23 mars 2020 - Thines



Parce qu'il y aura un avant et un après.
Nous en parlions ensemble ce midi : que va-t-il se passer, ensuite ? On va tout recommencer, exactement pareil, ou bien on envisage -tous ensemble- une vie différente ?
Comme le Cheval Malabar dans La ferme des animaux de George Orwell, on va en faire plus, encore plus chaque jour ? Il faut rattraper le temps perdu, le moulin cassé ? On va travailler plus dur, abattre des dossiers, puis encore plus prendre l'avion, mondialisation galopante, voyage en Thaïlande pour oublier ces confinements aux relents mélancoliques ?

Aucune propagande en mes propos ni même un credo. J'ai choisi une voie, elle n'est ni la meilleure ni la plus enviable. A chacun sa voie.

En ce qui concerne l'après, il sera proposé à notre collectif d'intensifier les cultures. Une moitié pour l'auberge locale qui va ramer à trouver des fournisseurs, une moitié pour donner aux gens dans le besoin. Donc fois deux.

Et vous, quelle est votre voie ?

22 mars 2020 - Thines



Le captage a pété chez le vieux Cartier. L'eau dégouline sur la terrasse. Je n'étais pas là ces derniers temps. Ca doit faire des semaines probablement, encore que, qui pourrait le dire en vérité ? Je suis le gardien. Beheerder que je dis aux gens d'en haut, Léo et Léa ; je ne connais pas d'autre mot en réalité. Ca me fait marrer. Gardien comme ça, autoproclamé, gardien des brebis, des chevreuils, du vent, de la flotte, des chiens des autres, du courrier qui prend l'humidité, puis de rien-du-tout la plupart du temps. Alors là, l'eau jaillit à grands flots, faut bien que quelqu'un s'en occupe un minimum. On n'a pas l'eau courante. Toutes nos eaux sont des captages qui passent dans les béalières (des petits canaux), ou des sources. Le gel a dû faire son office. On me dit que de toute façon, c'est chaque année.

Bon gré mal gré, je tire la flotte plus loin, sur les acols, là où ça ne dérange pas. Il vaut mieux ne pas couper son captage. C'est une foire d'empoigne à réamorcer. Alors voilà, ça s'en arrête là.

[J'ai envie d'être seule. Comme tous les soirs. Ne parler à personne. Lire, écouter la radio, prendre un bain. Fermer les volets. M'envelopper d'un kimono en soie rose. Juste être bien. Après la fermeture des grilles, le temps est à moi. J'en suis l'unique propriétaire. C'est un luxe d'être propriétaire de son temps. Je pense que c'est l'un des plus grands luxes qu'un être humain puisse s'offrir. Valérie Perrin. Changer l'eau des fleurs].

Ici le tumulte n'arrive pas.
La rue est la rue depuis toujours. Tastevins en somme ce sont deux voies : la route, si peu fréquentée que l'herbe en pousse au milieu, puis la rue, un étroit chemin en herbe et vaguement encaladé, bordé de murets. Depuis la déprise, ici, toujours est toujours, rien est rien, c'est comme ça, les maisons fermées. Les gens qui ne sont pas là : les gens qui ne sont jamais là. Depuis que je suis présent dans ce hameau, cinq mois désormais, de l'écrasante majorité des foyers, je n'ai vu personne.

Ici plus qu'un ailleurs, on vit sans passion. C'est lisse, plat, tranquille, tellement tranquille que c'en est un épitaphe sur un marbre poli. Il ne se passe rien, sauf un épisode cévenol déversant ses torrents d'aigreur parfois. Devant les flots de la rivière, l'on se prend à contempler la hêtraie de Chabreille. Qu'on y est bien. Là-bas, il n'y a personne, jamais jamais jamais. Sauf moi, dans les feuilles jusqu'aux genoux, glissant sur les faînes, s'écrasant la main sur une châtaigne. Une immensité de solitude accrochée sur une pente à quarante cinq degrés, un ruisseau dévalant de gros rochers éparpillés, sous des arbres effondrés quelquefois, un chevreuil qui aboie parfois, on s'en doute quelque part.

Ici, ici encore, la vie c'est comme la mort. On s'en fout du tumulte, qui n'arrive pas - ça fait bien longtemps d'ailleurs. Les routes sont trop longues et trop étroites. Il peut se passer n'importe quoi, on ne s'en rendra pas compte, même s'ils font un feu de joie de Cruas-Meysse ; tout juste on se retrouvera cramés, sans trop comprendre pourquoi. Et qu'est-ce que ça peut bien nous faire ? Nous sommes si proches de la mort que la vie nous en est indistincte. Et ce genre de maigre philosophie, ça nous permet d'écraser la mort d'un puissant mépris. Ca lui fait peur, qu'on se moque autant d'elle.

La semaine dernière, j'étais dans l'enfer. Avec mon frère nous arpentions les rayons du Leclerc de Barjouville. Autant le dire, une agonie, mais soit, j'avais réellement besoin d'une tondeuse pour me couper les cheveux. Tant qu'à être hors de ma brousse, autant en profiter pour faire les courses. C'était le lendemain matin du discours de Macron. Je ne vais pas épiloguer sur le contexte, un milliard de textes le font, trop peut-être. Les rayons étaient pris d'assaut.

Et quelle est la valeur refuge ?
Le sandwich en triangle emballé dans son truc en plastique.

Nous sommes en caisse, un magma de caddies débordants. C'est anarchique. Nous avons une tondeuse à cheveux et deux thés pour ma maman. Rien de plus. Une dame m'aboie dessus, haineuse : vous imaginez que vous allez passer devant ? La lave en fusion de gens grincheux rendait tout confus. Je ne lui offre  aucune réponse, ni même un regard, puis m'en vais.

Les gens ont dévalisé les stocks de PQ, ils ont agressé le personnel, ils ont attaqué les réserves du magasin. A Dreux, ils ont dû fermer le mégabouffe (le Leclerc) à cause des violences.

[Plus je connais les hommes plus j'aime mon chien. Pierre Desproges].

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J'ACCEPTE

Demi-tour. Route. Encore route, trop route ces derniers temps, Barjouville derrière, loin, le compteur kilométrique qui défile, heureux, Haute-Loire, vent, les arbres tous penchés dans le même sens. Un vent terrible sur les plateaux de Landos. Pause, frigorifiante bien sûr ; c'était bien, heureux comme une vache sortie de l'étable après l'hiver. Puis retrouver mes hautes vallées : Loubaresse, Borne, Montselgues. Comme un point de non-retour. Faites-donc vos courses de PQ. Loin, loin, loin, être loin de vous.
La vie en société, ce n'est pas gagné.

De cet instant, la seule question qui mérite d'être posée : n'était-ce pas un tant soit peu prévisible ? Ou même imprévisible, soit personne ne l'a vu arriver - pas comme ça - n'était-il pas possible de stocker juste un peu d'essentiel ? Vous trouvez ça honorable de gueuler comme des putois dans la file d'un supermarché à la con ?

Maintenon, alias Dead-Zone dans le langage partagé avec mon frère, la télé de papa et maman gueule. Affectueusement on ne leur en veut pas, ils n'entendent plus rien (et d'ailleurs ne s'entendent plus vivre) : bam, grince, crouik... De 110 décibels, une fuite, un dimanche matin très tôt, partir, je passe sans transition à 15 décibels. Le bruissement lointain de la rivière de Thines, les oiseaux qui se chamaillent ; ce que les mésanges peuvent à ce titre ne jamais lâcher l'affaire, elles harcèlent la sitelle, poursuivent les accenteurs, mais elles ne touchent pas au pinson (et pourquoi ?)

Ici la vie ne sert à rien. Pas de grand destin. Aujourd'hui repiqué 144 plants de laitues. Pourquoi autant ? Les grives pardi ! Et puis le reste on s'en fout. Seul, seul, bien, d'une solitude pâteuse, onctueuse, pour ainsi dire confortable. Je vais près du ruisseau si je veux. Je m'arrête dans la magnifique hêtraie dès que je souhaite. Et qu'espérer d'autre ? Rien mazette, surtout rien. Une vie qui ne sert à rien, ça enlève toute tension. On pense à ses salades, à ses céleris, aux voisins, aux oiseaux. D'une existence à gros gabarit, ça se dirige vers un plus grand chose, et honnêtement c'est sans regret. Enfin presque. Oui bien sûr pointent de puissants reliquats de nostalgie, vaporeux le plus souvent, toutefois reviennent les réalités : être un bousier, à tout le temps courir après de la merde (dont il faut ensuite fermement dire au patron que c'est la plus pure merveille) ; dans le silence curieux et retiré des tourbières de Chabreille, non aucune amertume.

5 mars 2020 - Montselgues



Et pourtant, on ne peut pas dire que les lieux soient catégorisés comme accueillants. La toponymie explique bien des aspects, qu'en aucun cas il ne faut négliger. A la limite en exagérant un peu, on pourrait témoigner que ce serait une preuve d'immaturité de piétiner les noms des hameaux et des écarts tel un sanglier un peu moqueur. Certes le Clapeyrou ne nous dira rien (de surcroît que nous avons cinq orthographes pour à peu près tout et n'importe quoi, enfin soit, passons). Lorsque l'on quitte la piste, qui je le rappelle a été totalement retournée telle une crêpe suite à un épisode cévenol quelque peu taquin, on trouve le hameau de La Frette, ce qui en cévenol signifie le froid. Juste au-dessus se trouve Bel-Air, dont on ne fera guère un dessin. Au bout de ces deux chemins, les paysages se rejoignent en une seule maison nommée La Fouette. Doit-on encore préciser qu'il s'y trouve un peu de vent ?

Habiter sur le plateau, c'est une vocation. Plus encore vers Loubaresse, vers Borne, la beauté du regard des Michel, éleveurs sur ces hauteurs dénudées et sauvages. Très au loin et pourtant à portée de main, les terres enneigées du Finiels, du Cassini, les Monts Lozère.

Quel contraste quand l'une ou l'autre démarche administrative nous emmène dans les terres d'en bas, ce qu'en patois on appelle les Rayols. Aux Vans, en réalité c'est provençal. Lorsque l'on descend dans la vallée d'à côté, et c'est assez récurrent, dès Planzolles on trouve les vignes, à Faugères les oliviers d'Anaïs. Des fois, lorsque trop de froid nous transperce, on en viendrait quasiment à descendre pour descendre, sans autre but que de respirer ailleurs. Bien entendu, on ne peut pas se permettre de vivre comme ça.

Et d'être traversé, il est peu dire que ce fut le cas ces derniers jours. Au fil de la matinée, il s'est levé une burle de l'enfer. La burle, c'est le vent du nord et bref ici, le climat venteux est binaire : nord ou sud, basta-chocolat. Les vieux redoutent la burle, et tant ils peuvent se révéler assez moqueurs quant aux épisodes cévenols (hé tu verras bougre, c'est un petit celui-là, cette manie qu'ils ont de dire bougre à chacun-qui-connait-moins-qu'eux), autant la terreur quant à la burle est sauvagement ancrée en eux, un clou dans une planche.

C'est un vent furieux, cent kilomètres heure pour ses petites humeurs facétieuses, mêlé de pluie rageuse, et par dessus tout, une haine absolument glaciale. Travailler avec la burle comme collègue est abomiffreux. On en viendrait presque à apprécier l'Eissero, le très tempétueux vent du sud, à la limite comme d'un chef un peu atrabilaire, mais dont on s'habitue avec le temps.

C'est ainsi qu'au gré d'une journée épouvantable, j'ai essayé de travailler au potager, mais que de peine ! Apparemment en patois lotois (du Lot), on dit mascagner. C'est comment dire, s'acharner à travailler comme un idiot, improductif, et qu'on ferait mieux de rester au lit ! Ou, à défaut, avec une tasse de thé fumante. Le rêve ! Hé, vous croyez que je vous écris comment en ce moment ?! Mascagner, on ne dit pas ça ici, mais on devrait pourtant, car au vu du nombre de journées de vent, de pluie, de brouillard glauque, c'est un métier pour le moins répandu !

Mais en même temps, je ne sais pas vraiment si je souhaite évoquer autre chose qu'un gros-temps comme ça. Les gours de la rivière de Thines - ce dont tout le monde parle, l'eau limpide et fraîche durant les journées brûlantes de canicule - sera-ce un propos ? Je l'ignore. Ces dernières soirées d'hiver, j'ai lu une phrase touchante (Valérie Perrin, les oubliés du dimanche) : J'ai toujours été comme ça. Je rêve d'amour, mais dès qu'on me l'offre, ça m'horripile. Je deviens méchante et odieuse. Je-ne-me-rappelle-plus-comment est très tendre et je ne sais pas si c'est parce que la vie ne m'a pas fait de cadeaux, mais je crois que j'ai besoin d'un amoureux qui gratte comme du papier de verre dans les encoignures.

Sans que cela ne soit à propos - loin de moi l'idée de parler de rêve d'amour ; un coeur gelé - peut-être serait-ce là que réside le sentiment prédominant, tout en restant pour autant vaporeux et évanescent : l'été c'est agréable, mais on n'en a rien à dire. Ca ne gène pas. Il y a un temps pour tout. L'été a toujours été comme cela, un ouvrez les guillemets sur un temps avec les gens, avec le monde qu'on pourrait dire parfois. Ce n'est pas pour rien que deux demi-cinglés (on s'entend bien, on est givrés pareil) vont chercher les déserts minéraux - atrocement noirs - de l'Islande des terres, et reviennent avec des engelures au mois d'août. Qu'on se comprenne, on n'arrive pas à Tastavins par hasard. C'est l'une des rares vallées ardéchoise à être en impasse. Les autres sont traversées. Des gens, mais des gens qui ne sont pas là : ils passent, ils sont pour autre chose. Alors voilà, on est là, pour ça, pour là. Et quand on voit le regard rempli d'humanité de Jean Fournet, on en ressent une intense fierté. Et lorsque l'on entend les paroles de feu Noé Chat de Dépoudent [le gars avait l'air de toujours sourire, même dans la dureté de la vie] : la vallée, c'est la friche. Il n'y a plus personne. Plus personne qui a ces gestes là. Mais je crois que ça va revenir. Dans cent ans les gens reviendront à cette vie, a ces gestes. Ou peut-être plus vite que ça. J'en rêve parfois. Oui j'en rêve parfois...

Des vieux à qui on vendrait son âme, ne serait-ce que pour leur donner raison, leur offrir bonheur aussi - puissent mes gestes être à l'honneur de leurs vies et de leurs rêves, à ces anciens du pays. Mémoires de la Vallée, quand le vieux se met à pleurer, pour nous Montselgues c'était un refuge, qu'il sort avec peine. Que pourrions-nous dire d'autre ? Il n'est pas de parole plus précieuse. La vérité est là. La burle, l'Eissero, la Frette, c'est de la décoration. Certes elle va très bien pour écrire des textes agités d'un romantisme brut à la De Chateaubriand, mais ce n'est autre qu'un décor de théâtre. Il est de ces livres qu'on déteste, on a envie de les arrêter avant la fin, puis au gré de quatre relectures, quelquefois pire - mais rarement - ils se révèlent d'un brusque indispensable : les vieux bouquins tous frippés dont on ressent une légère honte en les prêtant, et pourtant. Le livre d'une vie, arriver ici, vouloir refermer la page, puis relire.

Lorsque j'ai été au bassin tout à l'heure, je n'ai ressenti aucune émotion. Cette maçonnerie granitique reçoit les eaux de la rivière de Thines, déviée dans un petit captage de 800 mètres de long : la béalière qu'on dit. Durant 113 jours, je me suis lavé dedans. Pour les plus mauvais moments, il a fallu casser la glace, ou, ce fut plus désagréable et compliqué, se laver sous la pluie à la première heure du matin. Désormais que j'ai des conditions moins dures, j'ai regardé l'eau - comme ça, simplement - me posant la question si je ressentais la moindre nostalgie, du soulagement, voire de la rancune peut-être. Mais non, rien en réalité.

Avant-hier, une salamandre était sur le rebord du bassin, me regardant d'un oeil torve et froid. Tous ses têtards dans le bassin, qui ont compliqué ma vie durant des semaines, étaient en train de s'ébaudir. Ah, c'est toi qui a imposé toute cette pornographie à mes petits, me dit-elle !

Ici dans la Cévenne, on se fout de tout : des actualités surtout, des politiques par dessus tout, du travail, de la pression humaine (embouteillage, voire même politesse, ou non, disons plutôt des règles de bonne convenance). Mais on ne se fout pas de la météo ni des voisins. Tina disait : si tu veux bosser ici, il y a franchement moyen, et si tu préfères ne rien faire, c'est honnêtement possible aussi. En tout état de cause, il s'avère qu'on se moque de beaucoup de choses et au départ c'est déstabilisant. Cela explique que pour de nombreux sujets, qui au demeurant peuvent pourtant apparaitre comme important, on ne ressente rien. Mais rien. Par contre c'est vrai qu'on parle beaucoup du temps qu'il fait. Je crois qu'à force de solitude, d'isolement et de vastes domaines naturels vides de tout humain, on devient un peu des ovnis. On s'étonne soi-même : on se cherche devant les eaux du bassin. Alors, seule une phrase banale arrive à émerger des eaux claires et pures : ce qui doit être est.

28 février 2020 - Thines



De ce grand trajet d'un monde à l'autre, c'est peut-être celle d'un décrescendo dont il faudrait garder l'image. Tout d'abord à Montargis, l'on pourrait parler d'un déluge de camions. Pas la peine de dépasser, le suivant du suivant est en vue, transport de marchandise indonésienne, déforestation, huile de palme, du genre probablement. Les deux tours de la centrale nucléaire de Belleville-sur-Loire (ou plus-du-tout belle ville soit dit en passant) émergent avec peine de la brume, spectacle dantesque de mort, réminiscence d'images lointaines de Chornobyl, le même climat de plaine alluvionnaire peut-être, je ne sais pas trop. A la radio, les rebellocrates de France Inter (le seul truc que je capte, pour passer le temps, je n'ai toujours pas mes disques), s'excitent sur des conneries, virant à l'obsessionnel au fil des heures. Ca les travaille, ça sent le verbe pleinement parisien, l'accent, le mot parfois. Chansonniers de l'Etat en louanges indistinctes : les politiques on les aime, ils sont indispensables, ils vont permettre la croissance, la croissaaaance...

Au gré d'un déluge ininterrompu de conneries, Rance Inter méprise ce qui ne lui ressemble pas, allégresse fusionnelle d'un corps de métier devenu comme ça par glissement imperceptible, une question toutefois, et soudainement saisissante : qui admirez-vous ? Un grand temps de silence, non pas que trouver s'avère une gageure, non, plutôt la simple et limpide question : serait-ce autre chose que ? Par justesse, par pureté, par équité envers les autres ?

J'admire Julio Llamazares, pour avoir imagé la mort comme un moment ni effrayant ni désirable, un instant très doux, qui convient un peu comme toute chose, une tasse de thé fumante lors d'un repos impromptu dans un après midi frisquet, une mélodie emplie d'une sérénité suave et discrète. La mort est assez souvent abordée sous un regard d'intensité, honnie, douloureuse ; c'est la violence de la fin. Au gré d'un parcours dans la forêt, Llamazares en a fait une chose comme une autre - pas banale comme un livre de cuisine -, sans emphase, sans dépression, sans idée suicidaire, sans éloge mielleuse de la beauté de l'existence, et s'il est une chose que ça force, c'est l'admiration. Je ne connais pas, ailleurs, de monologue si pur.

A partir de Gannat, la longueur du trajet a paru infinie, mais au loin pointaient les premières couleurs vert-bleu-gris-noir tout ça ensemble des monts d'Auvergne. Un premier sentiment naissant, ça y est, c'est beau. Puis enfin la Haute-Loire, Costaros, Landos. De moins en moins de monde. Deux heures restantes. C'est abordable, ça se rétrécit.

A partir de Lanarce, je n'ai plus vu personne, comme la dernière fois. J'ai dû éviter des cailloux sur la route, puis contourner un troupeau en goguette à proximité de Loubaresse. Très doux sentiment d'être chez soi. Lorsque j'ai abordé Raymonde, la belle roulotte restée seule dix jours - long, rapide, intense, mille kilomètres heure - le temps s'est ralenti. Puis le lendemain encore. Ralenti, ralenti, ralenti. Je me suis à nouveau retrouvé devant le vide, j'ai senti ça très bon. Puis, face à cette immensité de solitude, de rien du tout, même pas d'absence parce qu'il n'y a personne, du temps à foison, une pression inexistante, un rythme engourdi, je me suis ressenti comme face à la mort : ça doit être ça, un moment ni court ni long, où bien comme tout, on lâche la course effrénée - presque ça sert à rien, stérilité des gestes inutiles - la grande, l'immense sérénité du vide. En repartant de mes terres-d'avant, je mêlais ces sentiments ambigus : beaucoup de gens adorables, mais beaucoup de monde, de mouvements, de bruits, de densité. Cet écart désormais est ma maison. Ca pourrait être aussi bien ici qu'un ailleurs ou toute sorte d'ailleurs comme ça, toutefois se nourrir intensément d'un rien-du-tout, modeste et tangible.

Il serait outrancier de dire que je n'ai pas apprécié ce séjour (au contraire, sans détour aucun, sans hésitation d'ailleurs). Les gens aussi bien charmants que simplement sympas ont répondu présent, malgré des délais plutôt brefs et des parcours un peu tendus, c'est un bénéfice mélangeant à la fois l'altruisme et le côté affectif. En réalité, c'est un peu une question de place. Certains aiment le très rangé, d'autre un milieu de vie désordonné, certains le foisonnant, d'autres l'austère. En réalité, ce qu'il ressort, c'est que la pression urbaine engendre un malaise, car quoi qu'il en soit, aucun humain n'est fait pour apprécier un embouteillage, une autoroute, le bitume surchauffé, l'entassement dans des appartements boîte-à-chaussure de faible qualité, l'emploi salarié dégradé. La Boissière offre un autre. Oh, disons-le, loin d'être parfait, on le sait. C'est ampoulé, dur parfois, douloureux en certains évènements ou certaines solitudes hivernales, mais c'est sain. Cette ruralité, elle pourrait être mille. Oui je suis attaché au caractère sauvage de la Cévenne, mais le Cézallier le vaut tout autant, l'Aubrac encore mieux peut-être, et qu'en sais-je.

Ce qui fait des noeuds dans tous ces cordages, lieu ou pas-lieu, c'est la solidarité. Certes nous n'avons pas servi à grand chose lors d'un passage chez Ut-ut près de Saint-Julien du Sault, à tendre une bâche de serre, mais ce qui compte est la solidarité : être là, comme ça, simplement ; c'est choupinou-positif. Pour le moral c'est énorme. Le reste suit, le reste du reste importe peu. Je le sais d'un vécu au parcours simple : cet hiver, La Boissière était d'un poids si lourd, je craquais de toutes parts, des fissures dans le corps. Les gens qui m'ont soutenu liront (ou ne liront jamais) ces lignes. Ce n'est pas moi qui aie tenu, c'est nous. Nous tous. Ensemble. L'entraide, l'autre loi de la jungle.

Le présent, tout comme le futur rêvé chaque jour, fragile, vaporeux, n'est que ça ou quasiment. Lorsqu'on me demande de quoi j'ai besoin ici, je bredouille des pots à confiture vides, je bégaie des hésitations brouillardeuses. Oui certes c'est vrai, mais au-delà, ce qui est nécessité représente avant tout ce qui permettrait de rendre heureux autrui, et du coup ça peut être tout et n'importe quoi ; en réalité la relation est avant tout d'avoir vidé mon existence de l'objet de mars à juin 2019, le but n'est pas d'entasser à nouveau. En quelques mots, rendre les autres heureux avec une spontanéité enfantine. Après en somme, je suis si content de voir une sitelle à l'envers sur un arbre, ou m'émerveiller devant un lever de soleil un peu audacieux, que m'importe le reste ? La société a voulu nous fabriquer comme un catalogue de supermarché, je crois que nous sommes de plus en plus nombreux à ne plus aisément tolérer ça. L'entraide comme mode de fonctionnement, l'objet que s'il rend un coeur lumineux, parce qu'on est de cette marque là par ici. Puis parce qu'on va mourir un de ces jours et que le temps passe à toute allure : quand on repense aux moments précieux, c'étaient les entraides reçues, celles données. N'est-ce pas exact ? Prémonition que le monde d'après sera ça.

Comme le cite mon frérot, une brève de rue rigolote : il était visionnaire avant les autres. 

Faut-il avoir mon âge pour se rendre compte que seule la femelle Colvert fait coin-coin, le mâle n'émettant qu'un sifflement ? Est-ce normal de percevoir un réel trou noir concernant cinq années d'enseignement de sciences physiques en secondaire, de calculs et de mécanique des sols à l'université ? Trou abyssal, il m'est impossible de dire ce qui fut enseigné. Ca parmi d'autres. L'on me rétorque : il s'agit d'acquérir une logique. N'empêche que je bute encore et toujours à faire mes macérats glycérinés, les savons que je fabrique sont mous dès les chaleurs, je peinais encore jusqu'à peu à démarrer un feu. Que dire ? Quelquefois le sentiment de parcelles d'enfance perdues, ou non c'est complexe, plutôt rangées dans de mauvais emplacements. Toujours cette question de lieu : être à sa place. Il faut se pardonner. On ne lutte pas contre ça à 13 ans. Il est déjà un bénéfice de ressentir en soi la bonne place maintenant - c'est comme si soudainement, le bazar s'apaisait. Alors on se marre quand un mec pas très net fait groink-groink dans le train, devant des pâtisseries pour le moins indécentes. On s'offre de petits bonheurs. Juste des petits, ça suffit bien. 

21 février 2020 - Mont-St-Guibert (be)



Puis il y eut un jour où je partis de La Boissière, en vue de réaliser d'inextricables grasses fournées de démarches administratives, tout à la fois aussi bien souhaitées que factuellement abominées : en quelque sorte surtout le sentiment futur de satisfaction que cela soit derrière, enfin achevé, mais bref inévitablement s'en aller. S'enliser dans un dégoulinant ressenti de home sweet home, oui cet instant où l'on pourrait dire en fin de compte que de quitter Tastevins, je n'en avais pas une envie débordante. Soit, faire ce qui doit être fait, en toute légèreté, un brin d'honnêteté aussi ; ce n'est pas grand chose, puis bien des instants agréables sont d'ores et déjà prévus : tout enchaîné tel un jeu de dominos, emploi du temps serré, clap de départ.

La veille au soir et de partout, j'ai couru comme une demi-poule-sans-tête. Cela me rappelait les torrentueuses éructations de mes parents lorsque les vacances arrivées, c'était la redoutée veillée précédant le départ. Comme si cela n'avait pas pu être fait avant, oh oui à chaque fois simplement la même chose, pour ainsi dire un rituel. Certes, je nage en plein dans la mélasse, me jetant toutes sortes d'invectives douteuses : je n'ai qu'à m'en prendre qu'à moi-même ! En réalité c'en est si ridicule qu'au gré des escaliers, je me mets à rire tout seul : je me moque de moi. J'envoie un sms amusé au frérot, hé tu te souviens des parents !

Cinq heures vingt le lendemain matin, la porte de Raymonde se referme dans la nuit, surgit soudain le manque, oh purée, le manque d'être là ! Il va falloir faire avec et celui-là, je ne m'en serais pas douté, tout du moins pas à ce point. Ma lampe frontale balaye les fourrés alentours. Des dizaines de petits yeux verts clignotent dans la nuit, puis disparaissent. Peut-être renard, fouine, belette, un sanglier éventuellement, mais bref renard surtout. Peut-être un s au bout de chaque nom d'animal, aussi.

Cela pourrait être en heure de pointe le rond-point de la planche à voile près de Wavre tout comme les petites routes malaisées du Brabant-Wallon, saturées de circulation à n'en plus finir, cela pourrait être les archi-grises autoroutes urbaines du pourtour parisien comme la vallée de la pétrochimie au sud de Lyon, ça pourrait être les anciens collègues de travail, les chefs les virés les restants ou disons pour ces derniers les survivants, voire même encore cela pourrait se compter comme les anciens-amis-d'encore-aujourd'hui : il est impressionnant de voir que rien n'a changé.

Rien.

Le système n'a pas dévié, il n'a pas infléchi sa course, il n'a pas juste-un-peu changé, quand bien même disons alors, uniquement de l'apparence. Non. Brutalement, rien n'a changé ; c'est ça, rien d'autre à dire. Ceux qui ont été bons sont toujours bons, ceux qui furent mauvais le sont tout autant. Il m'avait été dit par Johan : ils en useront vingt avant de se rendre compte, parlant de collègues épuisés, de virés, de conflits, de procès même : tout est encore là. Non ils ne se rendront pas compte, pas plus hier que demain. Le bénéfice de la parfaite normalité. Les anciens procès s'enlisent sans devenir, de nouveaux se forment tels des nuages sur un front de mer colérique. Il en ressort une stérilité étonnante. L'abjection persiste à former rivière tel le torrent de détritus surnageant dans les eaux fangeuses du Gange, qu'en sais-je même peut-être un fleuve, derrière ça des gens au grand coeur restent à leur place, à rassénérer. Puis ça dure, ça perdure, la vie.

C'est à ce point stable qu'on en viendrait à se dire que ce fut un gâchis de partir ; c'était une foutaise de penser que la société thermo-industrielle allait se déliter, un fantasme bobo-écolo-naturaliste de cultiver au plus près de la terre. Et puis quoi ? Il suffit de peu de temps, que cela soit sur les dalles austères de la place Flagey voire même ce corridor autoroutier repoussant et saturé entre Nancy et Metz, pour que le manque renaisse voire même assaille. Deux questions : comment cela peut-il tenir ? Comment se fait-ce qu'immédiatement, je redevienne stressé et agressif ? Soit, c'est autocentré. La seule question est de savoir comment tout ce foutu boxon peut encore tenir. Tant de monde se trouve sur la corde raide : des trajets tendus, un métier tendu, des loisirs même tendus, pour un peu : vite y aller car le temps manque. Hallucinant oui, revivre ce temps qui manque. Douloureux le bazar. A La Boissière, le temps est long, il ne se passe que très-très rien. Une délectation peut-être. Un manque certainement. Il n'est d'autres mots.

Reste qu'ici à la ville, à les villes car c'est un tout, le mot vivre est facile et la solidarité prend la forme d'un tour de bras. J'ai collecté en quelques heures ce que j'aurais mis des mois à Tastevins : des seaux de récupération en métal, un pétrin pour le pain, des centaines de pots de confiture vides, des plateaux de semis, du bicarbonate, et j'en passe des vertes et des pas mures. Marguerite 2 est surchargée [oui je sais, mes véhicules ont des noms ridicules, et en plus pour d'obscures raisons, ce sont des deux ; mais soit au moins je ne l'ai pas appelée Titine, c'est déjà pas mal hein, et interdit de se moquer d'abord]. Puis encore, je passe les palettes sur les bords de routes, que j'aurais bien embarquées, mais je n'ai pas la remorque deux tonnes. Même comme ça, oui même au-delà de cette facilité dérisoire, je regrette mon trou-perdu. Soit, même quand il y pleut des cordes ; oui je sais, il est à se demander si c'est pour l'écriture parce que ça donne bien, ou si c'est foncièrement malhonnête ; jetez-moi la pierre, je suis méritant ! La Boissière, c'est dur, mais ça fait sens. Ici dans tout ce temps d'avant qui ressurgit pétrifié d'un inchangé cristallisé, la nostalgie pointe, mais ça ne s'éternise pas. Peut-être serait-il juste de dire qu'avant c'était bien, et maintenant c'était bien, enfin c'est bien faudrait-il édicter. Finalement, n'est-ce pas faire la paix ? Avec les autres, avec les lieux, avec soi-même. J'eus les paroles : j'ai tiré la chasse d'eau. Possible réminiscence de propos acerbes, qui furent nombreux en une période, je pourrais les ressortir du sac sans guère de geste superflu, mais en fin de compte j'ai purgé. Passons. A toujours regarder en arrière, je vais finir par simplement collisionner un mur.

Au fond ce qui est rassurant, c'est que personne ne m'en veut, ou tout du moins cela ne ressort pas. J'ai l'impression que c'est sincère. C'est un essentiel. Car ce n'est agréable pour personne, un départ, ce de surcroît que la suite -la fuite un mot qui ressemble- fut loin d'être le récit d'un prévu au long cours tranquille. Quant aux déjections administratives, il est peu dire que c'en fut la longueur d'un anaconda - injuste d'ailleurs, mais autrement que de subir et de réagir, qu'en dire et qu'en faire ? Le système est moribond, mais il s'accroche. Alors voilà, aujourd'hui, les paroles sont brutes : il faut faire avec. A terme, La Boissière sera un refuge - pour un peu, elle l'est déjà considérant le regret du départ - il n'est d'autre but ; refuge pour moi, refuge pour toi : la forme d'un nous. Après tout, n'est-ce pas une certaine célébration de victoire d'afficher cet optimisme désormais ? Hormis que je n'ai pas à juger, il s'avère que c'est inutile et pédant : lorsque la société thermo-industrielle s'effondrera sur elle-même, surtout une implosion à défaut d'une explosion, nombreux seront ceux qui en ressortiront du bon. Il est péremptoire de mépriser. Finalement, j'essaie d'honorer ma vallée perdue. Est-ce un devoir ? Peu importe. Ce qui compte est que l'humain soit bon avec l'humain. Que cela soit sur le rond-point de la planche à voile ou aux confins de l'église de Thines, il en est de même. Parfaitement de même.

Honnêtement, je ne sais plus quelle sagesse m'anime, mais s'il est une chose que je puis dire sans faillir : pour sûr, elle est lente.

S'il est un temps où réellement je ne sais plus, c'est ici sur la bascule : je ne suis pas encore fixé à La Boissière, et résolument les parcours de ces derniers jours m'ont prouvé, incontestablement et quasi-abruptement, que je ne suis plus de ces anciennes terres. Il n'aurait pas été étranger de déclarer, sans une quelque démesure, que je n'ai pas reçu d'émotion à l'idée de Louvain-La-Neuve. Alors apatride. De la terre de nulle part. En attente d'un passage, en fin de compte moi aussi ; ces sms qui disent : we are in uk ou bien, we crossed the border. Ces quelques mots après 149 essais, ou une quelconque valeur (en réalité je ne me souviens plus) : c'est de ça qu'on a besoin. Un jour il ressortira un pareillement je suis La Boissière. Une victoire, un rêve ? Non je n'ai pas cette sensation. Le rêve implique du grand, une consécration, la victoire sous-entend éventuellement d'avoir terrassé un adversaire. L'acte d'être impliquera avant tout du petit, une retraite, un laisser-aller, un apaisement. C'est peut-être ça, avoir le temps en somme. Avant j'édictais : je n'ai pas le temps mais je le prends. Aujourd'hui, je suis léger comme un petit oiseau, insignifiant sur une branche ondulante aux vents. Ca insuffle du mieux dans le coeur : le temps est un rapport absolument essentiel à la vie. Alors, comme il se doit, je redescendrai par Lanarce.

Et je sais très bien qu'après Lanarce, les routes deviendront plus petites, et puis plus petites encore. Exactement les mêmes paroles que la dernière fois, début décembre. Alors, au Clapeyrol, je m'arrêterai. Mon regard se portera au très loin sur cette vallée (c'est de là qu'on la découvre pour la première fois) ; en cette précédente occasion elle était embrasée par des panaches déchirés de couleurs d'automne, déchiquetés sur les pentes. Puis aussi soudainement que c'est apparu, le manque s'éteindra sans faire de bruit. Ca fait une semaine et ça ressemble à une éternité. Une simple éternité-longue qui, aussi banale qu'elle fut, a confirmé des sentiments ; ça fait du bien, ça démonte du doute. Lorsque je partais le 29 juin, je fuyais. Désormais je dis au revoir. C'est curieux, c'est différent. Bon vent entendis-je, sur un ton protecteur, pour de vrai je veux dire, pas simplement un mirage, là-bas très loin sur l'horizon de la mer. Même si rien n'a changé - ce dont on ne se surprendra pas - c'est précieux de savoir que le bon est resté bon, et désormais peu importent les restes. Là-bas dans le recoin courbe de cette vallée perdue, c'est à ça qu'il faut penser : encenser, chérir, protéger, au-delà du jour où j'enverrai ce fameux sms, à ma façon, we are in uk. Hormis d'indéniables bonnes choses, que tout cela manque.

8 février 2020 - Sablières



Coiffé de la lune et drapé de la nuit, j'erre dans la lumière blafarde, suivi d'une longue ombre filandreuse, un terne épuisement se dessine - encore une épreuve. Au bout du chemin, l'aube, les échancrures de sang dans le ciel. Les solutions se dessinent. Après-tout c'est vrai, ensemble on y arrive.

Deux virgule six.
C'est le nombre de mètres carrés qui justifie le dépôt d'un permis de construire pour la maison. Ce couloir formant salle de bains a été érigé sans permis. La procédure est bloquée par la mairie. Le dépôt du dossier, ahurissant de complexité, et le bazar administratif reportent l'achèvement des démarches à dans quatre mois, a minima. Lorsque le maire m'apprenait cette embûche, je dialoguais ouvertement avec lui, avec des paroles d'un être humain, disant que notre attachement à la vallée ferait surpasser cette épreuve - on me promit du soutien. Lorsque ces derniers jours, d'un soutien pour le moins absent, le maire renchérit en la formation d'une seconde et nouvelle épreuve, je devins carrément agressif, pour ainsi dire aboyant et haineux. En notre commune de 242 habitants, comment peut-on à ce point s'attacher à de la paperasserie de la sorte, tout en occultant que derrière, l'être humain s'étiole, s'épuise, se meurt ? S'il est une chose que je ne pouvais dire au maire, c'est que ces 2,6 mètres carrés perdurent le fait que je dois, en certains jours, casser la glace dans le bassin pour me laver. Sans domicile, je m'acharne à rester pour avancer le potager et la structuration de notre écolieu à venir ; lequel d'ailleurs est prometteur. Mais dans le même temps, cet acharnement administratif, néfaste et douloureux, m'a donné envie de partir dans la vallée d'à côté, Sablières, où honnêtement on ne fait pas chier. Pas comme ça. Il en ressort un sentiment très négatif vis-à-vis de la mairie. J'avais toujours une clé à molette ou un sécateur sur moi : remonter un panneau abattu par le vent, dégager une petite route. Je ne le ferai plus. Ils doivent me déposer des preuves de bienveillance. 242 habitants pour un territoire soudé et solidaire, on ne peut pas vivre comme ça ; un tel acharnement administratif ne peut non plus rester sans conséquence.

Mon parcours me fait penser à un labyrinthe kafkaïen. Plus précisément encore, il me fait songer à zaï zaï zaï zaï, pour ceux qui ont la chance de connaître. La vie ici devient tellement burlesque, tellement dénuée de sens, que l'on ne se débat même plus quand on reçoit des coups. On encaisse, on gère. Le moral est défoncé. Les e-mails d'inquiétude des proches sont incessants, à peine j'arrive encore à répondre. A Jean, littéralement abattu, je disais : Putaing, j'en ai vraiment marre, je suis épuisé, (tout en me disant qu'il va falloir faire sérieusement attention à mon accent) ; une voisine âgée disait ces derniers jours : c'est quoi ce 07 sur ta voiture ? On finirait par y croire. Ca ne va pas. Mais tu proviens d'où déjà ?

Absurdité. La vallée a des besoins criants, elle hurle son besoin de légumes locaux. Chacun court jusqu'au marché des Vans ou de Joyeuse. Les producteurs écoulent via les Cochus Bourrons, 45 minutes de route l'aller simple. On m'évoque l'organisation de véritables tournées prédéfinies pour réussir à tout encaisser en une seule matinée le bal des fournisseurs, lever à 5 heures, retour à midi. Absurdité encore. La Vallée est engluée dans une myriade de conflits de voisinage. Tout terrain est miné, c'est un travail d'équilibriste. Jack déteste Jessy, cependant elle est amie avec Leslie, dont le père Brandon est secrètement amoureux d'Alison, la fille de Terrence que tout le monde hait. On sait que tu as traîné avec Jenyfer, on a vu ta bagnole. Que ces propos furent choquants, ma voiture a été spottée comme c'était le cas au Luxembourg à la sortie de la mine ; monde de charognards se battant pour les derniers morceaux de carcasse. Or, je me ferais ami avec un ours. Je suis ami avec tout le monde, veux diffuser du bonheur sans contrepartie : bonjour je viens me présenter, je suis nouveau dans la vallée, on vient de m'expliquer que vous êtes en travaux. Je viens aussi présenter mes bras, j'en ai deux, voulez-vous de l'aide ? Jenyfer aquiesce. On m'avait dit : ne parle jamais à Jenyfer. C'est un monstre, sourire devant, méchanceté derrière. Ca a l'air assez véridique. Pourtant voilà, ce qui se fait se fait, sans regret ni calcul insidieux. La Vallée est dévastée par les volets fermés, les gens qui viennent tout bonnement un mois par an, en juillet. Oh eux, ça va on ne les fait pas chier. Mais moi à l'année, dans mon village fantôme, on me harcèle. 2,6m² ni plus ni moins. Le pire est d'attendre. Rendez-vous la semaine prochaine, tout ça encore d'incertitude et d'angoisse. Jenyfer s'en va comme elle est venue.

Que m'en importe de tout ça ? Bisounours assumé. Cela fonctionne c'est bien, ça fait du bien à la vallée, cela ne fonctionne pas, je me place simplement en retrait - il y a énormément de travail à accomplir ici à la ferme ; ce qui doit s'accomplir s'accomplira, ou pas, au gré d'ouverture, de simplicité, de gentillesse. Tu te feras bouffer me dit-on. Oui peut-être une fois. Mais comment s'étonner ensuite que je ferme la porte vis-à-vis de la mairie ? Je pars du principe qu'on récolte toujours ce que l'on sème. Il n'est aucun hasard.

Nous avons été gigantesquement éprouvés par cette épreuve supplémentaire. Partir d'ici fut un sentiment qui n'était pas étranger (et le reste crûment). Tout a un temps. S'il y a une chose que je ne peux plus supporter, aucunement, à cause de mon travail salarié d'auparavant, c'est la méchanceté. Celle-ci m'est absolument intolérable.

Ces derniers jours, j'étais à la banque, en vue de créer la société garantissant le fondement démocratique de notre écolieu. Aucun de nous n'est en somme plus propriétaire qu'un autre. Il ne se dégage aucun petit chef. Nous sommes tous égaux. Dans la banque, chef-lieu de Satan, la gestionnaire de dossier me regarde parfois d'un air scrutateur, le doute l'assaille, elle sait dans son for intérieur que je suis un loup déguisé en mouton. Il n'a pas fallu longtemps à cette personne vive de le discerner. Elle profère : ça va tout de même mieux quand on rentre dans les cases. C'était à la fois un reproche et une mise en garde, mais derrière subsistait une certaine forme de compréhension. A vrai dire, ce n'était même pas désagréable, même dans la maison du Démon, c'est dire.

Dans le même temps, son imprimante se met en route. Elle est à l'intérieur d'une armoire dont le tiroir est à roulettes : ici c'est enfermé, pourquoi je l'ignore. L'imprimante dégueule des flots immondes de papiers, des quantités folles. A l'intérieur du meuble, ça fait des bruits sourds, comme des bombardements. Des statuts de notre SCI, nous ne saisissons même plus le flot de verbiage incompréhensible, une vomissure, une diarrhée. Nous signons. La fin du monde, certains y voient des pénuries et des grandes afflictions chaotiques. Même si c'est une réalité plus ou moins intangible - pour l'instant nombreux sont ceux qui ne veulent pas la voir - la fin du monde est dans ce papier, elle est surtout et avant tout dans ce dégueulis informe, abscons, interdisant la vie. Nous voulons vivre avec authenticité, faire des navets, aimer notre vallée avec une solidarité abrupte de simplicité : inconditionnelle. Depuis juillet, nous crevons littéralement sous ces flots de papiers dégueulasses et incompréhensibles, qui eux, seront stockés dans des rayonnages qui ne servent à rien. On n'en peut plus. Réellement, on n'en peut plus.

Ca a toujours été comme ça. Dès l'école. Il me fallait dix fois plus de boulot pour obtenir de maigres résultats. Les autres ne foutaient rien et réussissaient. Renforcé encore au lycée agricole, renforcé plus encore à l'université. Il en fut de même dans tous les domaines : j'ai constamment dû faire plus pour obtenir peu. Des proches ont vendu leur ferme et ont déménagé il y a quelques semaines. Nous, nous n'en avons pas le droit. On galère. Au téléphone, le maire se sent de m'en rajouter une couche, j'explose en une haine à peine contenue (tu te rends compte, vis-à-vis d'un maire ?). Je ne voulais pas vivre comme ça, je ne suis pas parti pour asséner des propos bruts, aigris, dépressifs. Depuis octobre, il en est foison. L'injustice est là. On ne va pas s'en plaindre. De toute façon elle est là, encombrante et douloureuse, alors il faudra bien en faire son affaire.

J'écris aujourd'hui car tout est actuellement en bonne voie. Ca change de jour en jour, instable et imprévisible (je ne crois plus en grand chose de ce que l'on me dit, au sein de l'administratif ils disent tous le contraire et c'est harassant. L'administratif est devenu un tel n'importe quoi complexe que plus personne ne sait ce qu'il fait et surtout pourquoi il le fait). Honnêtement, j'avance à vue. La mer est surmontée d'un brouillard épais. Mais disons qu'aujourd'hui la mer est d'huile et la situation s'engourdit d'un certain espoir. Peu à peu nous approchons d'une certaine forme de fin du tunnel - tout du moins nous l'espérons. On dirait. Autrement je n'écrirais pas.

Cet achèvement permettra de faire des laitues. Acte. Serons-nous heureux, à festoyer à n'en plus finir, ivres sur la terrasse ? En ce qui me concerne non. Je suis trop blessé par la longueur et l'épreuve. Seulement je saurai que l'apaisement sera là, à portée de main. Il n'est autre sentiment que l'apaisement, c'est ce que je veux offrir. Je le pourrai et je trouverai ça beau. Un but dans une vie. Après tout ça suffit bien, même si on peut décorer avec du plus compliqué, du plus philosophique ou qu'en sais-je. Bref la lumière au bout du tunnel est visible désormais. Festoyer avec un vin de Viognier ? Non, dans mon esprit soulagé, je penserai surtout à toutes ces personnes qui m'ont soutenu dans cette trop longue épreuve. Ces gens indispensables qui m'ont relevé quand sans cesse j'ai chuté dans les ronces. C'est un monument qu'il leur faudrait. Les pierres scellent la mort. Ils auront l'apaisement, et la garantie que La Boissière est et sera celle d'un accueil inconditionnel, outil de paix constructive et de solidarité villageoise. Il faudra oublier ces épreuves, il faudra par notre expérience aider ceux qui traversent les mêmes. Il n'est autre destin que cela.

Bref, il se pourrait qu'on ait bientôt fini. Sans y croire encore, fragile et instable, on espère. Il sera précieux, ce moment où leurs papiers serviront à allumer le four à pain, qu'on partagera dans une fête spontanée et exquise.

25 janvier 2020 - Les Vans



C'est un pâteux grisâtre lent-pluvieux et cela fait en quelque sorte une dizaine de jours que ça dure. Nous montons sur les hauteurs des Vans, stationnons le véhicule, puis abordons un bâtiment à l'aspect préfabriqué - cela pourrait être un hôtel formule un. De longues dégueulures noires d'humidité suintent sur les murs, particulièrement à côté des fenêtres. A l'intérieur, c'est monotone, insipide, hospitalier, empreint d'une écrasante neurasthénie. Le personnel est prévenant mais après voilà, le lieu est comme ça, c'est l'Ehpad des Vans, la même chose que ces centaines d'autres choses partout, cela ne fait nul doute en réalité. On n'en sort pas, ou tout du moins pas comme ça. C'est fermé ; pour éviter aux très dépressifs ou en démence sénile d'aller en errance, prendre froid, tomber dans le cours d'eau. Un clavier avec une étiquette mentionne Drôme Ardèche A. Le code est 2607A. La porte grésille. On en est là.

Nous allons voir le Bésigue, 85 ans. Il s'appelle Gilbert, mais ici nous avons tous des surnoms. Bézigue a plusieurs sens mais en ce cas présent, ça signifie le bon à rien. Assez lourdement handicapé, il a une main de guingois et une jambe le faisant boiter. Il n'en a pas moins travaillé, sans nul doute même plus que nous tous réunis. La vie était comme ça à l'époque. Voisin de Camille et Jean, anciennement de Marcel Clavel, il a habité à Tastavins jusqu'au dernier des derniers instants. Il restait sur sa terrasse, tout le monde lui rendait une petite visite dans la journée. Le Bésigue était comme ça. Puis des temps où son handicap se renforçait, il venait en voiture avec Camille et Jean, juste pour bouger. Il se plaisait à dire : cette terre, c'est à moi, cet arbre, c'est à moi, tu vois la clède là-bas, c'est à moi. C'était (et c'est encore) un grand propriétaire, paysan attaché à sa terre comme un monument sacré, qui préfère la garder quand bien même ce sera la faire crever, plutôt que de la partager.

Il eut un grave accident de voiture, l'âge accélérant le risque en fait, et il s'est retrouvé à l'hôpital. Dans ce rez-de-chaussée hospitalier, il ne s'y passait à vrai dire pas grand chose. Puis, au bout de deux ans de revalidation, tout de même tout ça, il demanda : qu'est-ce que je fous ici ? On lui répondit qu'il était en gériatrie. Fou furieux, il empoigna un papier, signa une décharge de responsabilité, puis il mit en oeuvre les appels téléphoniques afin de rentrer. Bernadette et Marité firent les démarches pour emprunter un caddie au Carrefour des Vans, pour le transporter, système D si l'on puit dire ; il fut installé des rails dans la rue du dessus, enfin c'est un simple petit chemin pentu et caillouteux. Madeleine s'est occupé de lui chaque jour durant plus de six mois, probablement tout autant que Marité. Un grand dévouement.

Puis vint le temps où, exténué par l'âge et le handicap, il chuta, au deuxième étage de chez lui (photo d'entête, sa maison). Au sol, il implora de l'aide. Sa porte était fermée à clé. Personne de nous, dans tout le hameau, ne fermons, quand bien même nous partons aux Vans. C'est le courage de mes voisins, Léo, Laura et Auriane, qui l'ont tiré de là. Ils ont apposé une échelle et l'ont porté. Il en est encore reconnaissant et ému à ce jour, malgré l'immense dédain qu'il peut ressentir envers la vie ; peut-être même de la hargne.

A l'époque, nous dit-il, on allait faire les foins là-haut sur les prés de la Rouveyrette (ce ne sont plus que des hordes de genets à ce jour), nous redescendions par Lespinasse. Tu vois ça ? Oh que oui, c'est titanesque. On imagine mal les énormes bottes de foin, pour nous qui peinons aujourd'hui là-haut avec un simple sac à dos.

Et autrefois encore... J'ai une ruine là-haut quand tu prends le chemin de Montselgues, la grange dont désormais un pan est effondré. Nous avions des pommiers... Mais aujourd'hui tout est crevé, tout. On allait chercher les pommes, de la rougette de la Borne. Nous les descendions sur le dos, dans des sacs de jute. Et sinon on allait châtaignier là un peu plus bas de l'autre côté de la rivière. On transportait sur le dos du mulet. On allait tout porter à Salindres. On était huit frères et soeurs, dis-toi bien que ça ne faisait pas un salaire. Et tu vois la source face à la grange, avant les Boyer ? Et bien elle est à moi. Il n'en reste rien des châtaigniers ? Ils sont malades ? C'est quoi la bête qu'ils ont mis pour manger la maladie ? Ca marche ? Parce qu'il parait que ça marche bien. Enfin bon c'est des ronces maintenant le coin.

Un de ces jours comme ça, on descendait les ruches-troncs [c'est une pratique cévenole qui consiste à faire des ruches dans des troncs de châtaigniers évidés, ensuite recouverts d'une lauze]. J'en avais accroché deux dans mon dos, avec une corde, ce n'était pas facile. On avait mis un plastique autour, pour essayer de se faire piquer le moins possible. Puis voilà, on a été jusqu'au Garidel, comme ça, avec les troncs.

C'était dur à l'époque, y'avait tout un pan de la grange qui était tombé, alors on a fait ce qu'on a pu avec du bois. Mais bon, il a fallu monter le ciment. Soit, le ciment on va dire que c'est bien, mais il faut du sable. Où trouver du sable ici ? Dans le fond de la rivière... Un peu, c'est malingre ce qu'il y en a. Alors j'aime autant te dire que du sable, il n'y en avait pas un paquet ! Ca a tenu ce que ça a tenu. Maintenant y'a plus de bêtes là-haut.

Aux murs sont accrochées deux photos. L'une, c'est sa maison depuis les vergers, à ce jour inoccupée, l'autre une vue de la vallée depuis le grenier, une vaste demeure d'ailleurs. La troisième photo, ce sont les gours de la rivière de Thines. Il dit : avec leur dos, les femmes qui passent pour me laver, elles arrachent, ça dépasse. Nous voyons bien que personne ne remet en place. Puis au gré de quelques derniers mouvements, il insiste : ne met pas les fleurs ici, ça va déranger. Ca ne s'arrose pas de toute façon.

La respiration est lourde et pesante, une jeune femme vient pour le repas. On le voit, elle est infiniment patiente, mais pas un mot envers Monsieur Comte. J'en ai marre d'ici, je vais partir. Personne ne vient me voir, je vais partir à Alès. L'année dernière c'était pareil. En quittant, nous allons saluer Marcel Clavel, 102 ans, petit hibou souriant, qui dit oui à tout. Il ne sait plus quel temps il fait aujourd'hui. Ca respire le mal au coeur, c'est moche de partir comme ça.  

Nous repartons le moral plombé. Tristesse mêlée de ces sentiments d'acidité reflués à tout va, de propos acerbes et certains tranchants ; pas même une nostalgie, juste une rancoeur sourde, sans but, sans cible. Sur la route, nous retrouvons notre vallée, aujourd'hui plongée dans d'intenses brumes rampantes, puis des pluies longues, fines et hivernales. Au sein de la belle roulotte Raymonde, il fait si-tant humide que les dessins d'Aure et de Lou-Hann sont gondolés. On attend tous le soleil, Madeleine en premier on le devine, ça nous fera du bien. On prendra un thé sur la terrasse, ensemble, même s'il fait froid, on parlera du Bésigue. Et puis rédigeant ces lignes, me remémorant l'odeur de mort dans cet établissement, une dame sénile se dandine dans le couloir, parlant aux dieux du ciel ou bien nous ne savons pas trop à qui à vrai dire, une autre entend du bruit et nous demande à être changée, plus que jamais on ressent au fond du coeur une urgence : profiter de la vie, réaliser qu'elle est belle (même si elle est dure, malgré les innombrables épreuves). C'est un enseignement de vivre ça, un grisâtre dimanche matin sur les hauteurs des Vans. Tout mauvais temps - même long comme un train de marchandise - parait une aubaine.

Lorsqu'on en vient, comme ces paroles qui retournent, à ne jamais nommer les proches des amis mais des collègues.

« Moi je me suis fait une philosophie. Le plus grand des conforts, c'est d'être bien dans sa tête le cul posé sur un caillou. C'est là qu'on est le plus confortable. On est libre. Jean-Marie Naud, La Bastide, avril 2011 ».

22 janvier 2020 - Thines


Dans ce pays, il existe une constante : dans un quart d'heure, tu ne sais pas ce que tu feras. Toi qui te prépare à venir, quelque soit le jour de ton projet, dans l'immense calme et la sérénité de cet endroit, apprête-toi à vivre ces bouleversements minuscules, comme l'eau fluide d'une rivière qui jaillit soudainement sur la bosse d'un rocher. Le pays est comme ça et il sera encore comme ça. Ce matin il pleut. A cinq heures, lorsque le pipi matinal à demandé à sortir faire un tour, comme un chien trop impatient d'ailleurs car il fait rudement froid, le sol était couvert d'une fine couche blanche duveteuse, un tout petit peu de neige, un rien à vrai dire. Comme le temps était comment dire, ce qu'il y a de plus maussade, j'ai profité de ce moment pour lire les brochures touristiques sur la Cévenne d'Ardèche. Ca aide à mieux connaître les producteurs locaux, savoir même comment est née Terra Cabra à Planzolles ; car mis-à-part sans cesse récupérer les pots de fleurs dans les poubelles du cimetière, les fortes charges de travail aidant, je ne m'y arrête jamais, à cette fromagerie de picodon dont on ne voit pourtant que ça. Connaître donne désormais une envie impétueuse de poser l'ancre et de les connaître.

Il pleut fin, lent, régulier, gris, hivernal, midi. Tandis que l'eau dédiée à la soupe commence à chauffer puis à lancer des jolis panaches de vapeur sous le couvercle dont la dimension n'est pas adéquate (encore et toujours de la récupération !), de rudes coups sont martelés à la porte de la roulotte. C'est Jean. Il me dit : Jo et Bernard sont là, viens manger ! La soupe retourne dans son éternité de froidure, du bonheur jaillit du coeur, comme les bonds d'une rivière au printemps.

Ca faisait deux semaines qu'on ne s'était pas vus, on se retrouve comme des gens qui s'étaient perdus depuis toujours. Oh tu sais avec le temps calme qu'il y a eu ces derniers jours, autant dire qu'il ne s'est pas passé grand chose, c'est bien, on est bien comme ça. Sky a sauté la clôture, il mendie par la fenêtre pour qu'on joue au bâton, sky-comme-le-ciel, c'est un gentil, c'est un brave celui-là. Puis évidemment, je raconte l'histoire de Philippe qui débarque à La Boissière, moi qui l'accueille avec une fourche ! Puis le fait que Sky ait engrossé Emy, bref on roucoule sur nos petites histoires à la banalité toute astucieuse, c'est notre vie. Puis évidemment, on parle de ceux qui sont morts. Noé Chat est mort, et le vieux apparemment, un monument d'ici, on l'aimait bien. Camille ressort de la chambre du haut, usé par amour, dédicacé d'une écriture tremblotante de personne très âgée, un livre sur lui ; il tenait un restaurant à Dépoudent (un hameau de Pourcharesse), genre de bouge avec un seul plat, adorable au possible en somme, puis comme un vieux paysan aux mains si admirables, il faisait un peu tout.

Puis voilà, c'est probablement un peu comme ça que nous sommes arrivés à parler de Raymond Depardon : Profils Paysans, la vie moderne.
Vincent : Oh mais non... comment peut-on donner une image aussi dépressive de la ruralité ?!
Jean : Il demande au type, est-ce que vous aimez votre vie ? Puis le paysan fait la moue comme ça, puis ne dit rien, dit rien, dit rien...
Vincent : Le mec qui mange sa soupe, complètement tout seul, le plan fixe et sombre, affreusement muet, et comme ça pendant 10 minutes, slurp, slurp, slurp.
Bernard : Et bien moi je vais te dire, j'ai connu le moyen-âge, et ce qu'a fait Depardon, c'est fidèle à la réalité. Les mecs, ils étaient comme ça. Ils étaient totalement seuls. Ce paysan n'avait pas le petit intermarché du coin. Et quand bien même, il n'aurait pas pu payer, il n'aurait pas su. Il savait très bien que s'il voulait bouffer, il devait planter ses patates, récolter ses châtaignes, sarcler ses dizaines d'acols accrochés à la pente, faire la tuade du cochon, quelques jours même lutter avec âpreté contre la burle. Des bergers dans cette veine-là, j'en ai vu un paquet. Alors je m'arrête, je discute et je dis, il reste combien chez vous ?
Oh deux.
Y'a moi j'ai 180 bêtes, et y'a le voisin là-bas plus loin, c'est 150 bêtes.
Silence...
Mais sur le versant là, je ne parle pas d'en face, juste ce versant hein, y'avait 6000 bêtes avant. La déprise agricole, ça a vraiment semé la pagaille, que dis-je, la merde. Là maintenant c'est foutu. Tu as les fougères qui viennent, demain ce sont les genets. T'as plus un homme, avec les hommes t'avais les chiens. Maintenant les sangliers descendent et ils ravagent tout. Voilà c'est ça la vie d'ici.
Vincent : Oui mais cette solitude si âpre. Bon je sais que ça a été tourné au Pont-de-Montvert, c'est plus haut et donc plus dur qu'ici, mais cette solitude poisseuse, tu sens, ça colle aux mains...
Bernard : Tu sais les gens étaient comme ça, c'était comme ça, c'est tout, et ils n'étaient pas malheureux.

Puis Camille dit : On a pensé à toi ce matin, avec la pluie persistante. Et là soudainement un espèce de flash s'est produit. Tu sais Camille il faisait si mauvais, j'ai simplement engrangé de l'administratif. Il faisait deux degrés dans la roulotte. J'ai mis les doubles chaussettes de Nadia, le bonnet rouge foncé sur les oreilles, engoncé jusqu'au cou dans le sac de couchage. La pluie crépitait sur le toit en zinc, j'étais si bien, je le jure, si bien emmitouflé. Alors je comprends ces vies rudes, ces existences paysannes dont il ne reste presque plus de traces, sauf des photos anciennes dans les livres. De vieux nés ici, il n'y en a quasiment plus. Seul Honoré on pense. Même les Duval, arrivés dans les années cinquante à Roussel, ne sont pas nés ici. Peut-être Line à Thines, on ne sait pas, on oscille. Mais quoi qu'il en soit, on ne parlait pas. On était avec les bêtes, avec le chien ; on ne disait rien en fait. C'était correct après tout.

Oui je suis tellement bien dans ma Raymonde, dans mon sac de couchage, ma bouche fait des panaches de vapeur, mes doigts sont gelés à me dépêcher de raconter ces histoires avant de les oublier, avant d'être submergé par de nouveaux récits, et surtout de nouvelles émotions. Au contraire de la ville - où l'on se trouve à être sauvagement seul parmi le monde (et où l'on en souffre peut-être encore plus ; grand bien me fait au coeur que mon frérot ne vive pas cela), cette campagne, on s'arrête et on vit. Camille et Jean, à peine arrivés ici, de ça une bonne grosse dizaine d'années, voient un vieux. Ils se présentent.
Je sais, répond-il péremptoirement. Je connais votre véhicule !
J'ai 94 ans qu'il lance soudain ! Hé, vous ne me croyez pas hein ! Puis il tend sa carte d'identité.
Il fait glacial et humide, je pense à mes proches, que j'aime plus qu'avant je pense [le coeur en a le temps]. Cette citation d'Ella Maillart (Des monts célestes aux sables rouges) : il aime mieux manger du sorgho toute sa vie, ne plus voir de sucre ni de viande, mais n'avoir pas de maître. La vallée ici, c'est ça ; ces quelques mots résument tout, ce que l'on est, ce que l'on aime.

Remontant prestement après ce repas - il fait froid, je ne traîne guère - je passe devant le monument aux morts des fusillés de 1943. C'est vrai qu'une fois, il faudra que je prenne le temps d'expliquer cette tragédie, de ces résistants piégés et fusillés par les allemands ; c'est l'actuelle maison de Léo et Léa. Et donc effectivement, il est bien mentionné le nom d'Alphonse Bataille, 25 ans.

Mais Bataille ce n'était pas son patronyme, c'était son nom de résistant. Ce qui fait, en outre, que durant longtemps, il n'est pas mort, tout du moins officiellement. Le souci, c'est que ça a bloqué l'héritage - certes, puisqu'il n'était pas mort - et donc sa ferme en Lozère est tombée en déshérence. Le frère a perdu son frère, assassiné, et est resté sans rien du point de vue de la pierre. Ca a si tant duré, c'est Chirac qui s'est occupé de ça. Juste avant la fin de son mandat, il l'a fait déclaré mort tout court, et ça s'est solutionné comme ça.

Camille renchérit sur une vieille histoire, des amis d'amis, donc ce n'est pas du coin. Deux femmes étaient parties en Espagne, avec leur voisin dans la caravane. Sauf que ce dernier, un vrai petit-vieux, est mort. Il a été emporté par un infarctus. Complètement paniquées, les deux filles décident de remonter en Belgique. Le trajet étant long et fatigant, elles s'arrêtent à un motel quelconque, en vallée du Rhône.
Sauf que dans la nuit, la caravane a été volée. Le corps, enterré on ne sait trop où (nous devisons alors de la sauvagerie immense de certaines de nos combes, dont notamment cette impressionnante crevasse sous le col de la Croix), il en est ressorti que le pauvre petit père... n'était pas mort, tout du moins officiellement puisqu'ils ne l'ont jamais retrouvé. Tout le problème des disparus. L'héritage avec.

Dehors, Sky nous regarde par la fenêtre, beau et gentil comme tout, il donnerait un tiers de la moitié de l'univers pour qu'on lui jette un bâton. Comme ça, une seule fois, s'il-vous-plaît - nous craquons, nous ne devrions pas ! Assez soudainement, nous revenons à nos arbres. Il faut absolument que nous préparions nos greffons, c'est la période pour le faire, puisqu'alors nous grefferons en mars durant la montée de sève. Au loin, des nuages menaçants s'écrasent sur Maurine, sur Hugon, sur le ranc Lancié. Malgré les déboires, les échecs, quelquefois sordides d'ailleurs, sourds sentiments mélancoliques, l'esprit vogue en arrière, Louvain-La-Neuve particulièrement, cette cité ubuesque follement aimée, mais non, je ne regrette rien.

19 janvier 2020 - Thines



Ici tout au plus, il passe une voiture par jour, et encore, je dis ça, c'est une exagération, car de longues périodes peuvent être remplies d'un zéro bien pointé. Lorsque je fais le tour des maisons que je gardienne, autant dire que je ne cible pas spécialement les voleurs ni les vandales (mon ancienne vie s'efface peu à peu, rassurez-vous), car les pires délinquants sont le vent et les chèvres. Quelquefois les cochons ne sont pas en reste, mais c'est plus rare : ils préfèrent les terrasses élevées, sauvages et broussailleuses. Et donc bref, quand la voiture s'est engagée vers le Darbousse, évidement - construisant la serre et étant sur un promontoire -, j'ai regardé.

Et le Darboux, il est mort il y a deux mois. Alors faut dire que déjà une voiture, ça intrigue (toujours), là je pose la bêche et m'interroge.

Le mari d'Emy file voir. Je lui hèle : hé va voir, gos de pargue !
Le véhicule revient, un gros pick-up qui grince terriblement, puis s'engage dans la ferme. Ni une ni deux, je descends, tandis que le véhicule engage une marche arrière. Me voyant intrigué, le mec revient et me dit par la fenêtre ouverte :
Philippe : Hé je cherche mon chien !
Vincent : Ah ? C'est qui, je l'ai peut-être vu ?
Philippe : Hé, c'est lui derrière, je l'ai retrouvé, ça faisait deux heures que je le cherchais ! Il s'appelle Sky : sky-comme-le-ciel.
Derrière, je vois Sky alias plus communément le-mari-d'Emy qui me tire une tête du genre : ouais c'est bon ok, je suis totalement grillé...
Vincent : Hé bougre de pastre, faut pas le chercher, il est tout le temps avec Emy !
Philippe : Ah, la chienne de Laurent ? Ha bah elle est portante hein.
Derrière, Sky s'enfonce, de l'air de dire : heu surtout vous ne me connaissez pas hein...
Philippe : Je suis de la Bombine là-haut. Vous m'appelez quand il est dans le coin !
Puis tout en grinçant toujours autant, l'équipage se fait la malle tandis que le chantier de la serre, au soleil couchant et sous une grisaille persistante, se refait désert. J'en conclus sur mon éternel proverbe comme quoi ici, punk-à-chiens ou pas-le-moins, on a tous des problèmes de chiens !

Le lendemain matin aussi sec, Sky était redescendu, comme si de rien n'était (et surtout en niant totalement m'avoir prétendu durant des mois d'être de la famille de Laurent). Bref Sky un sacré coureur de jupons ! Comme quoi ceux qui ne parlent pas auraient bien des choses à raconter.

Ici il ne se passe à ce point rien que le moindre évènement prend une intensité folle, c'est un peu comme les longues périodes en mer. Lorsque je parle de ce rien-du-tout, c'en est d'une pureté éclatante. Les ruelles en herbe sont médiévales, inchangées - peut-être juste l'ancien, de passage, serait écrasé de voir autant d'abandon et de désolation, mais soit, j'en ai déjà parlé. Disons qu'ici j'aborde plutôt le petit-rien-rien du quotidien. On prend notre rythme. Je sais éperdument que si je passe le riz à la passoire, le lendemain matin j'aurai -comme à chaque fois- le cirque vibrant du troglodyte qui veut manger les quelques grains passés au travers et tombés au sol. Puis soudainement l'oreille se tend, deux mésanges nonettes se renvoient des trilles anormales. Mais que se passe-t-il ? On a beau regarder, ce verbiage spécifique n'est pas de notre entendement (bien que, il y ait énormément des paroles des oiseaux qui soient compréhensibles, quand vous viendrez je vous expliquerai, les cris stridents du merle systématiquement avant la nuit, parce que l'obscurité est une angoisse pour lui, la fauvette volubile qui gonfle ses plumes fait des bulles veloutées et criardes, cherche à impressionner pour faire fuir, puis tant d'autres choses).

Et du coup, comme ici il n'y a rien, on vit au rythme du rien. Un petit rayon de soleil ? Allez hop un thé. Cela ne cache pas une vérité crue, celle que les travaux de la ferme sont extrêmement durs, décourageants, physiques, salissants. Mais, simplement ça se fait. Et puis comme je me fous de mourir tout comme de vivre, alors autant vivre goulûment. Ca ne coûte pas plus cher.

Il faudra que je prévienne Sky, lui qui s'était approprié l'endroit, la serre est par terre. Ce matin tôt, aussi simplement que le soleil a émergé de la Blacherette, j'avais commencé à bâcher la serre, impatient de finir ce chantier aussi pénible que laborieux. Puis ce midi, il s'est levé une tempête sèche, ce qui n'était pas prévu à la météo, sinon je n'aurais pas entrepris les travaux. La bâche a fait voile de bateau.

J'ai soutenu ce que je pouvais afin que ça ne s'effondre pas. De grands renforts en forme de fourche devaient être posés à 45 degrés, après bâchage, pour contrer le vent. Ces renforts étaient à deux mètres. Ils étaient destinés à travailler en compression, les trous et encoches étaient faits. Soit je restais et je me prenais une poutre de cinquante kilogrammes sur le corps, soit je partais. Je suis parti. La structure a immédiatement plié. Les pieux enfoncés de 40 cm se sont déracinés, faisant éclater les fils de fer de torsion. La bâche s'est déchirée, dont une partie que je ne retrouve plus. Un pilier a éclaté. Le projet s'est écrasé au sol aux trois quarts désarticulé.

Devant le spectacle du tas enchevêtré, je n'ai pas ressenti de colère, pas même de la consternation. Je ne sais pas quoi dire, ça devait arriver. Il faudra construire autre chose, autrement, ailleurs. Je n'en sais plus rien à vrai dire ; comme le dit Julien Baker : au plus fort je nage, au plus vite je coule. Alors j'ai été prendre un repas bref, pensant aux miettes de pain et à mes potes, prenant même un pari sur la plus grosse miette et son court délai de survie. Pour arriver ici, il faut avoir coupé la lumière quelque part. Tout comme Thines vaillamment perchée sur son rocher [on n'y débarque pas par accident], on n'arrive pas sur les faysses de cette ferme - notre ferme - par le fruit du hasard. Lorsque tu cries tes peurs vers les pentes du ron Sourd, personne ne te répond, alors à la fin tu ne cries plus, tu te fais mal de toute façon, et tu n'as plus peur non plus. Ca ne sert à rien. Prend un thé.

A un moment, je me suis demandé, le breuvage fumant au gré d'un pâle et timide soleil d'hiver - il fait très froid - s'il n'y a pas un problème de câblage dans mon âme, pour autant rater, autant rater tout ça. Puis je me suis retourné vers mon adage premier : cacher en mon coeur le secret des hommes droits qu'un ciel clair suffit à rendre heureux. Mon regard s'est porté au loin, très loin, sur les cirrus surplombant Guinoalier. C'était à ce moment là ce qui blessait le moins et ce fut précieux. La grosse miette de pain vécut 10 minutes.

13 janvier 2020 - Thines



Les vieux te regarderont avec un air sage, celui du maître de cérémonie, et te diront -toujours- que ça, ce n'était rien. Lorsque, aujourd'hui encore, quelque peu effrayé par les deux épisodes cévenols d'il fut deux mois, tu évoques la fureur des élements, ils te répondront tous pareil : mais ça ce n'était rien, crois-moi ce n'était rien. Alors, en force de surenchère, ils vont ressortir les éternelles histoires d'il-y-a-cent ans, nos vieux bavardages du pays, sauf qu'à défaut de siècle, tout est désormais récent, le vent de 1999, la tempête de 2005, les calamités de 2011.

Dans ces instants, chacun racontera comment l'eau est passée à côté du pont, là où ça fait un angle droit - déjà là tu peines sévèrement à comprendre comment ça a pu tenir. Puis Madeleine ira plus loin encore, l'hiver 2005 c'était passé au-dessus du pont. Stupeur. Mais comment ? Alors la réponse n'est autre que : c'est fait pour. Puis dans la foulée, elle se met alors à raconter qu'un de ces hivers encore, elle a ouvert la porte et il n'y avait plus de paysage. Dehors, deux mètres de neige étaient tombés. C'était en 96. De la sorte, ça a duré trois semaines et les hélicoptères larguaient des paquetages de riz au-dessus de Tastavins. De ces récits, on sort essoufflé, étourdi, écrasé : mais comment vais-je tenir est la seule question, et autant dire qu'on ne pense même plus au pont en fait (quand bien même c'est une impasse, mais soit, on fera comme les anciens ont fait et toujours fait, constituer d'importantes réserves de nourriture et passer par le vieux chemin, en rive gauche de la rivière de Thines). Indéniablement, ça ira.

En ce moment le temps est radieux - ça fait deux semaines que ça dure - et pourquoi parle-je du mauvais temps, je n'en sais rien d'ailleurs, peut-être juste une réminiscence soudaine des paroles des vieux au nouvel an, empreint d'un respect de plus en plus marqué pour ce qui est paysan : de la réserve, de la dureté, du bon sens, mais surtout beaucoup de repli sur soi.

Je suis tellement isolé que je parle tout seul. En montant la draille, sous un soleil généreux, je murmurais "quel bien-être", puis cent mille petites autres choses, inévitablement maudire la fétuque bleue qui glisse (je ne le dirai jamais assez, jamais), puis s'émerveiller devant une grosse carcasse demi-vivante et splendide d'un châtaignier de mille ans. Je parle tout le temps tout seul désormais, écrasé par une solitude de mille ans aussi. C'est peut-être un premier pas vers la folie. Bof, ça ne dérange pas en fait.

C'est de la sorte, toutes ces idées en tête, foisonnantes, que je montais, à partir de Valbelle et plus précisément du Pradel. Ce recoin est particulièrement bucolique et, je ne sais pas, je dirais rassurant. On s'y sent bien tout de suite, sans raison. On se baignerait bien dans le ruisseau de Vernede. Mais les cévenols le disent de même, c'est le soleil des fous. Dans une semaine tout aussi bien, il peut neiger.

Le chemin qui monte dru est pavé, c'est assez incroyable de contempler ce travail titanesque des anciens. C'est la draille, la voie de la transhumance, et donc à mon tour je m'endraille, tout comme les bêtes pouvaient s'endrailler par milliers et ce, durant des siècles de tradition perdurée.

Mais aujourd'hui sur le plateau de Lespinasse règne une ambiance morbide. Si durant des décennies ont dégénéré les luttes entre les forestiers pour le reboisement de l'Aigoual et les bergers pour les pâturages [combats éminemment violents], ce qu'il s'est passé à L'Espinas est ma foi bien pire, bien plus redoutable, bien plus insidieux, bien plus irréversible. Comme aux Monts Lozère, comme au Méjean et tant d'autres endroits, ils ont planté du pin noir d'Autriche. Des kilomètres de simple monotonie sinistre. En dessous le sol est mort, acidifié, torturé. Sur le plateau de Montselgues, la serre des Fonts et tous les alentours, c'en est fini des pâtures. Tout au plus aux Gleysoles, des vaches Salers errent dans des parcs boisés.

Et me voici rempli de nostalgie, comme les vieux du pays, sur ce qui n'existe plus. De transhumance, je n'en ai connu qu'une seule, à Mandagout et c'était en 93, j'étais môme c'est dire. Tout d'abord on entend le grondement, comme un orage menaçant qui se forme au loin, ce sont les sabots qui battent le sol, puis singulièrement, les clarines se distinguent. Avant même d'entrapercevoir le troupeau, c'est avant tout la poussière qui précède, puis soudain apparait le menou, c'est-à-dire le meneur. Et là, dans une émotion terrible, nous voilà à croiser le pas rapide de 3000 bêtes, connaissant leur chemin, impatientes d'aller en estives sur les plateaux - par ici on dit aller à la montagne, (en Cévennes d'Aigoual, après l'Espérou et au travers des trous du Bramabiau, on dirait monter au causse (qu'il soit Méjean ou Sauveterre, peu importe)). Et donc cela, qui fut le quotidien semi-nomade de tant de bergers, ce n'est quasiment plus. Nos terres s'embroussaillent de genets, mais ça ce n'est rien à vrai dire, c'est la nature ; elles se sont surtout couvertes de forêts de pin noir de par la main industrielle odieuse de l'Homme et cela, c'est un parfum cafardeux. Lugubre. Funeste. C'est pour ça que probablement, je traverse toujours la cham rapidement ; les flaques sont gelées, les pistes sont toutes affreuses, uniformément crevassées par les engins de débardage.

D'est en ouest, le plateau n'est rien, car il est avant tout une longue bande de terrain gréseux érodé par la Thines d'une part et la Borne d'autre part, le sud forme une pointe effondrée à partir de la serre de la Croix. Au pas de charge, j'arrive sur la ruine de Lipertès, puis l'immense point de vue sur Sainte-Marguerite Lafigère et Pied de Borne. Tout le paysage m'est inconnu, je ne reconnais logiquement aucun repère. C'est d'une immensité belle.

C'est saisissant comment en fin de compte, en sautant d'une seule vallée au gré d'un plateau étroit, on se ressent comme devant des étrangers. Ce sont d'autres gens, d'autres solidarités ; on ne se connaît pas. Au soleil à l'abri du vent, contre un container abandonné dont une écriture antique mentionne qu'il provient de Gonesse (mon dieu quelle horreur, mais pourtant je jure que c'est vrai), je prends un court repas frigorifique, puis m'endraille de nouveau, vers le bas cette fois-ci, plus mélancolique que jamais.

De retour, un regard posé sur le potager, sur la ferme, rude et imposante de ses pierres ancestrales.
La mort règne en ce lieu.
Il y a quelques mois, je venais d'arriver, nettoyant la ravine, j'ai glissé sur le granit, les pierres érodées ont tendance à toutes être rondes. Je suis tombé en arrière et eut une chance remarquable de ne simplement pas me fracasser le crâne, raide mort sur place, comme une bête imprudente. Désormais je me méfie du granit et de la fétuque bleue comme de la peste.

Puis la mort est venue cette nuit.
A cause de la fédé de chasse de Sablières, j'ai été très malade toute la nuit, et suis encore énormément affaibli à l'heure d'écrire ces lignes. Je leur en veux, indéniablement.

La mort est venue s'assoir deux fois sur le banc de la table de Raymonde, je l'ai vue avec une acuité effarante. Elle sait dans le fond que j'ai un mépris féroce pour elle, parce que je n'ai pas peur. J'ai demandé, dans mon chant du loriot, d'être inhumé au Gargo. Je sais que ce ne sera pas facile, car ce n'est pas une coutume admise. Mais je sais présentement, face à la mort, que quoi qu'il se passe, je serai plus tard une mésange, ou qu'en sais-je (et peu importe). La mort a ressenti ça et elle fut penaude de ces instants. Je ne sais pas pourquoi elle est revenue, s'assoir, calme et attentive, une seconde fois. Il faut croire que l'ambiance ne lui plaisait pas ou voire même qu'elle n'en croyait pas ses orbites vides, il est vrai que ni Raymonde ni mon lieu de vie n'appellent à la décrépitude et l'on se voit plutôt guilleret - ou plutôt émerveillé dirais-je - de la beauté enfantine et limpide de tels lieux.

Dans le fond, je crois que je vis une solitude inhumaine, ces mots que je commençais à partager avec une personne proche ces derniers jours. Lorsque ce soir d'été du 15 août pluvieux, j'appelais depuis le curieux cimetière-monument de Gravières (j'y pense à chaque fois que j'y passe, aujourd'hui encore, je jure que c'est vrai), je me souviens de ces mots, cette solitude écrasante ; j'y repense encore beaucoup. La seule chose que je puis, c'est être la locomotive dont il y a nécessité pour l'instant, tracter de toutes mes forces, créer ce dont j'ai besoin, cette dynamique d'accueillir au gite dans une authenticité cévenole réelle [lorsque l'on monte à Montselgues, il existe sur la D4 un vaste panneau sur lequel un texte reprend les termes parc naturel, agricole et de loisirs du Tanargue - désolé, je n'en ai écrit les mots exacts. Le terme loisir a été rayé au caillou avec rage ; empreint de cela, je rêve de faire vivre authentique, ce qui explique que je vais voir le moindre bout de chemin dans les alentours], cette dynamique aussi d'accueillir à l'écolieu, je n'aime guère ce mot, trop à la mode, mais soit passons au-delà, on se comprend.

Cette nuit j'étais très malade et c'est là que la solitude, immense et très lourde, se ressent le plus. Je n'avais personne (et même si je sais, ça ne sert à rien, personne ne ressentant la moindre affection, ça, je le dis, ça fait férocement mal). Cette rosse de la mort le perçoit, c'est pour ça qu'elle traîne. Mais elle n'aura pas le dessus, sale bique, car locomotive je serai.

7 janvier 2020 - Thines



Où l'on pourrait dire que ça se passe de toute façon, à chaque fois, à peu près comme ça. Après une dure journée de travail, je prends le chemin - ici il se trouve l'option vers le bas et celle vers le haut. Ce sera pour cette fois en direction de Montselgues, car je souhaitais voir cette vieille grange éventrée, derrière la rivière de Thines, et que l'on semble appeler la Paillère.

Des cartes consultées la veille, l'accès serait difficile. En effet sur place, il faut sauter la rivière. Par chance, cela se passe sans peine, ce qui est déjà un gain certain en cette belle journée. Par la suite, la ruine est dans la broussaille, par ici invariable (et d'ailleurs je radote probablement) : des genets, des prunelliers, puis quand il y a de la fougère il y a de la ronce. Quelquefois tout est ensemble dans des pentes bouleversées de cailloux invisibles sous les taillis, des trous, de la fétuque bleue terriblement glissante. Les passages les pires arboreront de l'églantier, qui même s'accrochera aux cheveux. C'est dire. Enfin bref présentement, il ne s'en trouve point et ça fait - pour une fois - du bien.

La ruine, comme toute bâtisse agricole cévenole, est pauvre. La charpente est bâtie avec les arbres alentours, du châtaignier ne craignant ni la pluie ni le temps (quand bien même des siècles), puis il ne se trouve guère d'autre architecture. Dedans l'enceinte de pierres centenaires, il ne subsiste plus rien, sauf une ancienne aire de pierres, dévastée. En bas l'étable, en haut la paille, désormais un vide béant et blessé. Un trou permettait de déverser dans l'auge. Au sol gît un squelette quasiment complet d'un mouton d'une autre époque.

Passant un très grand chêne, abimé par je ne sais combien d'épisodes cévenols puis de canicules féroces, une sente monte. Incertaine. Le seul repère permettant de savoir que l'on est sur un chemin (et le mot est présomptueux) est que ça et là, des rameaux de genets sont parfois coupés. Ca monte dru, sous un vent terrible. Ce n'était pas comme ça en bas dans le fond de vallée. Evidemment il aurait fallu le bonnet, c'est à chaque fois la même rengaine. Dans des arbres tordus, qui en disent très long sur ce qu'ils endurent, l'idée saugrenue -et trop tard désormais- de pousser là, le vent fait un raffut du tonnerre, ça souffle sans discontinuer, sous des rafales pourtant encore plus fortes parfois.

Puis sans avertissement la pente redoutable s'incurve. On arrive au plateau. La grange des Amoureyres est en vue. Un chemin large et soudainement radicalement différent offre un paysage paisible dans les pins maritimes. Sans transition, deux mondes qui s'opposent et s'aiment farouchement. Peu le diront, les paysans sont taiseux, mais ils le savent.

Ce chemin ondulant mène à la piste et je le connais que trop bien, c'est démoralisant. Cette tranchée est l'autoroute à sept voies de la forêt, un peu comme lorsqu'on arrive à Lesquin en provenance de Valenciennes. Cela a dû être fait pour le débardage, peut-être les pompiers au gré d'un gros DFCI, ou qu'en sais-je ? Mais soit, ce n'est pas une gloire ; à droite d'innombrables tourbières bordées de bouleaux. C'est fangeux.

Rapidement, un chemin discret et sans nom permet de descendre aux granges de la Rouveyrette (quand je dis rapide, ça semble toujours longuet, mais soit on se comprend). Le chemin privé descend sur la maison. Une voie herbeuse s'insinue maladroitement dans les genets, en crète de serre. C'est merveilleux durant une centaine de mètres et puis fatalement, cette sente se perd. Ca va vite, sans trop qu'on ne sache pourquoi. Ca se termine sur un plus rien et c'est tout. Comme on le dit dans le pays : il manque quelque chose. Enlevez au cévenol le chemin et nait un vif problème de quotidien (nous arpentons tout un chacun les chemins dans tous les sens et parfois même les écarts).

Alors, comme cela se doit, ça se termine par une rude bagarre dans les genets - un brin qui frappe l'oeil - les trous dans la descente, les inévitables ronces. Là-haut à Lespinas, tout le monde se marre de voir la silhouette lente et pataude, mais non en réalité, il n'y a personne, il n'y a rien d'autre qu'une nuit qui avance. Les ombres s'allongent et deviennent menaçantes. Il est toujours un moment, aussi soudain qu'incompréhensible, où l'on en sort. Alors la hêtraie - grise durant l'hiver - mène au ruisseau de Vallée. Là le paysage devient familier, on retrouve le sentier descendant abruptement, en lacets, sur le château des Longueville.

Au passage on imagine que dans les temps reculés, tout ça était pâturé. Non cela ne s'imagine même plus en fait. En allant vite, ça permettrait de faire encore une heure de bois, cependant la nuit dévore le ciel, la fatigue est écrasante. Au loin résonnent les cris des chiens de chasse - deux cochons viennent d'être descendus du côté de Lahondès. Les abois sont ici des hurlements lugubres qui forment de formidables échos sur les parois des rancs. Ils n'aboient pas. Ils jettent une clameur lancinante, un pleur beuglant comme une longue plainte déchirante et par une pointe vantarde, on en viendrait à dire qu'il n'y a qu'ici que de telles sonorités se fassent.

Au loin le regard porte sur les hauteurs, même plus dévorées d'ombres ; elles sont à présent plongées dans une semi-obscurité. La lune jaillit comme une folle depuis le Ron Bel, au-dessus de Belle Rouvière, puis disparait comme une obscure magie : ce sera tout pour cette nuit. Par ici l'on jurerait que nos monts n'ont pas de noms ; il ne figure plus ou moins rien sur les cartes, puis la transmission orale nous apprend soudainement que telle ou telle forme connue par coeur, c'est le hasard centenaire et impromptu de l'une ou l'autre toponymie. On s'y habitue mal d'abord. Puis tout d'un coup, ça fait comme si ça avait toujours été comme ça.

Le chemin cévenol - tout du moins celui d'aujourd'hui - est à l'image de mon existence. Au tout départ lorsqu'il s'agissait de sauter la rivière, c'était l'épreuve de l'enfance (et l'on s'étonne d'ailleurs que cela marche, que cela ait marché surtout devrais-je dire, même encore à ce jour cela fuse dans quelques e-mails pathétiques : mais comment était-ce possible ?). Ensuite, la montée est rude, âpre et venteuse, les années de travail ; une pensée pour cette bande dessinée qui traîne chez mes voisins, une couverture sobre en brun kraft, un dessin de chaussons, le titre n'est autre que je n'ai pas de projet professionnel ; une belle simplicité touchante : oui la véracité. Puis là haut sur l'éternel plateau venteux, c'est l'autoroute à sept voies de la forêt, la routine du quotidien, le temps long, les années qui passent pourtant trop vite. On le sait, on y est, on continue, on continue comme ça. Tous. On fait ce qu'on peut tu sais.

Errance, l'on s'ennuie, comme tout le monde (ça se normalise à regarder tout un chacun pareil, et c'est peut-être ça le pire, ça paralyse les envies folles), puis à ce moment de folie-malgré-tout, on tourne vers la Rouveyrette sans réfléchir un instant, impulsivement. Et à obliquer si tant sans détour pour le moins raisonnable, à se retrouver coincé dans les genets et les ronces, on s'étonne de regarder en arrière et de voir que plus aucun ami ne suit. Mais comment s'en offusquer, si tant est que l'on ait plus rien à offrir sauf des tourments ? Alors on se retrouve seul [et ce n'est pas tant pis, sans nul doute c'est tant mieux car ça permet de reconstruire des ressources, apaiser les tensions internes : soudainement se retrouver bien avec soi-même, pouvoir s'offrir meilleur].

De retour le ciel est étoilé sur une immense toile de solitude. Ce sont de beaux jours de janvier, froids et secs comme on les aime. L'existence d'ici amène à s'endurcir. Enfant, j'avais un gros coeur mou, comme un camembert. Puis le temps passant, les épreuves ont endurci : le coeur est devenu tout petit, dur comme un picodon, peut-être trop parfois, enfin soit ce n'est pas bien grave. Le chemin cévenol est aride comme nos coeurs sévères, chacun sait d'ici que notre rudesse n'est autre qu'une gentillesse discrète. Nous ne ferons pas de grands gestes démonstratifs ni de vaines paroles en tous sens de promesses, mais nous serons là quand tu en as besoin. Le pays est comme ça.

Dans le noir complet désormais, le regard de mes proches m'apparaît. Ils doivent être inquiets, la vie au milieu des sangliers discrets mais pourtant à quelques toises, l'hiver en ses humeurs dévastatrices parfois, la solitude décharnée, l'immensité de cette solitude revêche : c'est inhumain. A vrai dire c'est peut-être ça le bon de chaque jour, cet inhumain dans une immense simplicité où chaque artifice se fait emporter dans les bouillons houleux de la rivière de Thines. Jamais je ne fus si attentif à l'existence des animaux, aux rythmes complexes et aux codes enchevêtrés. Cette nuit d'encre - aucun reflet de lune dans les ondulations du bassin de la source - offre une intériorité, un code tout autant complexe, une construction sentimentale organisant sans fard qu'un ailleurs parait tout bonnement absurde. Ce sentiment est probablement le plus vif lorsque, chaque matin (ouvrant les rideaux de Raymonde-Deux), la Blacherette s'enflamme dans les rayons d'un soleil nouveau ; tous ces mêmes matins où le troglodyte a repéré deux grains de riz échappés de la passoire (le repas d'hier soir) et fait alors un cirque pas possible parce qu'Emy dort sereinement juste à côté. Non sans nul doute, ailleurs est un chemin sans mes pas.

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