en fait ! 

Ce vendredi matin, j'ai bénéficié de dix minutes de trève. Inespéré. J'ai foncé au bassin et fait tout l'essentiel du nettoyage. Déjà qu'attendre c'est long, mais alors patienter dans un pucier ! Depuis lors, ça tombe des trombes du ciel, ininterrompu.

C'est un évènement fou. Des vents rageurs s'engouffrent dans le fond de la vallée, les arbres ploient sous la férocité. Des pluies diluviennes s'abattent sur l'Everest de Thines, devenu quasiment invisible sous les trombes d'eau. Je ne peux même plus écouter de musique. La pluie bat la toiture de zinc avec une haine palpable. Pas de fuite pour l'instant, Raymonde a son certificat d'étanchéité, enfin... pour l'instant. La pluie passe sous la porte, que j'ai fermée à clé non pas de peur d'un visiteur, mais que le vent la force. J'ai sacrifié un torchon, celui que m'avait donné Nathalie - tant pis, je le laverai dans la rivière. Par chance, les vents sont en long par rapport au stationnement de Raymonde, c'est une pure furie.

Aux alentours de 10 heures ce matin, Emy, son mari et son fils sont venus gémir à la porte d'entrée. Je ne peux pas vous accueillir, vous êtes trois et des soupes, il en va de ma survie. Ils ont été se faufiler au garage, puis le bref temps d'une accalmie à midi, ont disparu. Un pic vert est passé à toute vitesse, un merle a déboulé puis a disparu. Comment font-ils pour survivre ? Comment assument-t-ils leurs besoins ?

Il fait nuit et je ne vois plus rien, c'est noir d'encre et détrempé. Je sais juste que c'est dingue, nuit blanche assurée. Je pisse dans un seau et jette tout dehors par la fenêtre (au moins ça c'est chaud, le seau est en inox), pareil pour le reste, tant pis et je nettoierai plus tard. Les repas sont des stricts minimum car je ne peux rien aérer, la production de vapeur engendre une humidité tentaculaire. 

Je pourrais être formidablement en colère de subir ça. Il n'en est rien. Je suis pour l'instant, à 19 heures, au sec. Je ne sais pas ce qu'il adviendra de cette nuit, mais en tout cas là, j'ai la gratitude d'être bien. Oui simplement, d'être bien, sous deux couettes, quasiment pas d'eau. Le balai-brosse sous la porte est un point faible. La pluie frappe de ce côté, l'eau entre sous le bois, par la brosse. A coup de manche de cuillère, j'ai entré une bâche de randonnée là-dessous, blindé, obturé. Le maximum a été fait afin que cette survie soit douce.

Je ne suis plus lavé depuis cinq jours. Mes réserves d'eau tiennent bon, je fais tout avec parcimonie, voire presque de l'avarice. Sortir dehors n'est plus envisageable, c'est la mousson version 3 degrés celsius, in the mood for love version dans ma caravane et dans le noir. Ce qui avait été très difficile avec la neige, c'est d'avoir eu mes vêtements mouillés. Cette fois-ci c'est bon. J'ai au coeur la gratitude immense d'être au presque-confort, quand bien même sont présentes la peur et la nuit blanche, dont je me fous comme de l'an 43 avant Louis 15. En ces instants, j'ai une pensée pour Gyumri, au petit peuple de Torosgyugh et des environs. Ils doivent être en plein hiver. Leur gentillesse et leur humilité ne sont qu'un enseignement : ne pas se plaindre.

Je ne sais plus me positionner entre l'exploit de tenir bon dans de telles conditions, ou simplement la contemplation, remercier la somme d'éléments qui font que ça va bien. Raymonde n'est pas renversée par le vent. J'ai accentué ses pentes vers l'avant (c'est désagréable mais utile) afin que l'eau des gouttières déverse plus vite les fleuves d'ondées folles de rage. Le sol tremble par moment, je pense que des arbres tombent.

Je pourrais détester ce lieu, qui décidément - dès le premier jour d'ailleurs - m'en fait voir de toutes les couleurs. Je pourrais être sans sentiment envers cet endroit ingrat. Non pourtant. Les Cévennes ne s'obtiennent pas, elles s'apprivoisent. Il faut apprendre à prendre le temps. Lorsque je décidai d'écrire ici, je ne me doutais pas de devoir arriver à de telles extrémités. Je ne sais pas si le potager survivra à un tel assaut, dehors c'est la guerre. Je n'en sais rien, on verra plus tard, quand bien même ravage probable il y a, il s'avère que je suis tellement heureux de survivre. Ca peut paraitre bête - et ça l'est probablement - des instants comme ça, c'est la reconnaissance, le remerciement et inévitablement une pensée pour les oiseaux, qui doivent vachement en chier.

Il ne vient pas d'autre mot que de dire que je me sens très petit.

La nuit fut pour le moins agitée, c'est le cas de le dire - on pense à un vieux tube des années quatre-vingt : nuit de folie. La pluie s'est faite rageuse. Plus verticale la pluie, horizontale, balayée par des vents déchaînés. Puis à quatre heures, plus inquiétant encore que la pluie, le vent. Ca a fait des boum sourds, ce sont les arbres qui s'arrachent et s'écrasent. Derrière, un grondement persistant, sombre et horriblement sinistre, ce sont les flots de la rivière de Thines qui deviennent un déluge de ressentiment.

Les vents ont fait tanguer Raymonde, même dans le sens de la longueur, c'est inconcevable. Si j'étais en large, je n'imagine pas un instant. Le bois s'est mis à craquer, sous la pression orchestrée par la tempête haineuse. En ces instants, assez longs tout de même - plusieurs heures - la pluie n'a plus frappé la toiture, ça volait de partout. D'ailleurs je ne parle plus de pluie, je parle d'eau, des seaux d'eau.

Au petit matin, heureux survivant, aucun dégât chez Raymonde (mazette !), j'ai suivi les ordres de François. Lors d'un épisode cévenol, tu ne dois pas rester au chaud. Tu dois sortir pour voir où coule l'eau. Mais je le redis, tu dois y aller !! Ceux qui le connaissent l'entendent sans nul doute.

Curieusement, les dégâts sont assez modérés eut égard à la violence. Le potager demande deux jours de réparation, les routes et chemins sont des flots, la rivière de Thines se prend des allures de chutes du Rhin. Ce ne serait pas si dramatique pour en bas, ça en serait même joli. Les deux ponts ont tenu et ça c'est remarquablement une bonne nouvelle.

Je suis vivant et au sec. Oui certes au vu de cette petite sortie, mes vêtements ne sont plus que soupe, mais il est vrai qu'il fallait voir. L'eau coulait à grands flots chez les canadiens, je n'aurais jamais cru. Les terrains sont inutilisables.

La tension va retomber au cours d'une très longue journée d'indolence, il n'est toujours pas possible de sortir, deux à cinq millimètres par heure sont attendus. Mais ce n'est plus rien. Le plus gros de l'épreuve est derrière. Tant de gratitude au coeur que tout se soit si bien passé.

21 novembre 2019 - Ardèche



Tu sais, je ne suis pas quelqu'un de si intéressant que ça, telle pourrait être l'entame de la moindre pièce de conversation ici désormais. Il fut un temps où j'étais plus ou moins vaguement un peu célèbre, disons un cercle plutôt large au delà des amis et des amis d'amis. Désormais circonscrite, l'existence est rabougrie à un quasiment plus rien : ce n'est pas spécialement volontaire, plutôt induit par le sauvage aspect du coin, quelque part il n'est pas désagréable non plus d'être désormais à ce point plus rien ; je pensais à cela en arrachant mes mètres carrés de chiendent, préparant depuis plusieurs semaines le potager à venir, lequel permettra un grand pas vers une certaine autonomie alimentaire, ce qui en outre idée absolument fixe, encourageante et salvatrice, me permettra de ne plus travailler salarié. Ca donne un plus rien de spécial, une personnalité limitée à la terre et ce qu'il en sort : qui peut en avoir quelque chose à cirer ? Les paroles deviennent terre à terre, voire même souvent enfouies dans les tréfonds, puisqu'il n'y a personne à qui parler.

Ce matin alors que je débutais l'arrachage, j'ai noté la présence d'un curieux monticule linéaire. Mazette, un rat taupin est passé par là. Dans la muraille de la ravine, j'entends alors du chahut dans les feuilles mortes. La petite souris me regarde avec un visage tout mignon. Arborant un grand sourire, elle me dit : je vais manger tous tes trucs ! Avec mes pieds, j'ai alors cassé les galeries. La souris témoigna : tes trucs ont cassé tous mes trucs (désolé, je n'ai pas été à l'école). Elle contacta son assurance et dans l'après-midi même, avec Mamy et les 42 enfants, ça creusait de nouveau furibard vers la ravine, de nombreux trucs en direction des trucs. On ne la revit jamais ai-je rêvé !

A force, mon langage devient animal. Centré sur l'existence d'ici, le vocabulaire sillonne les trafics des cochons dans les terrasses du haut, la rivière de Thines qui prend de l'ampleur, les bogues des marrons qui trainent et qui piquent les genoux dans le potager, les nuages bas qui rampent sur les contreforts de l'Everest de Thines. Puis, plus rien d'autre. La vie d'ailleurs me devient étrangère, terne, ça ne me parle plus, comme si une fermeture s'était opérée (probablement un geste inconscient de protection) : la vallée demande d'avoir un moral en acier-béton-armé, un physique sans faille, mais elle accorde d'être fragile moralement, d'avoir le dos griffé de très profondes entailles, les blessures du passé. La forêt permet cela, c'est antagoniste, la ligne de démarcation n'est autre qu'une fine toile d'araignée à peine visible, qui traverse le chemin au gré des vents.

La vie d'ailleurs, politique des grandes villes et des centres périurbains, on ne l'oublie pas. Ce n'est pas comme ça que ça se passe. Ici il pleut cinq jours de suite. Je suis cloîtré à l'intérieur de la roulotte, sans savoir quoi faire, dans des conditions d'humidité extrêmes, de saleté démoniaque (rien que d'aller aux wc à la forêt fait entrer des monceaux de boue, même sur le matelas par mégarde) : la vie des villes parait abondante, sucrée, attractive, facile, pourtant elle fait horriblement peur. Je suis devenu fragile, j'étais fragile, mais cette fois-ci en plus agité d'une certaine inquiétude, animé d'un sentiment diffus, les galeries sous les caillasses de la ravine un refuge, la pluie attendre, sans rien d'autre à faire que de regarder les nuages ramper, apaisé et rassuré.

La forêt a un rapport énorme avec la mort. On peut chuter entre des roches et honnêtement, il n'y a franchement personne pour venir à la rescousse. Alors, naturellement, on est précautionneux dans chacun de ses gestes - lent et mesuré. Je crois que tout un chacun en a une conscience sourde ici. Après la mort ça ne gène pas. D'ailleurs je préfère appeler ça la fin, parce que inévitablement, parler de la mort ça fait morbide. La fin ce n'est pas désagréable, c'est un truc comme un truc dirait la petite souris. [Tout ce que je demande, c'est que vous mettiez mes cendres sous une lauze au sommet du Gargo. Je me doute bien qu'on ne peut pas faire ça. Essayez de magouiller avec une urne vide, si vous y arrivez ça ferait une agréable revanche sur l'administration, une belle promenade pour vous, et soyez surtout heureux comme j'ai pu l'être follement dans cet endroit magique].

Il s'avère qu'en ville, on y va de temps à autre ; on essaie de grouper un minimum les obligations afin de s'épargner. Pour des raisons administratives, j'ai dû chercher une boîte-aux-lettres. Oui j'aurais pu la tailler dans un tronc d'arbre, je sais, j'aurais pu. L'article en métal avait été pré-repéré, j'attendais simplement qu'un bon de réduction soit valable, me faisant obtenir l'objet pour ainsi dire gratuitement, (je suis peu bons et cartes, etc, mais vivant sans le moindre revenu, je dois faire très attention à tout). Direct au but, au fond à gauche, puis je me dirige vers la caisse, et là j'ai eu peur. Angoissé, ai-je réussi à me laver -assez- dans la rivière ? Cette personne va-t-elle remarquer, percevoir, comprendre, ressentir, absorber le fait que je suis à-ce-point-sans-domicile ? Mais je crois que la peur ne provenait pas de là, j'ai mille fois affronté ces situations dans les randonnées, mille fois mille.

Je crois que dans la perception, j'ai eu peur d'être tronçonné, la chair découpée par la lame affutée. Alors, au-delà de mon écorce chavirée et entaillée de blessures sombres purulentes, la tranche de mon corps aurait révélé les rides, la cerne que chaque année forme. On y aurait vu des années fastes, avec de belles cernes épaisses et solides. On y aurait aussi lu les ronds noirs à peine perceptibles, l'été 2017, puis cet hiver de froid, la chair gangrénée par l'humidité dévorante.

Caissière à Weldom, semi-multinationale-multimillionnaire-hideuse, caissière anonyme, la cinquantaine bien affirmée, discrète et gentille avec les clients, probablement traitée comme un semi-robot dans une part non négligeable de la journée, qu'est-il advenu de cet instant humain - terriblement humain - où je ne voulais pas déranger ? Ces mots reviennent et blessent. Ca ne dérange pas tu sais, tout le monde sait que tu fais 'vraiment' ce que tu peux, honnêtement, sincèrement, dans les conditions qui te sont données : la boue s'était accrochée au pantalon, ici la terre est noire, humifère, puissante et fertile. En bas, la rivière gronde de torrents bouillonnants. Les genets sont ondulés par de féroces bourrasques chargées de nuages pluvieux.

La forêt a un rapport puissant avec l'amour. Tout à l'heure, une bergeronnette des ruisseaux traversait Térondel de son vol ondulant, la végétation aux couleurs magnifiées par la pluie. Elle permet d'être seul, d'ouvrir sa coquille, de la laisser au sol, d'être fragile-comme-tout ; l'amour d'ici ne fait pas mal, il est constant et doux. D'aller chercher cette fichue boîte-aux-lettres a lancé un malaise, nouveau, puissant et profond, celui de ne pas être par ici et simplement là-bas, de déranger, l'âme boueuse et humide, des flots de rivière traversant les pieds et les mains. Les gens parleraient : guérison par ceci ou par cela il faut consulter ceci ou cela blablabla, France-Vomi dirait (désolé, mais dans ce recoin de campagne, il n'y a que France-Inter qui passe et ce n'est pas un cadeau) : les politiques ce n'est pas bien tralala, mais on les aime tralala, c'est la vie tralala-blablabla, la bulle à verre dirait blink la bouteille ; leurs paroles sont un unanime brouhaha, un chahut surmonté de sacs plastiques, je n'y entends plus rien, je n'appelle plus. A la croix de Fer, un brouillard rongeait les pins noirs. Le causse c'est cela, un immense silence, un immense silence avec juste le ronronnement ténu du vent dans les pins, rien d'autre, un ciel gris plombé. Ce n'était pas le causse mais le même murmure. Il suffisait de fermer les yeux. L'amour c'est ça.

La pluie tombe sans interruption, cela fait maintenant longtemps mais je ne sais plus, c'est que quelque part le rapport avec le temps n'a plus de sens. C'est une simple attente putride, le matin où cela aura cessé sera beau d'une lumière nouvelle permettant une temporaire renaissance. Je ne sais pas. Je crois que ça fait très longtemps maintenant. Lorsque des amis donnent des signes (de vie), c'est très précieux, ça réchauffe, ça fait écarter la pourriture, ça fait reculer la moisissure qui grandit sous mon écorce. Jamais je n'aurais cru que tout ce monde soit si important, du plus petit au plus grand, jamais je n'aurais cru qu'ils auraient gardé contact, sentiment de culpabilité d'être plongé dans une situation aussi dure (j'ai essayé de l'éviter, mais ce n'est pas facile), je pourris, mais dessous la sève et vive, le sang palpite : quand je vois ces terres potagères gorgées de promesses, le bonheur réchauffe les parcelles ; ils savent, mes amis, que l'hiver, tout parait mort, que novembre est dégueulasse, mais c'est la belle-vie, celle de vivre en communion ultime avec la nature, faire-nature, quel qu'en soit le prix à payer ; certes je perds mes feuilles et me recroqueville dans les racines profondes de mes peurs. Tous m'aiment pour ce combat que je mène, parce que je suis fragile et nous y arrivons ensemble, le battement de coeur de ces amitiés est devenu un indispensable - auparavant dans le brouhaha je ne les entendais que peu ; c'est normal, ce qu'ils appellent vie active travaille un peu comme un poison, on n'a que peu le temps d'écouter.

La nuit tombe tôt, il fait noir, il n'y a désormais pour ainsi dire plus de lune. Mon coeur en putréfaction se noircit, prends corps avec la terre. Mes sentiments en décomposition deviennent amorphes et silencieux. Ca ruisselle au sol, la pluie battante frappe le zinc de la roulotte, à côté de moi pour seule lumière brûle une bougie. Je pense à vous, ce morceau de paradis que je construis au jour le jour évolue doucement sous mes mains noircies et abimées. Quand viendra le printemps, je serai tellement fier de vous l'offrir, tellement heureux.

Lorsque je suis revenu au potager, au sol se trouvaient de nouvelles galeries formant des petits monticules de terre. Au sein des roches de la ravine, une petite souris et sa mamy me regardaient avec un visage narquois. L'une me dit : article 23 alinéa 4 de la charte de ce lieu : il est interdit de tuer des animaux. C'est toi-même qui a truqué ce truc.

J'ai regretté d'avoir rédigé ce texte.
Me retournant, je me suis dit que cela était bon.

19 novembre 2019 - Ardèche



La première fois que je suis arrivé là, j'ai arrêté le véhicule quelques kilomètres avant, à Lazonès. C'est un peu une frontière invisible, un monde du bas un monde du haut, l'ancienne maison de Lucien la Brocante. En cet instant, j'avais uniquement connaissance que c'est une impasse et comme qui dirait, pas spécialement avec des centaines de voisins. Il s'avère que la route devenait si étroite et si malaisée, je m'étais évoqué intérieurement : je n'arriverai jamais à faire demi-tour. Ca place le contexte. Dès le départ et comme qui dirait, là où je suis, c'est un bout. Du monde, presque, mais en tout cas la dernière maison, ou à peu près, enfin bref. Du coup je me suis stationné chez Marité et je suis resté quatre jours, à camper discrètement entre les deux ponts.

Il s'avère qu'il pleuvait, (ma maman aurait poétiquement évoqué cela comme une vache qui pisse) et d'ailleurs ça a duré les quatre jours. Je venais de Villefort puis suis logiquement passé par Pied de Borne. En gros, ce n'est pas l'autoroute qu'on pourrait dire. Routes longues et très étroites, le ravin du Chassezac, puis franchement rien à la ronde, c'est l'Ardèche : aucun de nous ne compte en kilomètres, on compte en temps.

Le premier contact a été effrayant. C'est très-très-très-très isolé. Le pays est rude. En face et de l'autre côté de la rivière torrentueuse se trouve une montagne ; de la lande, des genets, des bruyères puis franchement, rien. Alors que j'étais trempé et glacé par la pluie, un 15 août tout de même [c'est le seul jour formant la saison nommée été en Belgique], Jean m'a hébergé et rassuré. Sans lui, je redescendais à Gravières et brutalisais pour ainsi dire immédiatement au téléphone : mais vous êtes des dingues ? D'ailleurs ça s'est un peu fait tout de même, dans l'espèce de curieux cimetière semi-monastique en bord de route. Pas facile la vallée. Rien que d'y remonter, bref depuis Gravières quand même, 13 kilomètres pour 50 minutes (je me suis amélioré, maintenant je roule à vingt).

C'est là où je suis.

On appelle ça la vallée. Les chasseurs locaux, ceux de la fédé de Malarce, disent que c'est bien d'avoir acheté là. Si tu n'aimes pas les kayaks des gorges de l'Ardèche (soit, oui, donc, je me suis payé les gorges du Tarn étant ado et ce fut à proprement parler infernal, donc ça reste un peu coincé là depuis, mais passons), alors ici tu seras bien, parce qu'en résumé, y'a personne. Mais, tu as entendu les cochons alors ? Quand ça, la semaine dernière ? Purée y'a un de ces trafics en ce moment. Ici on ne parle pas de sanglier mais de cochon, on a notre vocabulaire, des choses banales, Bernard dirait : des histoires de pays.

En réalité, du fait que ce soit au bout, ce qui s'appelle le bout du bout puisque de toute façon après ce sont les bognes, il s'avère qu'en bas c'est en bas, et en haut c'est ici. Quand on descend aux Vans, en résumé quelque chose comme 3000 habitants, on va en ville. Mais on se démerde de plein de manières. Jean-Marie livre son pain à Thines, Greg fait du fromage à Montselgues et quand bien même tu aurais un ennui ou l'autre, Philippe du Gerboul aura vite fait de te faire une photocopie. En ville(s), on a tout sous la main ; ici c'est comme la montagne ou la mer, ce n'est que de l'entraide. On a rien mais on se débrouille pour tout.

Alors que je montais la piste, la route qui mène à la D4 - l'antenne du téléphone étant en panne depuis des jours, j'allais chercher du réseau là-haut au Mas de Peyre ou à l'Echelette, bref des coins faits pour la neige comme les chiens sont faits pour mordre, (il s'agit juste que j'attendais des e-mails important, je ne monte pas là-haut pour Tinder hein) - une camionnette pourrie me stoppe. Une fille, punk à chien, a perdu son chien. Du coup après avoir donné des nouvelles aux amis, en bref de ne surtout pas s'inquiéter, le hasard fait que je trouve l'animal, Gitane, accompagnée de deux pouilleux et en train de décimer une poubelle sur le parking de Thines. Ni une ni deux, je vais à Laviô. Exclamation de sa maman : la grosse fait les poubelles !

C'est sur ces entrefaites que j'écrivais relativement dépité à Nadia : à Thines, une moitié des gens s'appelle Léo, une moitié s'appelle Lucien, et la dernière moitié s'appelle autre chose (ah, ça ne marche pas en fait) ; mais en tout cas, tout le monde a des problèmes de chiens !

Nos problématiques sont primaires et se résolvent de manière pragmatique. On n'a pas d'eau, de toute façon c'est comme ça pour presque tout le monde. Quand on va en chercher à Thines, à Planzolles ou aux Vans, on propose toujours aux autres de prendre leurs bidouilles (car là-encore, on ne parle pas de bidon). Nous sommes préoccupés par la fermeture des robinets des cimetières, bien avant de savoir si un gouvernement est formé en Belgique, mais ceci étant, il n'y a pas fort à parier que c'est encore bloqué, et d'ailleurs qu'est-ce qu'on peut s'en foutre. Tu n'as pas voté pour eux mais ils s'arrangeront pour faire ce que de toute façon tu ne voulais pas, et dès le gouvernement formé, se rattraper par des hostiles mesures antisociales. En clair nous, on parle de chiens, de cochons, de marrons, du vieux Darboux qui est mort et que c'était quand même un chic type. Voilà.

La vallée se resserre au niveau de Roussel et nous, on appelle ça le canal de Panama. C'est beau d'ailleurs. C'est une vallée farouche, les gens se donnent très lentement parfois. En somme pour eux, tu resteras toujours un étranger. C'est peut-être parce que tous les habitants ont conscience d'une chose, cette volonté de conserver l'authenticité rude du site. D'ailleurs, n'ai-je pas arrêté ma course à Lazonès chez Laurent, enfin un autre Laurent. Alors il y a le monde d'en bas, Chambonas ses couleurs vives son château, c'est quasiment estival, et puis il y a notre monde d'en haut. On l'aime comme ça.

L'habitat est dispersé parce que c'est granitique, un peu comme les monts d'Arrée ou les monts Lozère, tous deux esseulés et fantomatiques. Il y a des sources partout (curieusement d'ailleurs, elles sont en haut), et les anciens ont placé les maisons sur les débits d'eau. Logique, ils n'étaient pas idiots à l'époque, d'ailleurs en Lozère on appelle ça des gouttes. Donc à défaut de maisons en poquets, resserrées autour d'une source, l'habitat est très solitaire. Quand je dis très... Faut aimer être célibataire ici, car sinon c'est un peu la déprime. D'ailleurs, aujourd'hui, des conditions un peu exceptionnelles ont conduit à ce que six personnes soient présentes en même temps dans la cour : oh cette foule. Ca donnait une impression bizarre d'anormalité, presque un malaise ; qu'est-ce qu'on peut être bien dans cette solitude crue.

D'ailleurs bien sans transition, ces personnes se sont éloignées comme elles sont venues, et cette fois-ci un certain nombre de voisins partis pour l'hiver, c'est l'ouverture de la porte d'un gigantisme de solitude, des milliers d'hectares dont je suis le seul gardien, tout bonnement illégitime puisque je ne suis rien d'autre qu'un minuscule humain dans un territoire auquel je n'appartiens pas : s'il y a bien quelque chose de certain, c'est qu'il s'appartient à lui-même, sauvage et impétueux. Mais voilà, je suis là, seul. Ainielle plus que jamais, pluie jaune au fond du coeur, combien ces temps-ci je me vois nulle part d'autre qu'à Otal ou Escartin - ce sont des souvenirs importants, qu'infiniment peu peuvent saisir (ce sont les villages abandonnés des Pyrénées, la solitude d'ici est une promenade de santé par rapport à là-bas, personne n'en parle, personne ne connait, ou si peu, presque dira-t-on) ; ainsi je deviens gardien des clés, moi qui suis si médiocre, arrivé un quinze août un jour de pluie, novembre les gens m'offrent leur maison, leur cheminée, leurs chambres, leur cave, les caisses de pommes et les cartons de kiwis. Partir d'ici ? Fou toi. Pourquoi ? Ce soir le soleil éclairait uniquement La Blacherette au loin, tout le reste était noir-gris sombre. Partir non, comme une Ainielle accrochée au coeur. Je comprends maintenant. J'avais été bouleversé étant ado à la lecture de cet ouvrage (relu vingt fois), maintenant je suis cet ouvrage. Il ne peut y avoir de meilleur hommage.

Ce midi, lors d'un timide soleil, je prenais un repas sur les marches d'escalier menant à Dorpstraat - c'est un peu mon repère ce petit coin - et dans l'aubépine crevant la terrasse attenante, un merle m'observait. Très longuement, ici tout est long car on prend le temps de n'importe quoi, le merle babillait. Je pensais que seuls les rouge-gorge gazouillaient de la sorte. C'est un tout fin babil, long et ininterrompu, comme si ce beau merle noir se parlait à lui-même, se chantait une petite chanson dont il avait le refrain en tête. Pour ainsi dire inaudible, ce chant chuchoté a offert un instant précieux. Soudainement il a pris une baie, puis vivement s'est écarté vers les bambous. Petit ami de l'aubépine, je te vois souvent tôt le matin, marquer ton territoire. On sera amis, je le sais, un jour viendra.

Le pays est ambigu. Il s'offre extrêmement lentement et parfois, subrepticement, rapidement : trop, franc, brut, fort. S'il y a une question qui revient toujours, dans chaque parole : tu restes à l'année ? Lorsque je réponds oui, il se trouve une sorte d'approbation, un respect presque immédiat. Je ressens que le pays a souffert de l'exode rural et peut-être encore plus des résidences secondaires tertiaires ou plus-rien-du-tout. Quelque part c'est farouche, parce que notre vallée est intime et il nous est radical qu'elle le reste, d'autre part tout apport de vie fait tellement de bien (les terrasses crevées qu'on rêve tous de remonter, les genêts qu'on voudrait couper pour rouvrir les chemins) : ce dont nous ne voulons pas, ce sont des gens qui s'en moquent, que cela ne touche pas : il y en a, surtout l'été ; il est légitime que naisse une peur. Ambigüe cette crainte, je n'ai jamais rencontré de rejet jusqu'à présent, c'est peut-être implicitement un signal pour dire que la vallée a besoin d'amour. Celui qu'on a pour elle.

D'aucuns vous diront que c'est une route étroite et des arbres : il y en a des centaines des coins comme ça. Oui c'est vrai. Après il y a un moment dans la vie où on a besoin de poser ses rames. On ne demande pas au lieu rêvé d'être parfait, mais en contrepartie d'être la bienveillance dont désormais on aspire. Sans équivoque, le lieu est rude, ne le cachons pas sous des artifices. Il ne faut pas chercher de logique, rude c'est aussi ce que l'on veut - en somme aseptisé à la fin, ça manque de goût, fade, l'épice manque.

C'est ainsi, et d'ailleurs grace à la bienveillance énorme de deux voisins qui - sans nul doute - ont largement contribué à ce que je m'attache à vivre ici comme un lichen sur son tronc, comme une anémone sur son rocher, que j'ai rencontré Honoré, ancien maire de Thines avant la fusion avec Malarce et Lafigère, Honoré dont la simple prise de contact, regards croisés, première seconde je dirais même, engendre un respect immédiat. Une prestance discrète, un personnage effacé, pourtant un sentiment prompt et fort : ses mains, elles sont magnifiques, comme taillées dans un bois solide : rudes, noires, abimées : son regard timide, presque gêné : il a passé 80 ans, il a acheté une nouvelle tronçonneuse il y a quelques semaines.

L'histoire d'Honoré, qui était parti aux châtaignes, on le fait tous ici. Les sangliers avaient creusé un trou afin de dénicher de savoureuses racines à trancher, ou je ne sais quel champignon semi-enterré. Dans la pente, Honoré ne pouvait voir le cratère, son pied a percé le toit de la grotte des terres meubles et remuées. Chutant, sa jambe s'est empallée dans une branche de châtaignier brisée, rescapée d'une tempête, formant une pointe acérée dont la surface n'était autre que sale et vermoulue, en proie aux rhizomes des champignons. La pointe de bois a traversé la jambe, c'est entré là, c'est sorti là.

Ca a dû faire terriblement mal ? Bah non. Stoïque, il a ramassé son bol de marrons, il est redescendu à la maison, personne ne savait où il était. C'est entré là, c'est sorti là, montrant sa jambe bandée : certes, un simple chemin de presque vingt centimètres, de la bagatelle. Les pompiers ont dû lui dire non lorsqu'il s'agissait d'aller au camion seul. Plus tard à Aubenas, l'urgentiste a immédiatement pris conscience du sérieux, opération le lendemain même, un dimanche matin à huit heures pétantes ; le chirurgien est revenu exprès. Tu vois, ça arrive même à un vieux briscard comme ça ; lequel raconte ça avec une telle humilité, bah oui. Voilà. C'est tout. Voilà. Comment ne pas fondre devant une personne comme ça ? Et moi qui ose encore parler de ma fracture de la phalange distale (ça fait mal en plus !) : non mais franchement quelle affaire dis !

Le temps passe lentement. Jean racontait tout à l'heure d'avoir entendu les cris puissants d'un geai affolé ; attaqué par un autour, il était en fâcheuse posture, sauf que le jeune autour si peu expérimenté, ne savait pas comment s'y prendre. Le geai a pris la fuite, probablement haletant sur une branche de chêne à quelques pas de là. Nos histoires sont d'une telle banalité, elles sont engourdies, ça pourrait être partout, cela pourrait être le récit d'un n'importe qui. Cette platitude ne reflète pas nos ressentis. Ces quotidiens de la nature nous touchent et nous imprègnent. Désormais quand je regarde l'Everest de Thines, cette montagne sans nom juste en face, je pense au bouleau qui a eu l'idée saugrenue de pousser là, au sommet et au milieu des gros cailloux gelés et érodés. Avec le vent et le froid, mais mazette il doit prendre très cher. A devoir passer une nuit là-haut, là maintenant, la durée de survie doit être quelque peu limitée. Oui voilà, ce sont nos récits, nos périples, notre vallée.

16 novembre 2019 - Ardèche


Si la normalité forme un cadre, il est peut-être légèrement de fait qu'en ce moment, ma trombine n'est pas spécialement encadrée. J'imagine un instant le gag, une rencontre sur le marché de la très grande normalité, l'inénarrable Tinder. Tu vis encore chez ta maman ? Non non, je suis dans une roulotte qui s'appelle Raymonde (si je te jure, c'est une histoire de chat en plus), le matin quand je me lève, je fais de la vapeur avec la bouche car il caille sa race. C'est quoi tes passions ? Bah écoute, en ce moment je regarde un peu comment s'arrachent la festuca glauca et le nardus stricta. On fait un tour aux terrasses ensemble ? Tu vas voir c'est fun. J'aime les plans à trois, vous désherbez et je prends mon thé. Ah oui au fait, j'oubliais de prévenir, je me lave au seau dans la roulotte et la semaine dernière, j'ai attrapé une pneumonie de la couille. Ca dérange ? Ah pardon, je comprends...

Ce soir j'étais canné (comme l'aurait dit le tout autant inénarrable François). Du coup j'ai arrêté le potager, il n'y a rien qui presse, et j'ai été faire un tour. J'y ai vu, tout comme aujourd'hui et hier de même d'ailleurs, l'étourdissante foule de zéro personne. Au moins ça a un avantage, tu ne passes pas une demi-vie à t'engueuler avec ton prochain, puis à nourrir une rancune mêlée de regrets, de paroles trop dures, etc etc. Par contre, je me suis fait houspiller par un geai qui peu heureux de ma présence superfétatoire, a imité la buse histoire de me virer de là. Ca a marché, bien évidemment.

Le matin, je pense à mes transports en commun pour arriver au poste de travail. Dès que le soleil jaillit comme un diable derrière le plateau, je descends l'escalier fait de vieilles lauzes et commencent les séances d'arrachage. C'est 10 heures par jour en ce moment. Les journées sont courtes en hiver, très courtes. Il faut tout faire dans ce bref délai : le potager, la cuisine, la vaisselle au bassin, la douche aussi donc, mais bref j'en passe les détails.

J'appelle ça une chance, quand je pense aux pauvres qui se tapent des trajets de malade, subis bien évidemment car peu aiment, enfin soit. Le plus dur, c'est de garder le cap, la motivation, surtout dans ces instants de solitude. Il ne faut que très peu de souvenirs pour que je redouble d'ardeur.

Je ne suis pas sûr que tout le monde bénéficie de cette sorte de chance ; il faut absolument que cesse ce jeu d'écriture médiocre de juger les gens, quand bien même je voudrais voir du maraîchage partout, des vergers à chaque coin de pré, les terrasses des Cévennes réparées, des Carrefour en ruine (cible de pillages et d'urbex), et j'en passe. Ce n'est pas ; il en découle que ce coin cévenol est désertique, sauf du 15 juin au 15 septembre. Est-ce un bien, est-ce un mal ? On est bien quand ce n'est pas la foule, c'est le moins qu'on puisse dire. Ce qui n'est pas normal, c'est que l'inhumain soit autant répandu : le périphérique de Paris c'est inhumain, le Châtelet Les Halles c'est abomiffreux, mais Montfermeil aussi en fait. Quel mirage a pu se construire fut une époque pour que de cette campagne cévenole, après un je-ne-sais-combientième exode rural, on puisse se rendre à La Courneuve ? Là où je suis, inévitablement je pense à Ainielle et à la pluie jaune. C'était précieux à l'époque, ça l'est encore tout autant aujourd'hui. Peut-être que c'est la rudesse des choses qui a fait fuir les gens. C'est vrai que c'est dur.

La vie dans un aussi petit logement permet de reprendre contact avec les choses, l'existence brute et belle. Ne serait-ce qu'aller faire ses besoins dehors, il est une heure du matin, on se rend compte qu'un énorme roulis de nuages arrive sur le plateau. La lune, presque pleine, inonde les paysages d'une lumière blafarde pâle et bleutée. Ca fait comme les belle étoile au jardin en juillet, sauf que novembre est bien en route. Un aussi petit logement en contact avec le climat (ce n'est ni une maison ni un appartement), rythmé par le froid, ça veut dire tout cadencer. A 14 heures, c'est l'heure de la douche-vaisselle : surtout ne rien remettre à plus tard car juste après, le soleil passe derrière l'Espinasse. L'ombre promet un glacial pour ainsi dire immédiat. Bien prévoir le repas car dès 17h30, la nuit envahira les terrasses. Sans électricité, tout doit être très organisé. Se laver les dents à 10 heures, car avant l'eau est tellement gelée, ça fait mal. Il fait quelle température dans Raymonde ? Je ne sais pas, celle de mon huile d'olive qui est figée, un bloc. Ca dans une maison ? Pas spécialement, on est protégé par le confort douillet. C'est salvateur le manque de confort, ça replace crûment l'humain à sa place, petit-être assisté de technologie. Une autre situation permet de connaitre ça, c'est la pauvreté. Je ne la souhaite à quiconque. C'est beau de vivre la vie-vraie.

Le soir, je me réfugie sous deux couettes. Une bougie brule à côté, offrant des teintes pastels à tout un univers de bois. Le site est très silencieux, c'est un calme ultime. Ca fait de longues soirées à ne rien faire. C'est agréable. Rien, vraiment rien. J'avais une vie frénétique bercée par le manque de temps - évidemment, il fallait beaucoup d'activités pour compenser le vide généré par le travail salarié ; désormais j'ai du temps, plein de temps, et ça provoque une vie différente.

Cette nuit, ou tout du moins dans les pourtours de cinq heure trente, il s'est mis à neiger. Emy a dormi à la roulotte pour la troisième nuit de suite. Elle déserte sa maison. De plus, elle s'est chopé une petite épine de châtaigne dans un coussinet. Dès lors ce matin, nous avons pris les chemins de traverse pour monter aux Coulets, chez son papa. Comme le chemin n'est pas très franc, surtout avec la neige, c'est Emy qui m'a guidé. Je lui ai demandé où c'est, ayant une vague idée, je ne savais pas beaucoup plus que ça. On a traversé les genets en vrac, bref un chemin de chien. Une heure et demie plus tard nous étions là-haut.

Emy pète les plombs parce qu'elle n'a plus de brebis à garder. Sans nul doute avec les agnelages et les chevrotages, ça va s'arranger. En attendant elle tourne en rond, ce qui fait qu'elle est toujours fourrée par là. C'est un peu long pour elle et inquiétant pour nous, mais bon si ce n'est que ça, on s'en occupe. C'est un peu ça d'avoir le temps, on gère, on s'entraide, pour des conneries quelquefois, mais soit après tout, pour des choses importantes aussi. Laurent a expliqué qu'avec les vents de l'autre jour, son bâtiment d'exploitation a bougé d'un mètre au sol. C'étaient des vents tournant et ça a semé une certaine pagaille. Un épicéa est tombé, fort heureusement aucun cochon n'était en dessous - ça a dû se jouer de peu. Le retour a été humide, il s'est mis à pleuvoir plutôt sévèrement.

Au regard de la loi, enfin de leur loi je veux dire, je suis un oisif. Hier j'ai beaucoup avancé sur le potager car je savais la météo défavorable aujourd'hui. Ainsi donc ce jour, je ne fais rien. La pluie tombe sans discontinuer. Dans la roulotte j'ai des conditions d'humidité exécrables. Le chauffage ne s'allume plus. Le piézo est trempé. A ce stade, ça ne m'étonne même plus. Laurent évoque que sur le plateau - tout le monde appelle Montselgues comme ça, le plateau - les conditions climatiques sont nettement plus dures qu'ici. En février, il se trouve une période d'une quinzaine où ça descend longuement jusque moins dix. A ce niveau je ne pourrai plus tenir. A vrai dire ça ne m'inquiète même plus : pas plus moi-même que mon huile à ce titre, puisqu'elle est totalement figée. On se débrouillera bien tous deux, on s'est toujours débrouillés. Regardant en arrière, en fait, il me semble comprendre que ça fait trois semaines que je n'ai pas vu une douche. J'avais évidemment l'intime conviction que ça allait être compliqué. C'est la vie quotidienne qui se transforme au fil des pages, la vie n'est pas spécialement simple pour l'instant.

S'il y a bien une chose qui va débarquer, que je le veuille ou non, c'est que je ne sais pas comment je vais passer la nuit. Humidité fracassante au gré du gel persistant qui va s'installer graduellement de plus en plus puissant, un sacré quatre heures du matin en perspective. Le moins qu'on puisse dire est que j'en ai vu des pires, des nuits. La plus extrême sera sans nul doute celle dans le transformateur abandonné et demi-écroulé de Drigas [de toute mon existence, je ne pense pas avoir été plus en danger que cette tempête là] ; alors là cette nuit à venir, de la gnognote mon frère, comme qui dirait j'en ai vu d'autres. Il serait injuste de ne pas partager ça, je dis ça maintenant en vrac car c'est tellement commun et au fond tellement important aussi. Au demeurant, je ne parle pas de l'odeur générée par les absences de douches, certes, mais plutôt de ces récits. Cette foncière banalité prend forme d'une traversée à la fois complètement dingue et pourtant si terne. C'est à revenir dessus, mon vivre ici, et pour autant que je lui doive bien ça, ces textes seront en miroir aux crépusculaires récits de Dana Hilliot, bref tout comme lui je vais collationner ça dans un livre. Pourquoi en être arrivé là sera l'éternelle question qui se pose, sans que les réponses n'en soient réellement satisfaisantes.

Le récit n'apportera rien, si ce n'est quelques milligrammes d'errance inutile ; au départ je pensais apporter une impulsion afin de montrer que c'est possible, d'être critique de la société et d'être un véritable militant riendutoutiste pas écolo et plutôt naturo-simple : une autre forme de vie est envisageable. Cependant elle ne l'est pas à portée de main / simplement je veux dire / comme ceci ou comme cela / ça prend un temps fou. Plongé dans une telle galère, c'est finalement Jean qui est venu me tirer de la poisse. J'étais trempé, il m'a amené jusque l'âtre de son feu. Tout seul je n'en sortais pas, englué dans les brouillards. C'est la vie de monsieur-tout-le-monde qui a claqué la porte, critique de la société décadente, acerbe et désabusé, épris d'une nature farouche et pétri de bonne volonté ; cette fois-ci il à fallu de l'aide. Cette maison ces terrains ces terrasses cette eau, c'est là où nous sommes, c'est notre dernier refuge. La vie s'accroche à tes vêtements tel un rameau d'églantier : elle ne te lâchera pas pour si peu (il faut de l'effort, de la détermination, jamais lâcher), car sinon, au moindre relâchement, au moindre moral en baisse, elle viendra pourrir tes rêves. C'est de tout ça qu'on voudrait s'extirper, se gonfler d'un optimisme de bulle, de l'oxygène, chaque jour repartir avec encore plus de courage, encore plus de volonté. Nous y arriverons malgré tout. Tout réside dans le nous.

Après avoir séché ma veste et mon bonnet auprès du feu, après m'avoir encore une fois sorti de la poisse humide et gluante, Jean m'a donné un nouvel élan. Mes vêtements secs, ça permettait de passer la nuit. Le lendemain contre toute attente, au milieu d'un champ de boue et de neige demi-fondue, il a fait beau. Une mer de nuages roulait dans la vallée. C'est dans ce genre de moment que tu sais pourquoi tu es là. Je me suis lavé au bassin, l'eau à zéro degré. Puis, que dire d'autre que ça a été. A chaque fois, le pays m'a fait subir, en me chuchotant à l'oreille : je suis très rude ; à chaque fois j'ai été tiré de là plus ou moins in extremis, par chance, par pure bonté aussi.

L'antenne téléphonique de Montselgues a craqué avec les conditions météo déplorables. Je suis monté à l'Echelette afin d'écouter les nombreux messages téléphoniques, certains inquiets. Sur les bords de routes, notamment la piste, des monceaux de neige. Au loin où que porte le regard, l'immensité de la vallée. C'est pour ça qu'on vit ici.
Si la normalité forme un cadre, il est peut-être légèrement de fait qu'en ce moment, ma trombine n'est pas spécialement encadrée. J'imagine un instant le gag, une rencontre sur le marché de la très grande normalité, l'inénarrable Tinder. Tu vis encore chez ta maman ? Non non, je suis dans une roulotte qui s'appelle Raymonde (si je te jure, c'est une histoire de chat en plus), le matin quand je me lève, je fais de la vapeur avec la bouche car il caille sa race. C'est quoi tes passions ? Bah écoute, en ce moment je regarde un peu comment s'arrachent la festuca glauca et le nardus stricta. On fait un tour aux terrasses ensemble ? Tu vas voir c'est fun. J'aime les plans à trois, vous désherbez et je prends mon thé. Ah oui au fait, j'oubliais de prévenir, je me lave au seau dans la roulotte et la semaine dernière, j'ai attrapé une pneumonie de la couille. Ca dérange ? Ah pardon, je comprends...

Ce soir j'étais canné (comme l'aurait dit le tout autant inénarrable François). Du coup j'ai arrêté le potager, il n'y a rien qui presse, et j'ai été faire un tour. J'y ai vu, tout comme aujourd'hui et hier de même d'ailleurs, l'étourdissante foule de zéro personne. Au moins ça a un avantage, tu ne passes pas une demi-vie à t'engueuler avec ton prochain, puis à nourrir une rancune mêlée de regrets, de paroles trop dures, etc etc. Par contre, je me suis fait houspiller par un geai qui peu heureux de ma présence superfétatoire, a imité la buse histoire de me virer de là. Ca a marché, bien évidemment.

Le matin, je pense à mes transports en commun pour arriver au poste de travail. Dès que le soleil jaillit comme un diable derrière le plateau, je descends l'escalier fait de vieilles lauzes et commencent les séances d'arrachage. C'est 10 heures par jour en ce moment. Les journées sont courtes en hiver, très courtes. Il faut tout faire dans ce bref délai : le potager, la cuisine, la vaisselle au bassin, la douche aussi donc, mais bref j'en passe les détails.

J'appelle ça une chance, quand je pense aux pauvres qui se tapent des trajets de malade, subis bien évidemment car peu aiment, enfin soit. Le plus dur, c'est de garder le cap, la motivation, surtout dans ces instants de solitude. Il ne faut que très peu de souvenirs pour que je redouble d'ardeur.

Je ne suis pas sûr que tout le monde bénéficie de cette sorte de chance ; il faut absolument que cesse ce jeu d'écriture médiocre de juger les gens, quand bien même je voudrais voir du maraîchage partout, des vergers à chaque coin de pré, les terrasses des Cévennes réparées, des Carrefour en ruine (cible de pillages et d'urbex), et j'en passe. Ce n'est pas ; il en découle que ce coin cévenol est désertique, sauf du 15 juin au 15 septembre. Est-ce un bien, est-ce un mal ? On est bien quand ce n'est pas la foule, c'est le moins qu'on puisse dire. Ce qui n'est pas normal, c'est que l'inhumain soit autant répandu : le périphérique de Paris c'est inhumain, le Châtelet Les Halles c'est abomiffreux, mais Montfermeil aussi en fait. Quel mirage a pu se construire fut une époque pour que de cette campagne cévenole, après un je-ne-sais-combientième exode rural, on puisse se rendre à La Courneuve ? Là où je suis, inévitablement je pense à Ainielle et à la pluie jaune. C'était précieux à l'époque, ça l'est encore tout autant aujourd'hui. Peut-être que c'est la rudesse des choses qui a fait fuir les gens. C'est vrai que c'est dur.

La vie dans un aussi petit logement permet de reprendre contact avec les choses, l'existence brute et belle. Ne serait-ce qu'aller faire ses besoins dehors, il est une heure du matin, on se rend compte qu'un énorme roulis de nuages arrive sur le plateau. La lune, presque pleine, inonde les paysages d'une lumière blafarde pâle et bleutée. Ca fait comme les belle étoile au jardin en juillet, sauf que novembre est bien en route. Un aussi petit logement en contact avec le climat (ce n'est ni une maison ni un appartement), rythmé par le froid, ça veut dire tout cadencer. A 14 heures, c'est l'heure de la douche-vaisselle : surtout ne rien remettre à plus tard car juste après, le soleil passe derrière l'Espinasse. L'ombre promet un glacial pour ainsi dire immédiat. Bien prévoir le repas car dès 17h30, la nuit envahira les terrasses. Sans électricité, tout doit être très organisé. Se laver les dents à 10 heures, car avant l'eau est tellement gelée, ça fait mal. Il fait quelle température dans Raymonde ? Je ne sais pas, celle de mon huile d'olive qui est figée, un bloc. Ca dans une maison ? Pas spécialement, on est protégé par le confort douillet. C'est salvateur le manque de confort, ça replace crûment l'humain à sa place, petit-être assisté de technologie. Une autre situation permet de connaitre ça, c'est la pauvreté. Je ne la souhaite à quiconque. C'est beau de vivre la vie-vraie.

Le soir, je me réfugie sous deux couettes. Une bougie brule à côté, offrant des teintes pastels à tout un univers de bois. Le site est très silencieux, c'est un calme ultime. Ca fait de longues soirées à ne rien faire. C'est agréable. Rien, vraiment rien. J'avais une vie frénétique bercée par le manque de temps - évidemment, il fallait beaucoup d'activités pour compenser le vide généré par le travail salarié ; désormais j'ai du temps, plein de temps, et ça provoque une vie différente.

Cette nuit, ou tout du moins dans les pourtours de cinq heure trente, il s'est mis à neiger. Emy a dormi à la roulotte pour la troisième nuit de suite. Elle déserte sa maison. De plus, elle s'est chopé une petite épine de châtaigne dans un coussinet. Dès lors ce matin, nous avons pris les chemins de traverse pour monter aux Coulets, chez son papa. Comme le chemin n'est pas très franc, surtout avec la neige, c'est Emy qui m'a guidé. Je lui ai demandé où c'est, ayant une vague idée, je ne savais pas beaucoup plus que ça. On a traversé les genets en vrac, bref un chemin de chien. Une heure et demie plus tard nous étions là-haut.

Emy pète les plombs parce qu'elle n'a plus de brebis à garder. Sans nul doute avec les agnelages et les chevrotages, ça va s'arranger. En attendant elle tourne en rond, ce qui fait qu'elle est toujours fourrée par là. C'est un peu long pour elle et inquiétant pour nous, mais bon si ce n'est que ça, on s'en occupe. C'est un peu ça d'avoir le temps, on gère, on s'entraide, pour des conneries quelquefois, mais soit après tout, pour des choses importantes aussi. Laurent a expliqué qu'avec les vents de l'autre jour, son bâtiment d'exploitation a bougé d'un mètre au sol. C'étaient des vents tournant et ça a semé une certaine pagaille. Un épicéa est tombé, fort heureusement aucun cochon n'était en dessous - ça a dû se jouer de peu. Le retour a été humide, il s'est mis à pleuvoir plutôt sévèrement.

Au regard de la loi, enfin de leur loi je veux dire, je suis un oisif. Hier j'ai beaucoup avancé sur le potager car je savais la météo défavorable aujourd'hui. Ainsi donc ce jour, je ne fais rien. La pluie tombe sans discontinuer. Dans la roulotte j'ai des conditions d'humidité exécrables. Le chauffage ne s'allume plus. Le piézo est trempé. A ce stade, ça ne m'étonne même plus. Laurent évoque que sur le plateau - tout le monde appelle Montselgues comme ça, le plateau - les conditions climatiques sont nettement plus dures qu'ici. En février, il se trouve une période d'une quinzaine où ça descend longuement jusque moins dix. A ce niveau je ne pourrai plus tenir. A vrai dire ça ne m'inquiète même plus : pas plus moi-même que mon huile à ce titre, puisqu'elle est totalement figée. On se débrouillera bien tous deux, on s'est toujours débrouillés. Regardant en arrière, en fait, il me semble comprendre que ça fait trois semaines que je n'ai pas vu une douche. J'avais évidemment l'intime conviction que ça allait être compliqué. C'est la vie quotidienne qui se transforme au fil des pages, la vie n'est pas spécialement simple pour l'instant.

S'il y a bien une chose qui va débarquer, que je le veuille ou non, c'est que je ne sais pas comment je vais passer la nuit. Humidité fracassante au gré du gel persistant qui va s'installer graduellement de plus en plus puissant, un sacré quatre heures du matin en perspective. Le moins qu'on puisse dire est que j'en ai vu des pires, des nuits. La plus extrême sera sans nul doute celle dans le transformateur abandonné et demi-écroulé de Drigas [de toute mon existence, je ne pense pas avoir été plus en danger que cette tempête là] ; alors là cette nuit à venir, de la gnognote mon frère, comme qui dirait j'en ai vu d'autres. Il serait injuste de ne pas partager ça, je dis ça maintenant en vrac car c'est tellement commun et au fond tellement important aussi. Au demeurant, je ne parle pas de l'odeur générée par les absences de douches, certes, mais plutôt de ces récits. Cette foncière banalité prend forme d'une traversée à la fois complètement dingue et pourtant si terne. C'est à revenir dessus, mon vivre ici, et pour autant que je lui doive bien ça, ces textes seront en miroir aux crépusculaires récits de Dana Hilliot, bref tout comme lui je vais collationner ça dans un livre. Pourquoi en être arrivé là sera l'éternelle question qui se pose, sans que les réponses n'en soient réellement satisfaisantes.  

Le récit n'apportera rien, si ce n'est quelques milligrammes d'errance inutile ; au départ je pensais apporter une impulsion afin de montrer que c'est possible, d'être critique de la société et d'être un véritable militant riendutoutiste pas écolo et plutôt naturo-simple : une autre forme de vie est envisageable. Cependant elle ne l'est pas à portée de main / simplement je veux dire / comme ceci ou comme cela / ça prend un temps fou. Plongé dans une telle galère, c'est finalement Jean qui est venu me tirer de la poisse. J'étais trempé, il m'a amené jusque l'âtre de son feu. Tout seul je n'en sortais pas, englué dans les brouillards. C'est la vie de monsieur-tout-le-monde qui a claqué la porte, critique de la société décadente, acerbe et désabusé, épris d'une nature farouche et pétri de bonne volonté ; cette fois ci il à fallu de l'aide. Cette maison ces terrains ces terrasses cette eau, c'est là où nous sommes, c'est notre dernier refuge. La vie s'accroche à tes vêtements tel un rameau d'églantier : elle ne te lâchera pas pour si peu (il faut de l'effort, de la détermination, jamais lâcher), car sinon, au moindre relâchement, au moindre moral en baisse, elle viendra pourrir tes rêves. C'est de tout ça qu'on voudrait s'extirper, se gonfler d'un optimisme de bulle, de l'oxygène, chaque jour repartir avec encore plus de courage, encore plus de volonté. Nous y arriverons malgré tout. Tout réside dans le nous.

Après avoir séché ma veste et mon bonnet auprès du feu, après m'avoir encore une fois sorti de la poisse humide et gluante, Jean m'a donné un nouvel élan. Mes vêtements secs, ça permettait de passer la nuit. Le lendemain contre toute attente, au milieu d'un champ de boue et de neige demi-fondue, il a fait beau. Une mer de nuages roulait dans la vallée. C'est dans ce genre de moment que tu sais pourquoi tu es là. Je me suis lavé au bassin, l'eau à zéro degré. Puis, que dire d'autre que ça a été. A chaque fois, le pays m'a fait subir, en me chuchotant à l'oreille : je suis très rude ; à chaque fois j'ai été tiré de là plus ou moins in extremis, par chance, par pure bonté aussi.

L'antenne téléphonique de Montselgues a craqué avec les conditions météo déplorables. Je suis monté à l'Echelette afin d'écouter les nombreux messages téléphoniques, certains inquiets. Sur les bords de routes, notamment la piste, des monceaux de neige. Au loin où que porte le regard, l'immensité de la vallée. C'est pour ça qu'on vit ici.

11 novembre 2019 - Ardèche



Emy jardine. Elle creuse des trous parce qu'elle sent bien que dans le monde du dessous, les taupes s'agitent. Elle part aux châtaignes avec moi, fait de longues promenades dont elle ne comprend pas le sens : pourquoi s'arrêter longuement sous certains arbres ? Elle ne supporte pas la première châtaigne dans mon bac blanc. Elle la saisit et va la déposer 3 mètres plus loin. Les suivantes ça va par contre. Ce geste est systématique, jour après jour. Insaisissable. Touchant aussi. Mais pourquoi ? La première châtaigne reste alors sur place dans la forêt, c'est que ça doit être comme ça.

Aujourd'hui, il a fait beau temps, mais par contre, dès que la course du soleil amène la lumière derrière la montagne, il se met à cailler. J'ai froid. C'est dur le soir, mais c'est une vie choisie. Je pourrais être

un bureau fermé. quatre mètres carrés. un pc devant moi, enfin un écran plutôt je veux dire. derrière une fenêtre en PVC, donnant sur une toiture bitumée sans charme. au plafond, des néons. il a fallu en dévisser un sur les deux parce que ça brûlait les yeux. le téléphone sonne. encore. encore. sur le combiné, une collègue a mis un autocollant help. huit heures de présence. attendre. 

un train de banlieue, un RER aux sièges durs et usagés, qui a vu passer des millions de regards neutres, fermés ou fatigués. dehors le paysage défile. invariablement gris, invariablement neutre, peut-être même fatigué. les maisons s'alignent par dizaines de milliers le long de cette banlieue parisienne laissant derrière des souvenirs un peu rangés un peu inutiles ; les maisons sont en meulière, ça fait penser à Ermont. ces destins s'entassent ici, par facilité ou par pas-le-choix. je ne sais plus très bien si dans la réalité des choses, on n'a pas le choix. c'est morose. à Trappes on traverse un grand no man's land un dépôt ferroviaire ancien et mal entretenu. un train de banlieue, un paysage pâteux et morne ; il parait que Londres c'est encore pire : plus long, plus gris, plus entassé. Nick Cave disait : il n'est jamais sorti rien de bon de cette ville.

Olivier à Brancourt a eu des paroles très dures quant aux maisons de lotissement (nous en traversions un quotidiennement, pas particulièrement avenant, toutes maisons en simili-toc, assez identiques, le long d'une impasse, encore des impasses de lotissements tous pareils) , (ces paroles datent un peu, j'espère ne pas les déformer) : Vincent vois-tu, ces gens vivent dans des mini-prisons. Ils travaillent toute leur vie dans des trucs de merde pour se claquemurer là-dedans le week-end. Contexte est qu'Olivier vit en camping-car. Ancien armurier, il travaille peu (pour un salaire) et offre ses services en wwoofing à droite à gauche. Cette personne a une philosophie de vie qui fait réfléchir, et Dieu sait que lors des longues soirées de Brancourt, vides, nous avions le temps de le partager. Dire ou presque sous-entendre que ces maisons sont des petits cercueils est dur mais ça offre une réflexion. Beaucoup de gens ont des vies belles, même dans un lotissement, mais il est vrai qu'en tant que tel, le lotissement-travail offre une vision de la vie morbide. Les maisons sont écartées, les voisins ne se connaissent pas trop (c'était ici le cas), les jardins - du gazon - sont entourés de clôtures. En été ça tond le samedi, en automne ça passe le bruyant souffleur thermique. Les feuilles d'arbres, c'est horrible, voyez-vous.

Je pourrais être
Mais je ne suis pas et tellement heureux de ne pas être. Dès lors j'assume d'avoir froid, même si c'est dur. C'est un choix, idyllique, je sais que ça fait bizarre de le dire. Nous sommes devenus fragiles. Nos anciens se lavaient à la bassine et comment dire, je suis tout penaud devant le seau, de devoir le faire à mon tour. Avons-nous, tous, autant perdu ?

Sommes-nous si loin de la vérité ?
Désormais, la marque carrefour indique sur ses emballages : issu d'une exploitation haute valeur environnementale. La farine utilisée est issue de blés CRC, cultivés sur des exploitations HVE, sur lesquels les traitements chimiques sont limités grâce à une culture raisonnée. Ajoutant encore Biodiversité préservée, Gestion responsable des sols et de l'eau. Parce que utiliser des pesticides, ça peut être raisonné, un peu comme raisonnable le mot, parce que c'est responsable ? Non mais je veux dire, mon cul c'est du poulet ?

Carrefour, comme tant d'autres, c'est le goût âcre de la vomissure sur les lèvres, comme les politiques et comme les administrations. Grâce à vos étrons nauséabonds, communs et inondant les espaces banalisés, vous facilitez mon départ. Oui c'est peut-être dur certaines soirées, de traverser un automne-hiver humide comme ça, mais je peux vous promettre qu'à penser à vous, je savoure la liberté : aucun chômage, je ne vous dois rien, je vis dans un environnement extrêmement spartiate : pas d'emprunt, quasiment plus de compte bancaire : le soir la lune bondit depuis le plateau, c'est beau, pas de clôture, pas de lotissement pareil, pas de train de banlieue [Simone : Mesdames, Messieurs, votre attention s'il vous plaît. Voie 4, le train TER numéro 48844 en provenance de Paris-Montparnasse et à destination de Chartres, initialement prévu à 17h33, est supprimé. Merci de votre compréhension] : je travaille au potager toute la journée en ce moment :  je pourrais être et ne suis pas : démuni devant un seau à se demander comment se laver sans en mettre partout, puis en quelques tours de manivelle, des solutions sont trouvées, du bricolage on dira. Les lotissement-travail sont devenus au fil des banlieues grises tellement banalisés, est-il encore clairement identifiable qu'une autre vie est possible ?

Je suis un monstre d'écrire de la sorte sur la vie des gens, même dans un lotissement banalement morne. S'il y a bien quelque chose qu'ils me demandent, c'est de vivre en paix. N'en fais-je pas de même ? Donc je retire ce que j'ai dit. Il faut parfois savoir retirer ce qu'on dit.

Les journées se suivent et se ressemblent, désherber les terres en vue de recevoir le potager. Ce sont des terrasses qui n'ont jamais vu une carotte ; c'est un peu intermédiaire entre un pré et une forêt de faux châtaigniers et de noyers. En creusant jusque 30 centimètres, je n'ai pas été foutu de retrouver la roche mère. La terre est incroyablement noire, tendre et humifère. Je désherbe le chiendent centimètre par centimètre, en essayant de ne pas bouleverser les horizons. Je recouvre les terres dénudées d'une épaisse couche de feuilles d'arbres. Je veux ressembler à la forêt le plus possible. En automne dans le brun, la vie de la microfaune est intense. Comme je dénude, il faut que j'offre ça à la terre.

Je n'utilise pas de motoculteur et pas un gramme de pétrole, pas de produit phyto et aucun désherbage thermique. Que l'on m'excuse, mais c'est ce que j'appelle de la haute valeur environnementale.

Quelque part, je ne demande pas à Carrefour de produire de la Bio. Par contre, le prétendre sur des produits assimilables à de la bouse, c'est le regard du démon, c'est prêcher le faux pour avoir le vrai. Que cela soit clair, j'ai toujours eu peur du Malin. Le pouvoir de nuisance du démoniaque est terrible, sournois, menteur, violent.
Je ne peux avoir de mots plus durs.

Je pourrai être
Leur business Unit, leur project manager, leur senior system administrator.
Leur réunion de mise au point suite à l'incident du 9 novembre, leur nouvelle procédure, leur formulaire de demande en vue d'introduire une demande (un mois à l'avance est obligatoire).
Mais je ne suis pas

Ce que je ne suis pas et ce que je veux être détermine ma rage. Lorsque je désherbe, j'ai une détermination implacable. Je ne veux plus jamais -jamais- travailler, salarié, dans leurs trucs. Mon potager est ma vie car il me nourrira, la forêt est mon Eden car elle me nourrira. C'est pour ça que je fais peu, mais avec un soin méticuleux. Cette accumulation de je pourrais être aux regards de démon - ces gens qui détruisent des existences au gré de ravages ou de paroles mensongères, ce qu'ils ne veulent pas voir, leur vue altérée par leurs croyances furieuses, est l'allégorie de ce que j'ai fui. La rage sourde s'éteint chaque matin lorsque je vois désormais ces étendues de feuillages, car je sais que ça fait du bien à la nature ; j'anthropise des terres, c'est déjà lourd à porter pour moi [même si ce furent des terrasses dans des temps très anciens, la maison de Jean date de 1480, c'est peu dire, et restaurer ce dont les anciens ont mis tant de coeur à faire, c'est porteur de sens]. Le feu a brûlé des années, il ne faut pas s'étonner que les braises soient encore à couver. Seule la forêt permet d'apaiser cela et le moins qu'on puisse dire, c'est que ça marche. C'est encourageant.

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