27 novembre - Thines




Les ombres rongent les herbes devenues brunes et décharnées. Le soleil désormais passe sous la cime du Ron Sourd avant quatorze heures. C'est le début du creux hivernal. Avant même la nuit, les terres sont dévastées d'un gris intermédiaire, un peu comme cet entre-deux proche des cercles polaires, la nuit qui n'en est pas une en été, le jour qui n'en est pas un en hiver.

Des milliers de gendarmes s'amassent et se cachent dans les embrasures des fenêtres. A chaque jour c'est le même cirque. Je prends la balayette, les déloge, les jette par la fenêtre. Le lendemain (si ce n'est quelques heures plus tard), ils sont de retour. Ils ne font aucun dégât à ma nourriture, qu'elle soit cultivée ou stockée, je ne me sens aucun droit de les tuer. Tel est le jeu et dès lors, la balayette puis c'est tout. Et quand bien même ils vont crever au gré d'un hiver glacial, tout autant que les coccinelles, ce choix délibéré de les ramener dehors est un respect de la vie, en quelque sorte on existe ensemble. Allez zou, le cirque se reproduit invariablement, tout comme ce fut avec les coquillettes il y a quelques semaines (les vers de balanin dans les châtaignes). Sauf que les gendarmes, eux, ont le charme d'être agréables ; oh pas bien futés par contre.

Lorsque j'allume le poêle, ils deviennent cinglés. C'est l'étééééé qu'ils disent, avec plein de é comme ça. Et même d'ailleurs, ils volent ; on ne s'en doute pas forcément au tout départ, un peu naïf. La nuit qui s'ensuit, émaillée de froidure, est à une certaine forme de désenchantement. Poêle balayette, remonter, poêle balayette, et d'ailleurs, on s'en complait comme d'un rituel idiot.

Ils vont crever, puis ils reviendront par milliers, des millions même, au printemps. A tel point que je les ai pris comme symbole de La Boissière à l'entrée du gite. J'aime à les regarder sur le pseudo-trottoir en vieilles pierres bordant la maison. Ils sont un peu hésitants, un peu peureux, bêtas souvent ; quelques-uns sont téméraires et grimpent sur les vêtements avec une détermination pure à la Tesson. Ils sont marrants et je les aime bien les petits.

La mort est omniprésente en cette fin d'automne. Ca ne fout pas le cafard, les choses partent au rythme qui leur est voulu. Une voisine dit que je parle tout le temps de la mort. Oui peut-être, à vrai dire probablement. Ce langage évolue en forme d'ellipse, presque d'éclipse, autour de la vie. C'est normal de venir, c'est normal de partir, quoi de plus banal ? C'est peut-être une propension formée par le milieu : être ici, tellement attaché désormais au terre à terre, au simplement pragmatique, au gré de chemins complètement déserts. Il y a un langage qui touche et celui qui ne touche plus. On parlait l'autre jour des petites mademoiselle à talons, dans le parc de Montélimar. Le plus étonnant ici, éventuellement le plus dur, le plus férocement attachant en tout cas, c'est le statique. C'est lent, très lent. Tu garderais des brebis, toi, tu prendrais un livre. Et bien le mec, m'évoque un voisin, il gardait ses brebis et rien de plus. Il ne faisait rien sauf d'être avec le troupeau. Mais s'il y avait un demi-mollusque qui grillait un feu rouge, ça il l'aurait vu.

Il existe un cheminement alternatif et ambigu dans le départ, laisser sa famille ses proches dans une violente affliction. Les images floues revenant sans cesse sur le livre intitulé The virgin suicides ces dernières semaines, c'est avant tout une forme d'incompréhension répartie en brouillards épais. Trop de silence d'un côté, trop de sentence de l'autre, une histoire du mot trop : de tout seul, l'humain isolé, maladroit, de coeur brisé ou peu importe. De solitudes dévastées au milieu de centaines de chemins dévorés d'absence, des millions d'hectares vides rejetés aux genets, d'inutilité - survie, vivre pour soi-même, vivre pour personne d'autre, carence d'affection, prendre soin de quelqu'un, voire même encore plus riche de vécus, on dirait de quelqu'uns - éloignement, privation, le lieu immense de potentiels inutiles, de difficultés dont on ne sait plus trop pourquoi surpasser. Madeleine le disait : j'ai passé ma vie à fuir, aucune fuite n'a pourtant pu me sauver ; j'ai toujours retrouvé la même chose. Avoir tout sans le partager, sautant même l'étape de la chancissure, le voile de moisissure s'étale à une vitesse folle. Fuir n'est aucune solution, rester non plus.

Écoutez mes chansons, en souvenir de moi
Moi j’étais beau garçon, mais j’étais seul chez moi
Jean-Luc Le Ténia lançait cette bancale litanie dans « l’Âme du Mans ». Avant d'aller rejoindre la ferme de Delf, j'avais été au cimetière Jean-Luc, il y avait un piment dans un petit pot. J'avais fait un coeur sur ta tombe, avec des graviers de l'allée.

Au gré des nuages rampants sur le Ranc de la Bogne, le geai dit n'importe quoi. Cette fois-ci, plus étonnant encore, il imite le cri du renard. Que cette vie ici est étonnante. Comme un feu qui s'éteint et une braise qui diffuse une chaleur agréable et engourdissante.

Les chemins gris, pour un autre les chemins noirs, un parcours dans le monde, un arrêt ici.  Un arrêt où tout est crevé, les genets à perte de vue, le vent, le silence.

A l'époque ici, tout était pâturé. De l'Espinasse jusqu'au Vert, ce n'étaient que des prés. Ca et là, les familles avaient 300 ou 400 moutons. Au total dans la vallée, peut-être 2000 moutons, sans compter évidemment les quelques chèvres. Imagine un instant comme c'était beau. Désormais les pentes sont éreintées de genets et de ronces. Ca honnêtement, ça m'attriste. Il n'y a plus un seul mouton, plus une once de vie.
Et pourtant, c'est con un mouton...
Oh l'intelligence des ânes tu sais... Pour t'expliquer, l'âne est au cheval ce qu'une chèvre est à un mouton.
- Ah oui, je vois !

Tu te souviens plus ou moins de là où se trouvent les gentianes à Montselgues, Loubrier que la bâtisse s'appelle ? En dessous, il s'y loge une petite ferme. Et bien là un jour, un mouton s'était pris dans les ronces, coincé car les épines s'étaient empêtrées dans le pelage.
- J'ai eu ça une fois à Gesvres, c'est terrible de les sortir.

Francis Chazalon n'arrivait pas à le tirer de là. Trop penché, le terrain, trop dense, bref impossible, des heures durant. Et pourtant c'était un rude le type, je peux te l'assurer. Et bien il a dû abattre l'animal sur place. Le cadavre est resté dans la broussaille. Il ne ne pouvait rien y faire d'autre. Tu imagines un peu... Il n'allait pas le laisser là.
Purée...

Cette même personne, dont nous tairons l'identité par discrétion, témoigne, l'oeil brillant de malice : 

Je n'ai jamais réussi à comprendre pourquoi la messe était obligatoire à l'époque. On possédait un bordereau de présence, qui était tamponné. Il existait deux messes, celle de 9 heures, celle de 10 heures. La seconde était plus longue, alors nous allions à la première.

C'est de la sorte que dans l'entre-deux messes, nous avions farfouillé dans le ruisseau attenant, puis discrètement (un jeu de mômes), nous avions placé une grenouille dans le bénitier.

Quel régal de surveiller du coin de l'oeil toutes les petites vieilles plonger la main, puis sursauter !

D'un esprit quelque peu revanchard, durant la quête, nous avions volé tous les chapeaux qui étaient accrochés aux chaises. Dans l'entre-deux messes encore, nous avions caché les couvre-chefs dans l'harmonium. Tous les petits vieux cherchaient le chapeau, tandis que l'harmonium lançait une mélodie plus que fausse au début de la messe suivante !

Comme à l'accoutumée, quelque maison que ce soit, on dérive sur les cancans de voisinage, jamais malveillant, malgré la dureté de nos paysages.

Le vieux France, c'était quand même quelqu'un d'impressionnant. Discret, toujours disponible pour une discute, mais pourtant un bosseur, tu aurais vu ça !

Il avait une Ami 6. Oh quelle crise de rire à chaque fois. La chèvre était sur la place avant, la femme de France derrière.
- Mais pourquoi ?
- Elle ne voulait pas être devant !
Ils étaient à Vallée, près de la maison de Zoé, devenue la maison de la Louisette.

Et bien tu sais que maintenant, chaque année, je prends les paris sur ce garage. Tombera, tombera pas, tombera, tombera pas ?
- Oh peuchère, ça fait très très longtemps qu'il est penché... et comme ça !
- Hum, n'empêche que ça penche ! Je l'appelle 85000 euros. C'est son prix de vente adjugé.

A l'époque, l'âne de Debby et Laurent s'y trouvait. L'animal plus ou moins en errance, il stationnait là sans qu'on ne sache trop pourquoi. Dès qu'une voiture arrivait, il se mettait en travers de la route.
- Mais pourquoi donc ?
- Pour faire chier ?
- Non simplement il avait besoin d'affection, ça déteste être seul un âne. Ca le faisait marrer que les gens sortent et s'occupent de lui. Tu sais considérant ça, il était gentil.
- Il a quand même rué dans le camion qui livrait le gaz au Gerboul.
Ca n'a pas dû se passer comme il le souhaitait, ce serait en réalité ce qu'on pourrait déduire.
Laurent de Lazonès évoque : je m'étais arrêté, sa tête était couverte de tiques. Horrible. Pauvre bête. Et puis un jour il a disparu, été ou automne les souvenirs sont flous. C'est au printemps suivant qu'on l'a revu, il était nickel, tout beau, brossé.
- Quelqu'un l'avait probablement embarqué pour en prendre soin, puis l'a remis à son garage.
- Debby avait diffusé des affiches partout, tu te souviens ?
- Désormais l'âne n'est plus là.
- Je crois qu'une personne âgée s'en occupe, à la Croix de Conte.

Le vieux France avait un âne, lui aussi. Un jour, j'ai pris Mazarine avec moi, 6 ans. Le vieux a fait rentrer l'âne, dans la cuisine, comme cela du plus simplement. Tu aurais vu la Maza, des yeux comme ça, comme des billes, un âne dans la maison ! Elle n'était pas peu fière.

La soirée s'achève, il fait noir archi-complet. Ici il n'y a pas de pollution lumineuse, le ciel étoilé est un tableau immense de bonheur infini. Froid aussi, un retour à une solitude à peine supportable. Il est plus de minuit, épuisé de fatigue ; un dernier rituel balayette dehors qui se soldera par un remonter-demain. Beaucoup de noir dans le ciel, des étoiles lointaines auxquelles on accroche son coeur, sans plus trop savoir pourquoi.

4 novembre 2020 - Thines




La renouée du Japon, la balsamine de l'Himalaya, la berce du Caucase, le phytolacca raisin d'Amérique, la jussie d'Australie, le sumac d'Iran, le cerisier tardif d'Amérique, le robinier d'Amérique, l'ambroisie élevée du Proche-Orient, le frelon asiatique, la coccinelle asiatique. La liste de cette pollution (passant outre les masques chirurgicaux bleus épars dans les broussailles) pourrait s'étendre, mais pour ne pas déprimer qui que ce soit, il est préférable de se limiter à cette simple déclamation de plantes et d'animaux invasifs, remplaçant la faune et la flore indigènes. Ce bavardage correspond à plus ou moins cinq minutes de marche lente au bord du Chassezac à Chambonas, temps de confinement numéro deux, que l'on décrit ou décrivait d'ailleurs sans mesure comme une merveille dans tous dépliants des offices de tourisme, canoë en renfort souvent.

Le dernier invasif en date, si l'on peut en parler de la sorte, est le coronavirus, provenant probablement du traficotage des pangolins en Chine. Nous sommes partiellement privés de liberté du fait de leur mondialisation et du détricotage incessant des établissements hospitaliers. L'on vient encore à nous prétendre (Jean Cache-Sexe en premier) que l'on n'avait pas vu venir la seconde vague. On ferme administrativement les petits commerces et on laisse les Amazon-Uber ouverts. Peut-être cela gène qu'une part de la population soit libre, non asservie à des commerces de chaîne, des sociétés cotées en bourse, de la marchandisation de produits authentiques plutôt que du pseudo-plastique industriel E411.

Quand allez vous changer ? Quand allez vous dévier de votre mondialisation couplée à votre ultra-libéralisme, mortifères ? Votre double langage orwellien ? Un plan de préservation de l'emploi, il s'agit de licenciements massifs. Vous ne déviez même pas de votre trajectoire. Sur Rance Inter, à grand coups de commentaire vomitif, Ali Baddou et Nicolas Demorand en font des tonnes : les nouveaux chiens de garde d'une société en train de crever ; ils s'accrocheront au dernier grain de blé, au dernier souffle. Ce sont des pustules, des chancres, des tiques, que dire d'autre ? Le Crédit Agricole "se mobilise" et propose des offres toutes plus véreuses les unes que les autres, sur la chanson "formidable" de Charles Aznavour. Mais vous arrêterez quand ? C'est une question agressive, vous arrêtez quand en fait ?

Au gré de propos violemment pessimistes, il me devient presque impossible d'écrire. Nos différences d'utopie deviennent douloureuses. Pourtant, je dois je voudrais représenter un espoir, celle de mon utopie, pas un orgueil un désir vaniteux un regard prétentieux ; non juste diminué très fortement diminué, j'aimerais que les gens soient fiers, juste un peu, histoire d'être humain et pas juste une survie. Dans une nature extraordinairement belle et aimante.

Quand je vis trop de solitude affective, j'allume la radio. Presque intenable, je coupe aussitôt.

Le mois d'août écrasé de chaleur, à la fin de la torpeur les cigales crèvent et une certaine forme de silence revient. C'est le signal qu'arrive la fin de l'été. Les frelons attaquent le raisin Isabelle, les gendarmes se logent dans les fentes des fenêtres. C'est le signal cette fois-ci de la crainte de l'hiver. Les jours se raccourcissent, on allume les premières flambées.

Tous les jours je pars aux châtaignes. Un chant très doux berce les forets magiques. Ce sont des petits grillons. Ils me disent : tu prenez-moi en Espaaagne prends-nous-moi monsieur si-vous-plaît je veux l'été dans tes mains j'ai peur monsieur vous être gros mais je veux Espaaagne ! Il est bien connu que les grillons (et les animaux en général) ne sont pas de grands lettrés. D'ailleurs quand ils sont colère, et ça arrive souvent lorsqu'ils se trouvent délogés alors que je farfouille les châtaignes, ils crient Ooh Burlupupu ; ce qui provoque désormais que, lorsque je suis fâché, je crie de même Burlupupu-hein-à-la-fin.
Normal en somme !

Lorsqu'un coup de vent balaye ces forêts splendides, ça tombe de toutes parts. Il faut vite rabattre la capuche du pull pour se protéger. Edith me disait : surtout ne regarde pas en l'air, pour voir d'où ça tombe. Elle me conte alors l'histoire d'un vieux castanéïculteur, pourtant expérimenté, qui s'était pris une bogue dans l'oeil, lors d'un coup de vent dans les frondaisons. Les épines ont cassé et sont dès lors, comme dans les mains (ce qui représente un quotidien) restées coincées. On imagine la souffrance et l'hospitalisation. Seul dans les chemins pour ainsi dire oubliés, je ramène de lourds sacs. Au sol de la maison désormais et à l'abri, presque un mètre cube de fruits.

On pourrait rêver d'une épouse, mais que dire de ces humains que je n'aime plus, le regard meurtri sur un monde qu'ils ne cessent inlassablement de décomposer, voire même temporairement stoppé, qu'ils chérissent de démolir à nouveau ?
On pourrait songer au souhait d'un enfant, mais comment imaginer le propulser dans un tel environnement désagrégé ?
Dans le fond, je ne suis pas soumis à cela, et pourtant j'y pense. Trop sensible, peut-être trop clairvoyant, trop idiot certainement.
Je n'ai pas demandé à naître.
Le regard âcre sur les cendres d'une enfance de merde. Malpoli. Lucide. Rejet.
En attendant, je prépare une cinquantaine de boutures d'arbousier, à planter partout le long du chemin. Tout un chacun pourra se servir. Ca fera toujours ça en cas de disette - le fruit est assez tardif, ça ne demande aucun entretien - les arbres me survivront. Ce sera au moins ça d'utile dans une existence qui en fin de compte, plus ou moins, ne sert à rien. Dans les châtaigneraies, je contemple et me nourris des plantations des anciens, les arbres ont deux cent ans. Perpétuer leur don.

Bien conscient que ces propos d'amertume irritante ne sont pas spécifiquement lumineux. C'est globalement incompris. Régulièrement, voire même tout le temps, les gens de passage disent que le lieu est formidable de beauté, que le potager est magnifique, la chance de vivre dans un environnement si préservé (ce qui est vrai, il n'y a aucune plante invasive ici, ni déchet humain). Toutefois c'est l'effet papillon. Les gens sont étonnés quand j'en parle. Je suis un papillon sur un tableau d'exposition, fiché les ailes ouvertes avec des aiguilles, sur un velours noir, voué à l'admiration : que ces couleurs chatoyantes sont belles ! Et pourtant, je ne suis pas cela. Je ne suis ni mort ni fiché sur un tableau. Les gens passent, il y a du monde, et ne s'inscrivent pas dans la vie du lieu. Quatre-vingt dix-neuf virgule neuf neuf neuf neuf neuf neuf neuf neuf neuf neuf pour cent des gens détesteraient la vie que j'ai. Agricole peut-être, surtout une connexion à la nature, reliée à un très petit essentiel. Cultiver récolter cuisiner, c'est tout, c'est bien. Rien. Je ne recherche ni ne veux autre, quand bien même le prix à payer est la solitude et l'exil. Je paye.

Comme disait Jean-Marie, qui boulange à Pied-de-Borne : je ne travaille pas. De ses mains sortent plus de cent pains par jour, il n'arrête jamais. Il n'a pas l'impression de travailler. Il dit qu'il fait ce qu'il aime. Ici c'est pareil. Ca n'arrête jamais. Ce n'est pas du travail tout ça. C'est une vie, aimée, inutile mais honnête avec la terre ; sans concession, la vie. Les gens qui passent ne voient pas ça ou ne veulent pas ou n'y arrivent pas ; aucun ne voudrait diffuser la meurtissure, ils ne font pas exprès. Ils s'arrêtent au chatoyant de la lavande qui décore près de l'escalier, voient la beauté des lieux au gré des gourgs de la Thines, (ils se baignent un temps de l'été, repartent), mais pas l'amour de cette vie au fil d'une nature follement nourricière. Durant le ou les confinement(s), ils viennent ici et exportent leur mode de vie : voiture incessante, bronzette à la rivière, aucune implication dans les récoltes. On peut comprendre. Ils sont ici mais ne sont pas d'ici. Que l'on ne me reproche pas de parler d'un sentiment d'isolation. Sans mépris. Juste une fracture.

Une imagerie d'un aigle en larmes, pitoyable et poignant, sur un écusson dérisoire et obsolète. Les paroles de Julien Baker, indissociables de mon existence, violentes, crues, déchirantes : 
What you think of me is important
And I know it shouldn't be so damn important
But it is to me
And I'm only ever screaming at myself in public
I know I shouldn't act this way in public.

De toutes ces lignes écrites pour personne, pour rien, il serait honnête d'effacer d'un seul geste, balayant la saleté de tout ça étalé sous la table et sous les meubles, ce sentiment si prégnant de ne pas vouloir appartenir à ce monde lointain -humain-, honte virulente de leur comportement, souffrance indicible d'une longueur presque éternelle de temps d'enfermement scolaire, attendant que l'année passe, attendant sans arrêt la prochaine, ne plus être moqué, harcelé, déchiré, pour mon aspect disgracieux dont je n'ai jamais pu me défaire, sentir cette immense solitude par rapport aux êtres humains, leur comportement encore, être des leurs malgré tout que veux-tu, partir, acharné désir de partir, être parti. Que dire de plus ? Que tout un chacun aurait aimé que mes lignes diffusent des paroles guillerettes, qui sait heureuses, comme si un instant cela n'était pas un effort, comme si au fond je ne le faisais pas. Il aurait été bénéfique de ne pas agir ainsi en public. Je suis un animal puissant mais solitaire, d'une impressionnante capacité de résilience mais seul ; peu en importerait aujourd'hui cette planche de deux mètres que je suis en train de zébrer pour La Dragonnière, que je n'arrive pas à déplacer, maladroit, ampoulé, stratagème, victorieux ; je parle du meurtri. En fait.

L'injuste.
Cent mille vivent cent mille fois pire.
Toute cette raison que rien de rationnel ne peut convaincre à dissoudre.
Intenable. Presque.
Ne me scrutez pas de ce regard lourd de reproche, j'aurais préféré être transparent - l'écriture un subterfuge, un exutoire ? Même pas. Pourquoi ? Que cela change au fond ? Prier intensément pour que le monde aille mieux, un leitmotiv récurrent, s'autoconvaincre que dans cet écrin préservé, je ne suis pas concerné, que cent mille plus cent mille veillent sur moi.
C'est vrai.
Claudie Gallay dirait : c'est vrai, il dit.
Puis ça parlerait d'une mer gris anthracite dominée d'ondées vacillante.
Alors je parlerais de ces nuages qui remontaient la vallée, hier, au gré d'un ciel bleu éclatant, rampants les nuages : on aurait dit la montagne en feu, éclatante de magnificence.
Personne ne m'attend.
Etre en paix avec soi-même.
Etre optimiste.
Prendre soin des autres. J'ai mon petit vieux. Pas choisi, pas très aimé, pas très aimable, pas très commode, mais il est si seul et si maladroit et si diminué et si encore d'autres choses.
Accepter, accepter avec bienveillance. Sentiment idoine.

Partir vers la ruine de L'Echelon pour choper les derniers rayons de soleil.
C'est ok ?
C'est ok.

25 septembre 2020 - Maintenon



Jusqu'ici, je m'étais plu à me dire que je ne retournerais jamais plus à Paris, la dernière en date provenant de mon déménagement de Louvain-La-Neuve vers plus-nulle-part-&-partout-aussi. C'était sans compter les aléas, logiques et en quelque sorte prévisibles. N'ayant quasiment plus de compte en banque, je possédais un peu de franc suisse. Le but était de s'affranchir de l'euro, pour ainsi dire en faillite. Les changer, ne serait-ce que pour pouvoir engager quelques courses (je ne suis pas encore autonome à cent pour cent) ont signifié Paris centre.

Lorsque le train approcha, sur le long promontoire dénudé de Meudon, au loin j'aperçus les hautes tours de La Défense, la marée noire d'urbanisation, la stagnation de la pollution. J'eus l'impression d'arriver devant Chornobyl, le premier jour après l'explosion. Un peu plus que de l'appréhension, limite de la terreur légère et insidieuse. Rien qu'en arrivant devant la gare de Maintenon, du genre quatre mille habitants, je trouvais la dépense d'énergie folle. Les lampadaires innombrables, le panneau d'information, la machine à tickets, les voitures omniprésentes, l'océan de macadam, les autobus qui tournent en attendant même-plus-quelqu'un, les trains défilant à une cadence radicale. L'humain est perdu. C'est fort. Le décalage saute aux yeux désormais.

Malgré que, ces jours-ci, je fasse des récoltes amples [en terrain crayeux, j'en profite pour collecter des plantes que je ne trouve pas en mon pays granitique] je n'ai plus qu'une seule idée en tête : rentrer, m'isoler, ne plus voir les foules, le béton, les masques ; foule-folie, ça résonne. 

Malgré tout c'est l'éclate. Il suffit de s'écarter dans les bois pour trouver de belles récoltes de comestibles. Cependant ce qui m'a choqué ici, dès l'arrivée, c'est qu'il n'y a pas d'animaux. A Thines, on mouline avec les bras pour écarter les insectes, qui à ce titre élisent domicile dans la maison sans le moindre titre de propriété ! Les oiseaux, les mammifères (l'écureuil fout une de ces pagailles en ce moment !) : ici, rien, ou disons, presque.

Avec mon frère, nous avons collecté du houblon. C'est un sauvage, et curieusement pourtant, il est aromatique et floral, pas du tout amérisant (serait-ce un cascade ? C'est probable). Les lianes forment des bosquets énormes, nous avons puisé un volume avoisinant un gros sac.

Sur le chemin du retour, la gendarmerie passa banalement. Quelques centaines de mètres plus loin, ils firent demi-tour et vinrent nous contrôler. Mais qu'est-ce donc que ça ? La démarche n'est pas agressive, plus menée par une curiosité, peut-être un manque d'habitude. Ils sont repartis comme ils sont venus, au gré d'une bien curieuse délinquance.

S'ils prenaient mon téléphone et qu'ils en assuraient un contrôle, ils ne trouveraient que des photos de bouffe ! A part quelques paysages envoutants, quelquefois des plantes qualifiables de magiques ou l'un ou l'autre insecte délirant, il n'y a plus que ça : nourriture ! C'est dire, en fin de compte, autour de quoi les centres d'intérêt gravitent et l'incommodité de mener une discussion vaguement normale avec une personne vaguement normale. Je me sens seul.

C'est bien aussi. Parfois.

Arrivé à Maintenon, reparti de Maintenon, une semaine non pas vacante, mais curieusement excentrée. Je suis retourné à l'endroit auto-nommé "la veille de mon départ", ça fait un peu plus d'un an désormais. Dans l'Eure, j'y ai fait vraisemblablement la dernière baignade de l'année. Une grenouille verte curieuse me regardait me laver (que je vous rassure, sans le moindre produit).

A la maison, c'est stable. L'eau n'est pas potable, tellement elle est emplie de nitrates, de rémanence de pesticide, de chlore. Alors, au quotidien c'est le défilé de bouteilles en plastique. La télé ronronne, en micro-agression pour ainsi dire permanente. Cela fait quatre-vingt fois peut-être que j'encaisse la petite musique entêtante de la pub, la nouvelle box SFR. Désormais la télévision assène une belle quantité de fausse écologie. Avec mon frère nous avons compté ; il s'agit d'une dose avoisinant un quart à un tiers du contenu. J'appelle ça les fauxcolo. Comme l'hélicologie, la pétroécologie, Nicolas Hulot probablement, chef de file d'une nausée, gerbe acide au bord des lèvres.

Des gens qui pensent que les petits gestes sont suffisants, ils parlent zéro déchet et d'aller en vélo au travail ; les parisiens quelquefois, c'est mieux que rien, ce n'est pas assez, sans mépris pourtant, je ne m'en octroie pas la vanité. C'est un modèle de société qui s'effondre à toute vitesse, le rêve des années soixante, un échec quelquefois, devant la longue haie de laurier rose ou de thuya, cerclant la zone pavillonnaire : les gens ne se disent pas bonjour, les voisins ne m'ont pas dit bonjour. Ici en bassin parisien, personne ne ramasse l'ache des marais et je le comprends, personne ne ramasse ni les noix ni les noisettes ni les pommes. Je ne comprends plus. Le regard posé sur le collège juste à coté, les mômes dans une cour aseptisée ultrabétonnée, quel sera leur avenir ? Il ne faut pas y penser trop fort, la mélancolie n'est pas éloignée. Je fais ma part.

Si j'ai bien un objectif désormais, c'est de ne plus rouler. C'est le dernier bastion. Pour l'instant toutes les diminutions drastiques sont des succès, alors il faut rêver à un champ de possible. A mon retour, je ne roulerai plus, (j'étais déjà fort satisfait de retrouver Marguerite Deux, mon véhicule, rempli de toiles d'araignées après le confinement !).

Des rappeurs passent en courant / Au loin, les annonces de la SNCF / Un gars promène le chien / Le voisin sort le souffleur pour virer les feuilles. Je ramasse les glands de chêne pédonculé. Dans le pays de mes parents, dès qu'il y a un coup de vent, ça fait Bonk / Klang / Kabong ! Ca tombe de partout sur les automobiles, les toitures, les terrasses. C'est marrant. Mes mains parcourent les plus gros, les bombes que je me dis en murmurant. Une petite fille demande à sa maman : pourquoi il ramasse le monsieur ? Elle ne sait pas, elle ne dit pas bonjour et presse le pas. Ce sont des mondes qui s'affrontent. En vérité non même pas. Les gens s'en foutent. Ils s'enferment dans une tyrannie, une dictature de la normalité. C'est triste pour eux. J'en ai plus pour moi, encore que les chênes produisent des centaines de kilos. Alors ? Plus rien ne peut en importer. Comme eux, je ne dévierai plus de ma trajectoire.

On s'écarte.
On s'ignore.
Fossé qui s'agrandit inéluctablement, sans bruit et sans heurts.
Il arrivera un moment, dans peu de temps peut-être, je ne pourrai plus entrer dans les villes. Pas vacciné, pas numérisé, pas assez surveillé. Alors sera venu le moment de découper ma carte d'identité. Plus aucun doute là-dessus. Ni remords, ni inquiétude. De toute façon, depuis presque deux ans, ai-je bénéficié de chômage, d'aide à l'installation, de la sécurité sociale ? Après tout, c'est sans hargne que je le dis : rien. Chacun son camp.

Cette courte citation de Leonard Cohen permet de tracer une ultime ligne, comme une corde à suivre dans les méandres noirs d'une grotte : And clenching your fist for the ones like us, who are oppressed by the figures of beauty, you fixed yourself, you said : well nevermind, we are ugly but we have the music. Cela se traduit par : Serrer les poings pour ceux qui comme nous sont opprimés par les figures de la beauté, tu t'es réparé toi-même et tu t'es dit : et bien, nous sommes moches mais nous avons la musique.

Puissions-nous simplement remplacer le mot musique par les plantes. En réalité, cela clôture à souhait ce séjour à Maintenon. Dans quelques heures, je serai dans la cour de la ferme.

29 août 2020 - Thines



Au gré d'un mois d'août qui s'étire avec indolence - un petit tour au gour du Fournier pour nager dans la rivière, calmant toute forte chaleur en quelques instants - les récoltes s'accumulent à un rythme effréné. Après les disettes de l'hiver, cela rime avec du bonheur et des sentiments rassurants. Les journées passent invariablement à une vitesse folle. Cultiver récolter cuisiner. Il ne s'y trouve rien d'autre et autant dire que ça remplit l'esprit d'une sérénité curieuse, peut-être parce que nouvelle.

A chaque tournée quotidienne, c'est la même rengaine. Je prends une bassine, puis repars non pas bredouille, mais plutôt du fait qu'il en faut trois, quatre voire même cinq. Je suis littéralement émerveillé de la générosité de la terre (tout comme je le fus de celle de mes voisins) : c'est un regard d'enfant, porté sur le potager et les forêts, une immense gratitude - être reconnaissant. Oui bien sûr, c'est l'enfance de cette ferme. Dans quelques années, je serai peut-être blasé comme un adulte devenu triste ; c'est tellement normal de récolter au vu des efforts disséminés. Tout ce que je puis demander est de ne jamais perdre ce regard enfantin, simple et bienveillant, de remercier la terre et les arbres. Le monde du travail avait fait de moi une sorte de banale monstruosité, insensible et d'ailleurs quelque peu implacable. Aujourd'hui comme hier comme demain, mes mains épluchent inlassablement, perpétuellement conscient du don de vie que cela représente : ce n'est pas un labeur mais un bonheur.

A chaque fois le même émerveillement, troisième fournée de conserves de la journée, le téléphone n'est plus rempli que de photos de nourriture ! C'est si banal et pourtant le témoignage d'une admiration jaillissante, comme les eaux d'une rivière printanière. Lorsque je pense au monde de dehors, cela me fait penser à la couverture de King Crimson : 21th century schizoid man. A cet instant précis de l'écriture, un pic noir lance son cri mélancolique ; hier soir encore, les chouettes hulotte bavardaient bruyamment dans les arbres. Que disaient-elles ? Je l'ignore, mais ça devait être important.

En moins d'un an, j'ai déjà gagné cinquante pour cent d'autonomie alimentaire. L'année prochaine sous toute probabilité, j'en serai aux trois quarts, bénéficiant de savoir-faire, sélectionnant mes graines, améliorant le potager et le verger. La nature me permet de quitter le monde, rejoindre un semblant d'autarcie, ne plus descendre à New-York qu'épisodiquement, tous les deux mois. Le monde d'en bas me parait désormais complètement cinglé. Lorsque j'allume la radio, je me marre et fais des pronostics sur le temps que je vais tenir, en somme, rarement plus de quelques dizaines de secondes. La nature offre un apaisement curieux. Je deviens inintéressant, lent et pétri de gestes répétitifs, quoique sûrs. Mon corps devient mousse, lichen, humus, feuille. Tout m'indiffère, apaisé, éloigné, et pourtant satisfait de cette terre dans laquelle désormais je plonge mes racines. Lors de discussions banales, je ne sais plus quoi dire de banal, puis tout d'un coup mon regard s'illumine, on parle des fourmis ou des genettes. Lorsque je cueille les haricots, des montagnes à vrai dire, je suis entouré d'une nuée de xylocopes violets qui bourdonnent bruyamment et maladroitement. Le matin dans les fleurs de courges, j'ai l'impression qu'une ruche s'est effondrée là-dedans, ce n'est pourtant qu'une ruée vers le nectar.

Les photos ne comptent même pas ce que j'offre à tour de bras à mon voisinage : ce que les vieux m'enseignent, cet amour qu'ils me donnent, cet amour que je veux leur rendre : ne pas s'étonner que le symbole de La Boissière s'imprègne des oubliés du dimanche : prendre soin des vieux a un sens immense ici : ils sont tellement oubliés ; nous avons un langage brut, les vieux c'est rude de dire ça, pourtant c'est rempli d'une affection débordante.

Ce que je préfère à La Boissière, c'est lorsque je débute l'arrosage dans le potager. Tous les grillons sautent, s'écartent de la douche en m'insultant de tous les noms. Ils disent Burlupupu ! Oui c'est un peu curieux ! Ca fait comme des petites ondes sautillantes, panique !

Ce que je détesterais le plus à La Boissière, ce serait un souper en tête à tête avec Pascal Obispo. A en dire toute la vérité, je crois que je préfèrerais encore lire l'intégrale de Danielle Steel ou Barbara Cartland. C'est dire !

Le soir souvent, je nage dans un épuisement physique important, mais qu'importe, j'ai gratitude d'avoir pu quitter mon emploi salarié. Je descends la rue, la sente étroite et pentue d'un mètre cinquante de large. Camille me lance : nous ne nous étions pas vus depuis si longtemps ! Tout au plus quatre jours. On est très soudés. Au gré de repas conviviaux, nous partageons nos vies. Soudainement Jean m'évoque de vieux souvenirs qui lui sont chers.

A l'époque, nous n'avions qu'un seul âne, me dit-il. Lionel ne voulait faire aucune dépense superflue avec son animal (il voulait ne pas peser sur le budget familial) ; les clôtures étaient faites de bric et de broc. Au bout d'un temps, nous avions remarqué que l'âne déprimait, du fait d'être seul. Nous lui avons cherché un compagnon.

En cette période, un vétérinaire nous disait : je peux vous offrir un bouc, je dois le piquer mais je n'en ai vraiment pas le souhait. Ainsi donc arrivait le bouc au sein de notre habitat groupé.
- Et il lui faut quelque chose de particulier ?
- Ah... oui. Sa pâture était près d'un restaurant. Je dois vous prévenir qu'un couple de personnes âgées lui donnait des frites tous les mercredi midi.
- Des frites ?!
- Des frites !!
- Ah ça avec nous, il n'aura pas de frites !

Le bouc arriva sur place, sans autre forme de procès. Au bout de quelques jours, nous le remarquons épuisé, en train d'haleter. L'âne était tellement content, il n'arrêtait pas de le poursuivre. Nous lui avons donc construit une cabane. Cependant l'âne donnait de tels coups de tête, la cabane était renversée. Nous avons fixé l'édifice avec des fers à béton. Le bouc aime être en hauteur. Il grimpait sur le toit de la cabane et toisait l'âne.

Il faut savoir que l'herbe est toujours plus verte derrière. De la sorte et d'ailleurs où que ce soit, l'âne va chercher l'herbe au-delà de l'enclos. La clôture commençait à être fâcheusement abaissée. Le bouc, toujours dehors car il sautait, se plaçait sur la voie du tram. Un moment, les agents de la STIB (la compagnie des tramways à Bruxelles) mettaient en garde : il va falloir mettre ça en ordre monsieur ! Le bourgmestre lui-même dut piler en voiture. Nous avons reçu une sacrée lettre ! Ce fut mis en ordre rapidement.

Désormais nous avons trois ânes.
Un jour je reçois un appel, les trois sont dans les rues de Louvain-La-Neuve. Je prends les longes et immédiatement la voiture. Je tombe sur un combi de police, avec un gyrophare. De l'autre côté de la rue, la même chose. Au plus on courait après les ânes, au plus ça les amusait !

Une fois la situation revenue à la normale vient le temps des excuses auprès de la police.
- Oh mais nous, ça nous a bien amusés ! Ca nous change !

Nous les transportons une fois par an avec un van jusqu'à Tastevins. Une fois c'est arrivé sur l'autoroute, tout le monde qui dépassait rigolait, nous avions bien compris. Les ânes ne sont pas longés dans l'habitacle. Ils s'étaient tous trois retournés dans la remorque, regardant les gens dans les voitures et dodelinant de la tête.

Après ses récits, Jean a les yeux qui se ferment, lui aussi épuisé. Puis dans un regain d'énergie, ses mains mécaniques épluchent des pommes. Sans le moindre mot désormais, il prépare la compote pour demain matin, genre de petit rituel important. Camille esquisse un sourire : la compote des Verstraeten ! C'est toute une histoire.

Comme en cette époque où Bernard possédait des canards, c'étaient des coureurs. A Salindres, s'il n'y avait aucune limace, autant dire que ce n'était pas triste avec les escargots. La fratrie de canards le suivait, plusieurs centaines de mètres durant, bien consciente de l'avenir proche, un régal d'escargots. Après le repas, le jabot gonflé à bloc, ils en auraient pour ainsi dire les yeux emplis de gratitude.

Au regard de ces historiettes, l'absurdité du monde d'en bas devient insipide et étrangère. Une personne me disait récemment que d'aller à son New-York à elle (Langeac, 3700 habitants), devenait une activité de plus en plus désagréable, dissemblable en ce que l'on aime. Devenons-nous si fous ou si spéciaux, devenons-nous si anormaux ou est-ce le monde qui devient déraillé ? Répondre serait un jugement. Se contenter de fuir sans bruit est le moindre des respects. Toutefois, des gens commencent à partir, preuve peut-être qu'il est temps, très grand temps, de s'occuper de nos vieux et de nos enfants.

Sagesse de pacotille, sans nul doute. A considérer la lente transformation, inéluctable à force d'y prendre goût, il vaut mieux quelque part ne plus en parler (mais sera-ce seulement possible ?) ; le seul devoir qui me restera sera d'enseigner, à mon tour, tout ce que les vieux m'ont transmis. Hormis d'être à leurs côtés, dans les beaux jours comme les pires, ce sera le meilleur que la vie pourra donner.

14 août 2020 - Thines



Le 19 juin, le captage a éclaté, rompu sous les racines d'un arbre effondré. La rosace entière et immense a dévalé la pente. En quatre mois de temps [mars-avril-mai-juin], cette situation était l'amorçage du quatrième apocalypse du potager, à savoir la destruction totale des cultures - cette fois-ci le verger y compris. Plus d'eau, plus de solution de secours - trop fragile, trop vite, je n'avais pas encore monté la ligne de secours. Déjà en situation de très grande précarité alimentaire, je me retrouvais à la porte : sortie d'urgence. atteler. partir. définitivement.

Il y a un an, pour ainsi dire jour pour jour, c'était le 15 août, j'arrivais ici la première fois, au gré d'une semaine pour évaluer le secteur. Thines, sous une pluie dense, lancinante, glaciale, interminable. Effondré d'épuisement, trempé, alors que je galérais comme un chacal de Roumanie, Jean mon futur presque-voisin, m'accueillait près du feu. Nous venions de nous connaître, entre les pruniers, à récolter ensemble dans une simplicité pure pleine de bienveillance. Sans lui, je tournais les pas, éructant toutes sortes d'insanités à l'encontre de ce lieu "trop dur".

Devant mon captage éventré et impossible à réparer tout seul et "trop seul", je me suis effondré dans un torrent de larmes. L'accumulation d'épreuves a fait craquer. Il est normal (il est sain) de se taper des merdes. Dans une vie comme ça, c'est le lot quotidien. Mais, sans détour, pas des apocalypses à répétition. Malnutrition, épuisement de tout-seul, de dur, de mélancolie profondément entaillée dans les os.

Crevassé, j'ai été chez Jean, dans un état de détresse alarmant. Camille m'a donné à manger, m'a accueilli toute la semaine tant j'étais -foncièrement- loin. Le soir même, Jean m'a dit de prendre la lampe. En pleine nuit, au parcours d'un épuisement par taillades, j'ai suivi. Il a évalué les travaux. En deux jours et demi, le captage a été réparé. Il n'a pas lésiné sur la main d'oeuvre, les jambes plongées dans la rivière en colère. Le potager, en stress hydrique intense, a pris cher mais n'a pas été anéanti.

Sans l'aide de ce voisin, c'en était probablement terminé. Au gré d'histoires un peu longues, disons en toute simplicité que c'est la troisième fois qu'il détourne mon regard de la fuite, partir d'ici, et qu'il porte mes pas quand je tombe.

Depuis lors, quatorze personnes sont venues à La Boissière. Ces gens ont généreusement donné de leur personne pour combler des lacunes, effacer des faiblesses, colmater des failles. Alors que la solitude m'ancrait dans un rythme lent, avec un geste soudain c'est le plus essentiel des disfonctionnements qui se voit jeté au fond d'un puits.

Qu'était-ce le projet sans leur aide (que ces personnes en soient conscientes ou non) ? C'est grâce à elles que la vie continue ici.

Dans le monde du travail salarié, la méritocratie est de faire des heures, dans le privé de faire du pognon, dans le public de ne pas se faire remarquer, d'être régulier, obéissant et de suivre la doxa (qu'elle soit absurde ou pas). Dans mon coin de campagne, la méritocratie est d'en chier. Les gens du hameau me trouvent méritant d'avoir pu développer un début d'autonomie dans un contexte en somme vachement perturbé, quelque part fortement handicapé. En regard sur ce récent passé, je ne sais pas ce que je mérite. Je crois seulement avoir reçu beaucoup d'aide.

J'ai voulu remercier pour le captage et je n'ai quasiment pas pu. J'ai voulu remercier pour l'aide apportée lors du second apocalypse et je n'ai pas pu (du tout). Il me fut dit, sous forme d'ellipse et de sous-entendu : tu sais un jour on va vieillir. A mots pudiques, cela disait simplement ces paroles, nous aurons besoin d'aide. C'est en fin de compte tellement vrai.

Ce n'est pas tombé dans l'oeil d'un sourd. Euh..., enfin, on se comprend.

Selon les principes de Benvenuto Cellini, il faut être âgé de quarante ans au moins et avoir accompli quelque chose d'exceptionnel pour pouvoir coucher sur le papier l'histoire de sa vie.

Autant dire que c'est s'assoir dessus que de conter le banal quasi-insipide d'ici. La générosité se fait aussi rare que la verdure dans l'océan de béton des villes. Considérons ces actes comme de l'exceptionnel ? Si loin de tout désormais, qui suis-je pour en arguer ? Peut-être que oui pourtant.

La Boissière plonge dans une manière de vivre à la fois apaisante et emplie de tensions. Etre ici a provoqué (pour moi) un nihilisme profond. Je me fous éperdument de tout, incapable de citer une bribe d'actualité, des banales notions de cinéma, voire même une quelconque discussion féconde sur plus-ou-moins n'importe quoi. Il me revient un truc stupide en tête, sur Rance Inter vers midi (le moment où le trajet vers chez mes parents commence à devenir long), les gens qui crient Banco Banco Banco, dans le jeu des mille francs. C'est tellement stupide, maladroit, mauvais, enfin... rance en quelque sorte. La ferme est à des années lumière de tout ça.

Ici, comme le dit Albane, on vit profondément en symbiose avec la nature. Cette nature foisonnante et débordante entre dans les maisons, qu'on le veuille ou pas. Les araignées dans les wc, les gendarmes dans les fentes des murs irréguliers, les coccinelles dans les armoires, le nid de guêpes au-dessus de l'entrée, les fondatrices frelons qui fricotent dans la sous-pente, les fourmis à fuite véloce dans la roulotte, etc car j'en passe ;  mais aussi l'eau de la pluie dans les lauzes de toiture, le chaud le froid au fil des saisons, là aussi inévitablement j'élude l'intarrissable liste pseudo-biblique de tout ce qui établit logis sans vergogne. Ca peut s'avérer parfois surprenant au moment de la douche !

A La Boissière, l'on en vient à se foutre de tout, sauf des animaux, des plantes et du temps.

L'on vient à se foutre des e-mails, de ces textes ici (il faudrait peu pour que cela mène à débrancher la prise), de ce qui se passe là-bas dans les villes, de la politique, de toute forme de philosophie anthropique, des trucs et des machins et des bidules et des bazar-choses. Pour peu, pour très peu, l'on en vient à se foutre de la mort, de la vie, peu en importe tant que (je) respecte la nature, gêné d'être humain, gêné de peser malgré tout. Peser le moins possible comme un mantra. Je ne parle pas de collapsologie heureuse, je n'y crois pas, ce sera et c'est chaos, le covid a montré que les gens ne sont pas prêts. La voie choisie, humainement soutenable, est de vivre une communion heureuse avec la nature. C'est un souhait. C'est à ce titre un désir blessé, ou disons ampoulé, quand mon tuyau de captage en plastique méga-industriel de 800 mètres se voit ravagé. C'est à dire, sans autre forme de procès, qu'il s'agit de faire un peu ce que je peux.

Toutefois, hormis ces considérations pointilleuses, mes consommations ont toutes diminué. Ce qui s'avérait compliqué était le déplacement ; je suis désormais satisfait de retrouver Marguerite, ma voiture, pleine de toiles d'araignées après presque deux mois sans mouvement !

Et sans débrancher la prise, si je devais parler de ce qui m'importe, (je fais ? vraiment ? je fais, d'accord : go home, ma vie) : sous le chant des guêpiers, bril-bril-bril qu'ils disent, ils égrainent des notes fluettes, en vol dans le ciel pur, je donne des noms à tout. Régis le géris flotte avec impertinence sur la Thines agitée de vaguelettes limpides. Question stupide (j'ai le droit à une par jour) : comment dorment les géris, dans les flots mouvants de la rivière ? Atmosphère surchargée de chaleur, à la piscine, immergé dans l'eau incroyablement limpide, un recoin de rivière à deux mètres de profondeur, je leur parle. Ils s'approchent, curieux, Régis en tête. Dans le même temps, des mini-poissons viennent voir la main immergée : ainsi la légende était vraie, se disent-ils. Les humains existent ; oh qu'ils sont bizarres et idiots ! Vite, filons dans les flots !

Les fourmis à grosse tête ont fameusement creusé dans un tronc de merisier. J'ai remarqué que les gendarmes, par milliers ici, ont des caractères différents. Je leur présente un brin de paille. Certains s'enfuient à toutes six-pattes. D'autres, épris de curiosité, analysent longuement la paille : mais qu'est-ce ? D'autres encore, colériques, bagarrent le brin de leurs petites pattes impétueuses. Je ne sais pas ce que j'ai fait de ma vie, mais comment fut-il possible de mépriser tout cela des années durant ? Au titre d'un pardon un peu facile, peut-être était un peu pas fait exprès. C'est la société qui veut ça. A vrai dire, j'avoue, je n'en sais rien, mais je peux affirmer qu'il n'y a plus que cela qui m'importe : les insectes, le ciel ce soir et peut-être encore demain, comment conserver des courgettes, quand semer de la rhubarbe ? Le reste... Un regard sur le nid de guêpes maçonnes dans ma roulotte. Est-ce que ça dérange ? En réalité non. Souffler une fourmi qui chatouille le bras plutôt que de l'écraser.

C'est naïf.
Laissez-moi vivre ma culpabilité d'être humain. Outre mesure, je ne demande plus rien d'autre. Même plus envie d'en parler, rassasié de silence, entouré des nuées de téléphores. Ils sont un peu cons ; ils hésitent un temps avant de décoller maladroitement dans un bruissement d'ailes foireux. Ils sont attachants, des brindilles volantes. Plus rien d'autre que cet isolement, ce n'est pas ce genre de discussion qui va aider à former des relations sociales. Est-ce un cheminement devenu sans concession ?

Sans concession j'admets désormais. Devant un e-mail appartenant aux nuées du passé, je ne regrette rien, je ne juge rien, je n'en veux à personne, mais. Il s'avère que, "mais", je ne sais plus quoi dire. Ca parle un langage non animal. Les gens doivent m'en vouloir. Handicap peut-être. Au gré d'un court trajet vers Aubenas pour déposer deux personnes à la gare des bus, je me retrouve à pester comme un putois dans un même-pas-sens-interdit. C'est la ville, et pourtant une petite ville. Leur béton, leur vie, leur mort insidieusement banale est devenue une existence étrangère. Nuisible, stressante, non désirable. A force, je ne sais plus. Mais je comprends ma solitude, quand bien même pesante en certains jours : je ne l'ai pas volée celle-là ! Pour me rassasier du manque, je me dis avec simplicité que c'est pour les autres, c'est curieux la vie-heureuse-à-deux ; peu de personnes voudrait exister en portant l'intégralité de ma radicalité en cette existence naturelle (les travaux durs, le froid en hiver, l'immense banal de la vie quotidienne (cultiver, récolter, conserver), l'absence de culturel, l'absence de nouvelles du monde, l'absence de loisirs, l'absence des gens la plupart du temps : solitude effrénée), j'imagine aussi tout ce que les gens plongés dans un monde urbain peuvent envier de mon existence. Se couper les cheveux tout seul, je ris ! Une demi-mesure est de partager un peu. Comment ? Je n'en sais plus rien. Ce n'est plus grave. Un pas a été franchi. Un pas de stabilité. Quatorze personnes ont oeuvré et cela se voit, quoi qu'on en dise.

Le cheminement n'a rien d'exceptionnel, et loin de former un quelconque podium de pacotille permettant une biographie, quand bien même minime. Ecrire ici comme ailleurs n'a pas plus de sens que de se promener quelque part un jour de beau temps en automne, un jour de couleurs chatoyantes. Est-ce pessimiste ? Est-ce ne plus rien attendre de la vie ? Comme cela ne peut plus rien toucher désormais. Ce qui est bien est bien. C'est un présentéisme acharné. Un pacifisme forcené. Bien dans la peau, une eau trouble de mélancolie maladroite épurée par un oxygène quotidien, à vrai dire bien dans la nature, pas bien (du tout) avec la société ; et qu'est-ce que ça peut foutre ? Elle est loin. Très loin en somme. Un machaon est entré dans la roulotte, ivre de tours et détours ondulants, ça c'est beaucoup plus important. Cela n'efface en rien la peine de certains jours. D'un geste lent, écarter la pesanteur. Ca n'a presque pas de poids. Des nouvelles du monde où j'étais (avant, salarié) me sont parvenues. C'est exactement pareil. Ils n'ont pas dévié, peut-être même sont-ils encore pire. Ils ne se nourriront pas de ma souffrance : le plus abject des rejets et de considérer qu'ils n'existent plus. Ils n'existent plus. C'est Aurore le téléphore qui le dit. C'est la libellule à ailes rapides qui le redit. Il est bon de les écouter. Ils ont bien plus raison que la folie des hommes.

Il serait maladroit de dire que rien n'a changé. Qui plus est, jamais doubler le matériel important (irrigation, clôture, cave) n'effacera la fragilité humaine. Quoi qu'il en soit, c'est la première fois qu'autant d'espoir - même ténu - est permis.

9 juillet 2020 - Thines



Une noble existence ressemble aux écrans de contrôle des camions sibériens : tous les voyants d'alerte sont au rouge mais la machine taille sa route.

Cette citation de Sylvain Tesson (légèrement adaptée car tronquée) pourrait sans détour aucun détailler l'ambiance de cette curieuse période. Ainsi sans ambiguïté, cette phrase explique ce qu'il se passe en ce moment et le manque de nouvelles inhérent - cela perdurera sans nul doute jusqu'en septembre. C'est chargé, c'est sinueux, c'est empli de vacillation.

L'acte de vente de la ferme ne marquait pas une victoire, c'était nettement plus un passage : une porte enfin ouverte vers un ailleurs. Après autant d'acharnement administratif, est-il injuste de décliner l'acte victorieux, la réussite, le podium ? Lucide. Oh certainement clairvoyant avant tout, ce n'était autre qu'un laisser-passer. Désormais, nous y sommes. Marqués par la joie, marqués par la peur.

A peine l'acte de vente passé, le potager a connu sa troisième destruction presque-totale depuis début mars. Tout d'abord le ravage absolu mené par les campagnols suite au dépaillage, ensuite un épisode orageux particulièrement radical en juin entrainant des phénomènes d'érosion écrasants, puis dans la foulée, la destruction des pousses par les noyers (lesquels produisent de la juglone, un herbicide). Cela a provoqué un énorme choc alimentaire, financier, organisationnel, moral. Si tout cela est désormais plus ou moins du passé, (c'est arrangé), les semis refaits, ces épreuves amènent à revêtir une profonde humilité. Devant la nature, nous devons nous incliner.

En plein coeur de cette accumulation d'épreuves, le captage a désamorcé. Ce genre de catastrophe arrive tous les quinze ans d'après le voisinage expérimenté en la matière. Plus d'eau en suffisance, le verger et les pousses potagères se sont trouvées en stress hydrique intense. Solitaire, isolé, fragile, j'ai craqué et me suis effondré. Jean a réparé l'ouvrage durant un jour et demi. Les dégâts étaient tels que je me forgeais tel qu'incapable de réparer ; comme anéanti, je ne trouvais plus force de résister à la violence. L'inquiétude est très loin d'être éteinte.

Ce sont nos solidarités. Sans la gentillesse ineffable de Jo et Bernard, Camille et Jean, je ne serais qu'un nain de jardin, immobile et triste, perdu sans expérience dans une jungle trop dense : la bamba que nous disons ici quand c'est la nature désordonnée, luxuriante, belle, authentique, rude, déchaînée, parfois voire souvent.

En toute clairvoyance, je ne sais plus ce qui me fait tenir ici.

Puis, peut-être est-ce un signe du destin, des nouvelles du monde arrivent ici. "Leur" monde. Mon regard se pose sur Petite Araignée Opiniâtre. Prendre le temps. Durant la nuit, à deux heures du matin, un lucane cerf-volant m'a débarqué en pleine tronche, paniqué, dans un bruit tonitruant. La fenêtre de Raymonde était ouverte. La vie à La Boissière, en somme, c'est cela. Loin des bruits alentours, sauf les avions militaires de Salon-de-Provence, la base 701, on leur tirerait bien dessus - soyons raisonnables, ce n'est pas permis, on attendra qu'ils n'aient plus d'essence, les choses se précisent.

Les bruits de "Leur" monde se fraient un passage assourdi ici. Il me revient ce matin même que Le Prince est encore plus abject. Comment cela est-il possible, l'imagination ne permet pas de se déposer dans ces confins ? Au gré d'un parcours traversant une frontière, j'ai perdu la sécurité sociale. La boulimie des réglementations rend la vie impossible. "Leur" monde est un inépuisable relent de vomi. Ici, ça n'arrive pas, ou à peine, c'est déjà trop.

Peut-être faut-il dire que je suis paysan-herboriste. Comme un mot en avait été frôlé il y a quelques mois, je suis paysan : vivant de la terre (ou en tout cas le désirant). Loin de l'archaïsme que l'idée véhicule, loin de toute imagerie écolo-bobo, avant tout je suis un simple. Je vis du simple. Des plantes. Celles alentours. Les plantes sont nourriture, aromatique, médecine, teinture, décoration. Elles sont même, pour le plaisir ultime, futile : collection. Faire une collection de menthe pour la beauté du geste, une collection de crasulacées pour l'esthétisme. 

Imaginez un instant que je n'ai pas le droit d'écrire la vertu des plantes (il n'est pas écrit que je n"aie" pas le droit, c'est la vérité). En plus, les plantes ont souvent de multiples vertus. En écrire une seule, même sur de la camomille matricaire, me fait hériter d'un procès. Vous imaginez, une telle érosion des savoirs ? Que j'enseigne est un crime.

Ici à Thines, en pleine transition, je me suis interrogé sur ma vie scolaire (et pourtant en lycée agricole) : revenant sur cette époque, j'étais incapable de donner la moindre bribe de ce que j'ai pu apprendre en physique-chimie, en biologie mathématiques, etc. Rien. Le néant. Est-ce normal ? On me dit que j'y ai appris une logique. Que cela peut-il me faire ? Je suis démuni devant le potager, destabilisé devant les méthodes de conservation des aliments (lactofermentation, stérilisation, dessication, etc). Qu'y ai-je appris en réalité, qui soit utile à la fabrication de la vie et des savoirs ? J'ai perdu des années de mon existence, purement et simplement, à cause d'eux. J'écris à cause comme un accusatif. Aujourd'hui face au simple, je suis complètement perdu, j'échoue, sans en perdre la détermination pour autant.

"Leur" société me donne une incommensurable haine. Ce terreau fait naître en moi Amour et Paix. Au plus je serai solidaire, au plus je serai aimant, au plus je serai convaincu d'aller à l'encontre de toutes leurs logiques civilisationnelles, à la limite capitalistique (avoir 5000 amis sur facebook, un must ; ou je ne sais combien de followers sur instagram). Je ne suis pas optimiste, je dirais même que je suis très pessimiste quant à l'avenir de la société : la crise du confinement a démontré les comportements sociétaux, Pablo Servigne encense des paroles belles, mais c'est trop gentil, trop gentil tout ça. Cela sera proche des évocations de Vincent Mignerot. Alors, avant que tout cela n'éclate, aimer, et faire perdurer si possible, cultiver. Aimer le voisinage, soutenir, une solidarité foldingue, tout comme eux ne cessent de m'aider. Avant de crever, quelle que soit la date (et on s'en fout) : aimer, pour repousser la société individualiste.

Pas de télévision, pas de radio, pas de journal, pas d'infos sur internet, couper court aux discussions d'actualité politique (d'ailleurs, le rejet populaire de tout ça devient exponentiel). S'il y a bien une chose qui les tuera, c'est de les ignorer et de les affamer. Vivre sans argent marche. Mes minuscules expérimentations en ce sens en sont la preuve (et je n'en suis ni le seul ni le chantre). Ce ne sont pas des démarches généralisées, cela reste pour l'instant largement insuffisant ; une méthode voire un crédo : au plus j'y arrive, au plus je les rejette. S'il y a bien une chose qui me fait tenir ici, malgré les insondables épreuves, c'est ça. [Haïr ce qu'ils ont fabriqué, eux avec une intelligence remarquable, les nier jusque dans l'essence même de leur existence] - ne t'inquiète pas que, lorsque tout craquera (c'est en train de craquer), ce seront toujours les mêmes qui trinqueront, les plus pauvres ; ces saloperies de politiques seront loin et protégés. Ils sont le démon.

Lorsque je descends vaguement-régulièrement à New-York, 2300 habitants, Les Vans, j'y vais en coup de vent. De plus en plus rarement. Sans goût. C'est déjà la ville. On dit Les Vanss comme on dit Clanss pour Clans. En pays occitan on dit toutes les lettres. Parfois - souvent même - j'entends les vents. Il s'agit d'un touriste peu au fait. Est-il matière à juger ? Oh non certainement pas, ce d'autant plus que bordélique à souhait, foisonnant, on dit Aubena ou Priva, niant les S. Il est de notre devoir par contre, nous locataire de la terre -humanité séculaire-, de dire les choses comme le pays l'a fabriqué. Parce que, au-delà de tout particularisme, c'est une manière de s'enraciner. Non pas que j'appartienne à cette terre, ce n'est et ne sera jamais le cas. Comme le dit Francine, à Montselgues et née à Lyon, je ne serai pas enterrée là, ils ne m'ont jamais considérée comme étant des leurs, toujours une étrangère. S'enraciner est peut-être le dernier geste dédié à parer la folie des hommes : être là, aimer le simple, cultiver le simple, partager le simple, faire vivre le pays de son essence vitale.

Que les politiques s'adaptent ou qu'ils crèvent. En attendant, plus la moindre considération ne leur est donnée. Ne plus voter en est le geste ultime. Aux abois, ils feront tout pour réglementer, pour confisquer, pour punir. Le championnat du monde de la restriction est en route. Rien n'est inéluctable. J'ai perdu la confiance en l'être humain. Pourtant ces derniers jours de forte souffrance face à un captage dévasté ont démontré que c'est faux, amplement faux.

Alors, je regarde face à moi l'Everest de Thines. Un xylocope violet fait un bruit terrible de bombardier (quel bel être vivant), Sauterelle-Mortelle agite ses antennes sur la table, les Toi-du-Bien font trembler la branche tant ils chantent fort. Une mini-fourmi chatouille le bras. La souffler plutôt que de la tuer. Plus que jamais je ne sais plus comment vivre, devant mon potager modeste et bancale. Faut-il arrêter, engager une autre voie ? Il n'est de réponse. Si ce n'est que les maîtres du chaos, les Princes de partout nocifs universellement-répandus, seront toujours les cibles. Nos proches, les voisins en ce moment seront aimés, sont aimés d'ailleurs. Je voulais remercier pour tant d'aide reçue, alors que je m'écroulais. Il me fut répondu : tu sais un jour on va vieillir. A peine métaphore, ce n'est pas tombé dans l'oreille d'un sourd.

Alors, tous les voyants au rouge - que pourrait-on dire d'autre si ce n'est d'accepter avec lucidité ?, ça taille sa route. Pourtant et encore. C'est peut-être un mode de vie.

12 juin 2020 - Thines



On sait quand les journées commencent, il est pour ainsi dire impossible de dire quand elles se terminent ; le plus souvent, on arrête par la cause de l'épuisement, des journées de soixante heures seraient amplement faisables. Comment ça ? Ca n'existe pas ? Oh, oui en fait ! Cette nuit a éclaté un orage terrible et ce n'est plus désormais qu'au gré d'une journée de pluies diluviennes que j'écris. Le potager est couché sous les vents et les trombes d'eau, une nouvelle ravine s'est creusée dans les chicorées. Toujours pas pu descendre chez les voisins pour voir quelle pagaille est semée. Danielle vient d'expliquer que la transhumance est reportée, si ce n'est pas ce soir, ce sera demain. Sous la pluie dense, horizontale, du sud, balayée par les vents, les Toi-Du-Bien ne disent plus rien. Ca change, oh ça pour sûr !

Ce sont les pinsons, il y en a plein ici. Toute la journée et inlassablement, ils disent Tzizizizi-Tzézézé Tchéchéché-Toi-Du-Bien ?!! Avec les points d'exclamation comme ça dans leur déclamation. Bon évidemment comme c'est un peu laborieux à décrire, je les appelle simplement les Toi-Du-Bien. C'est un langage propre à ici, inventé, néologisme pratique. Aux Vans, ils disent juste Dzù-bièn. C'est peut-être parce que c'est un brin plus provençal, marqué dès lors par un patois méridional occitan plutôt que cévenol. Mais soit, je m'égare.

Ici, on est très sensible au langage des animaux. Inévitablement, les aboiements rauques des chevreuils sur les pentes de l'Everest de Thines, j'en ai certainement déjà parlé, mais aussi les cris inquiétants des sangliers le soir. On dirait des bagarres parfois. C'est leur vie, c'est ainsi et cela mérite le respect.

Le plus étonnant est d'entendre les vagues des oiseaux, qui comme par flux et reflux, ondulent et se remplacent : en février les ondes lointaines des grives dans les contrebas du Roussel. Par la suite, elles disparaissent (pour quel mystère ?) et sont remplacées en avril par les chants du rossignol. Ce dernier, Ratatatatatatata, est particulièrement actif la nuit lorsqu'il s'agit de trouver une épouse (déplorant par là même d'avoir placé ma Raymonde sous son "chez-lui", un noyer comment dire quelque peu tapageur !, et désormais me payer les noix sur les bacs en zinc de la toiture, booonk, ça fait sourire). Plus tard encore, le ballet incessant du rouge-queue : Tou-di-Li-Li-Li ? cRRR cRRRR, P'tit Louis !, bavardage qui de sa décharge électrique centrale s'appelle évidemment le Petit Louis. Puis après en mai le bordel désordonné des bébé-mésanges, ça piaille, ça casse les pinouches aux parents, c'est que la santé est bonne. Voilà. C'est tout. A présent les Toi-Du-Bien.

Si j'évoque autant ces histoires d'animaux, c'est parce que désormais il y a cela. Il n'y a plus que ça, pour ainsi dire.

Cela fait quinze jours que je suis propriétaire. Je déteste ce mot. Je déteste ce mot encore, insistant à outrance peut-être. Qu'est-ce qui a changé depuis ? De manière factuelle, le panneau propriété privée a été arraché. C'est bien là tout. Il méritera somme toute d'être emballé dans un paquet cadeau (ce sera un emballage de farine, je n'ai rien d'autre), puis d'être offert, par dérision, à mes cohabitants. De l'exaltation ? Surtout de l'apaisement d'avoir une vie normale. Je n'y vois, actuellement rien d'autre, ça et le chant des oiseaux.

Un sentiment encombrant aussi, celui d'avoir posé les valises. Moi qui n'ai jamais appartenu à un lieu, c'est très dur à gérer (cette éternelle tendance à rechigner à acheter, car c'est sacrifier tous les ailleurs possibles) : être désormais d'une terre. Cévenol. Par adoption. Lozérien aussi. Disons qu'ici c'est un peu la même chose. Oh ça faisait un sacré paquet d'années que j'en rêvais. Peut-on parler de ces instants depuis le causse Méjean en 2015 ? Oui éventuellement. Mais ce serait mentir sur la première incursion en 1993, j'étais môme. Un amour fou pour ces terres. Oscillant entre réussite et échec, aucun de ces deux termes n'apporte satisfaction, c'est à la fois une élection, un enracinement, un deuil. Peut-être le deuil de l'île de Ré, de l'arrière-pays rétais dans le même ordre d'idée, puis tellement d'autres lieux à droite à gauche, des saisissants, des inconvénients aussi. Peu importe. Cela ne donnera que plus de valeur aux instants d'y retourner, il n'est formulé aucune interdiction.

Alors la valise posée, à côté de soi, on regarde les terres. Il y a du travail. Comme une responsabilité : exister en ces terres désormais. Le titre même de Dana Hilliot, son livre, ces mots : vivre ici. C'est curieux. Il n'existe plus aucune excuse (administrative, financière, etc), permettant de partir. La vie est ici. Belle d'ailleurs. Bercée du chant des oiseaux. Le mec perché sur le faîte du toit le dit très bien, et il ne s'en lasse pas : Toi-Du-Bien ! En mars, je le voyais sous le pommier formant mangeoire, grappillant les graines au sol (le pinson préfère trafiquer ses petites histoires au sol), dodelinant de la tête, et bredouillant des petites phrases sans sens. C'est au contact des adultes qu'il apprend à parler.

Hier soir, il avait prévenu, de son cri lancinant, quasiment douloureux : Dzui. Dzui. Dzui. Il dit ça avant la pluie, d'ailleurs sous forme de prémisse je nomme ça simplement : J'appelle la pluie ! Et ça n'a pas loupé. Ce matin ce sont des trombes diluviennes. Pourquoi dit-il cela ? Je ne le sais pas. On confondrait aisément avec l'accenteur mouchet, qui dit Tui, Tui, Tui. Mais, son cri est plus lent et surtout, légèrement vibrant. Dans le même ordre d'idée, le babil des fauvettes est incroyable. Il doit y avoir 5 à 7 notes par seconde !

La vie ici, c'est rien. Alors, il ne faut pas s'étonner que je parle d'animaux et de rien. A vivre ici, tu as doucement intérêt d'aimer les animaux, ils sont omniprésents, le mauvais temps, le vent et le Rien. Il n'y a rien. La nature. Stable. Farouche. Intouchée. Et un homme tout seul au milieu.

Poser la valise au coeur de tout ça n'est pas une angoisse, pas un regret, pas une espérance. Mon regard est très critique quant au passé, très critique quant au futur. Le présent est beau. L'absence d'exaltation permet de ne pas tomber de haut, de ne pas se noyer. Ce qui est est. Ce qui est doit être.

Lorsque je considère le passé, à Louvain-La-Neuve, ville étudiante, dynamique, culturelle, entraînante, belle, confortable, cette vie était attirante. Au tout départ, je m'étais mis à l'idée d'amitié : il faut tout recommencer chaque année, avec le bal des rotations, les étudiants changeant de lieux. Mais ce n'était autre qu'une illusion. Je n'ai jamais aussi facilement lié contact que là-bas, je ne l'ai jamais aussi aisément perdu. Le lendemain, tu étais oublié. Non pas que ça soit systématique, c'était à vrai dire culturellement le symptôme d'une certaine légèreté, la superficialité comme mode de vie. Et comme je me suis toujours refusé à picoler, je n'ai jamais été eux. Il y a toujours eu une distance. Ca a formé de la solitude. Au tout départ, je pensais en sortir cycliquement, mais ce n'était qu'un mirage. Louv' était merveilleuse, mais une solitude revêche, qui plus est pour moi qui affectionne la fidélité - peut-être est-ce ça de devenir vieux.

Ici, c'est différent. C'est même totalement différent. Ce qui fait du bien, c'est l'absence de jugement. Auparavant, on me considérait tout le temps (et je dis bien tout le temps) comme l'homme des bois. Combien ai-je entendu parler de Koh-Lanta - j'ai une vision extrêmement floue de ce qu'est cette daube - lorsqu'il s'agissait de faire un bivouac sympa en lisière des bois. Oh quelle horreur, il y a des serpents. Oh moi ça me ferait peur. Ah, tu imagines, si y'a un tueur qui débarque en pleine nuit ?

Un tueur, dans le fin-fond du causse Méjean ?! Autant rechercher un serpent rouge bariolé de bleu ! Cette distanciation à provoqué que je n'étais jamais eux. Non pas question de picole cette fois-ci, mais simplement que dans les discussions concernant The Voice ou bien les dernières conneries des mômes à l'athénée, j'étais largué.

Ici, personne ne te jugera si tu essaies de fabriquer ton vinaigre. Personne ne sera péremptoire devant ta production de farine de tilleul. Au contraire. Ca va intriguer. Quelque peu, on te demanderait comment tu fais, tu les verrais essayer aussi. Modestement. On est tous assez discrets ici. On sait que la nature est plus forte. Nous ne sommes - aucun de nous - des hommes des bois. Encore dépendants de technologies, qui peut se targuer d'en être indépendant ? Je crois que simplement, ce qui joue (et démystifie) notre ruralité, c'est que nous parcourons nécessairement beaucoup plus de distances pour obtenir un service. Il y a une désaffection totale du service public. Je n'entends personne s'en plaindre. On est loin, on assume. Le reste, on nous fout la paix, c'est bien là ce qu'on recherche. Puis on est tout seul. A l'avoir cherché un peu, tout de même.

On est isolés. Notre isolement est énorme. Ca provoque un sentiment de solitude. Je ressens une solitude décuplée. Alors, entre la solitude de Louvain-La-Neuve, seul au milieu des autres, et la solitude d'ici, au milieu des bois, je crois avoir choisi. C'est moins douloureux. Mais, inévitablement, ça provoque des glissements affectifs. On se trouve être plus sensible au destin des animaux [j'ai vidé le bassin d'un mètre cube pour extirper une armada de lombrics en train de se noyer, j'en tire régulièrement fourmis et chrysopes ; juste à temps, c'est ce qui compte, mais pour ce qui flotte c'est plus facile]. Je leur parle beaucoup. Puis, je me parle à moi-même, sans arrêt : hé couillon, tu imagines un instant que ça va fonctionner avec un bout de bois comme ça ?!

Cette absence de mépris quant à se démerder avec ce que l'on a provoque un moins vaste décalage. Pauvre. Pauvre je suis, mais pauvres peut-être devrais-je dire. Je crois que nous sommes. Peu importe, grand bien en fasse quasiment, c'est une rusticité salvatrice : trop d'omniprésence technologique étouffe. Si la sentimentalité est un flot débordant, comme la flotte dehors en ce moment, c'est que la vie est bien là. L'absence d'exaltation permet l'avancée solide, lente, très lente. Il n'est rien besoin d'autre.

Alors, je parle de moins en moins. Presque gêné de bavarder ici, autant de rien et pour rien. Parce qu'ici, le rien est entier. Que faudrait-il dire d'autre aujourd'hui que la rivière est grosse ? Que voulez-vous, c'est après tout ce dont on se satisfait. A des kilomètres des préoccupations urbaines, à des années-lumière des temples de la superficialité : Happn, Tinder : la moindre discussion débutant par un slt ou au mieux, un cc sa va, puis s'éteignant logiquement : on ne possède que si peu à cultiver en commun : ce n'est ni un mépris ni un jugement, c'est quasiment une déception ; ne pas être à la hauteur n'est pas le bon mot, il s'agit avant tout de ne pas être au bon endroit. Ca ne revêt que si peu d'importance. Ca ne dérange personne.

Les pluies redoublent d'intensité. On doit approcher les 200 millimètres en 24 heures désormais. Les vents sont à 120 km/heure. Le potager est anéanti. Ecrasé, brisé, enseveli. Bouboule est sur le lit, à l'abri de la tourmente. Elle me regarde inquiète, car "je n'ai pas le droit". Aujourd'hui je n'ai rien vu !

Plus que jamais, il se pose la question de comment vivre ici, je n'en ai toujours pas trouvé de réponse. C'est peut-être qu'il n'y en a pas, et que par dessus tout, il faut s'en foutre. A vrai dire, je n'en sais plus rien. A y réfléchir, auprès d'une infusion fumante de bruyère blanche, je ne vois qu'une case vide. Me reviennent seulement des paroles, d'un temps lointain : il est triste de jouer à cache-cache dans ce monde où l'on devrait se serrer les uns contre les autres. C'est Jean Cocteau qui écrivait cela.

Ne jamais oublier. Si l'autre bougre rappelle sans cesse que Toi-Du-Bien, ce n'est pas pour rien. Il dit, à sa manière : fais-toi du bien, c'est en tout cas comme ça que dans une version anthropisée, je l'interprète. Aujourd'hui, le regard sur le potager, je ne sais plus. Mais ça n'éteint pas la véracité de ses dires. Ca ne permet pas de nier cette parole simple, enfantine, qui n'est autre que le babil d'un pinson sur sa branche.

26 mai 2020 - Les Vans



WE ARE IN UK

Telles sont les paroles que je devais propulser depuis des mois.

C. et P. aident des migrants, sans papiers, à construire une vie meilleure. Ces derniers découpent méticuleusement des bâches de camion. Il se cachent à l'intérieur puis referment avec grand soin. Destination l'Angleterre.

P. dit : ils font la démarche une centaine de fois. Ils échouent. Détectés, quasiment immanquablement. Puis ils recommencent.

Un jour alors nous recevons un sms laconique : we are in uk.

Après toutes ces épreuves, ils sont passés.

La Boissière, Thines, la dernière des dernières impasses, plus loin c'est la bamba à perte de vue. Cela fait dix mois, quasiment pile. Ca aurait dû en prendre trois et demi, dans le meilleur des mondes (six mois auraient été raisonnables, hormis les épreuves). A notre tour, nous sommes passés. Après acharnement.

Oh, on ne va pas en faire un plat.
Certainement pas.
C'est bien. C'est vrai, c'est très bien.
Nous sommes heureux.
On aura des ennuis, tout plein, mais ils nous appartiendront. Ce ne seront plus des ubuesques administratifs dans le labyrinthe du minotaure. Nous serons sereins, avec nos problèmes, des petits, des grands ; ce sera la vie. La vie comme ça, avec simplicité.

Avant tout, je crois qu'on doit guérir de nos blessures, notre humanité tailladée et douloureuse, ces derniers jours, la vie décrite comme étant criblée d'impacts météoritiques ; oublier (pardonner) cette soirée au téléphone à littéralement gueuler comme un putois acculé ; avec soin, lenteur, délicatesse, guérir.

« Tant que tu pourras contempler le ciel sans crainte, tu sauras que tu es pur intérieurement et que malgré les ennuis tu retrouveras le bonheur »
Anne Frank

A laquelle cette maison est dédiée, l'annexe, le refuge, puisse cette maison être partagée, appartenir au destin de personnes en ayant besoin.

19 mai 2020 - Thines



René, c'était un homme fort, allez, comment te dire, si je devais t'en donner une description, un orang-outan. Grand, oh le gaillard devait bien faire deux mètres, puis large d'épaules, comme ça (il mime du gigantesque). En plus il était gros. Un fameux bonhomme.

Avec un appétit ! Tu sais que le matin, parfois ça pouvait être un poulet rôti entier ! Et sinon, deux steaks et les frites, grasses à souhait bien sûr, on se comprend ! Nous étions voisins à Salindres, à la maison de mes parents. J'étais encore jeune. Si je ne m'abuse, il est de 34, Gilbert de 35. Je crois qu'ils sont partis ici, à Tastevins, lorsque j'avais 20 ans.

Nous étions en train de monter la charpente de la maison. Une des poutres était terriblement lourde. On la manoeuvrait à l'échelle, mais à trois, on n'y arrivait pas. Voyant René au loin, on l'appelle : hé, René, tu pourrais nous aider à monter la poutre ? Viens prendre un café, puis on fait ça.
- Oui bien sûr, je finis et j'arrive.
Les trois constructeurs s'en vont prendre un petit café bien agréable, puis René arrive et prend le sien. On devise des cultures, ça pousse vite en ce moment.
- Bon, et bien, il va quand même falloir s'y mettre, à la monter cette fichue poutre.

Arrivant sur le chantier, la poutre était là-haut. Il n'avait rien dit et avait fait le travail durant la préparation du café. Tout seul sur une échelle complètement pourrie, il avait besogné. On n'arrivait pas à le croire.

Tu vois à l'époque, lorsqu'on faisait les blés, on remplissait directement les sacs à la machine à enlever la balle. C'était un peu dur car ça allait vite. Du coup, dès fois on ajustait a posteriori ; des sacs trop pleins, on déversait dans de nouveaux sacs. Et là, voilà soudainement un sac de 120 kilos, à charger pour aller à la grange. A trois, on le dépose sur le dos du René, sans prévenir.
Il se marre.
Ah les salauds qu'il fait, ah les bâtards !!

Le Bézigue, quand tu l'écoutes, tu auras toujours l'impression qu'il a travaillé toute sa vie, d'un labeur étouffant. Té, je peux te dire qu'il n'en foutait pas une, et que son frère René, c'était quelqu'un qui connaissait le travail. Il y a bien longtemps, en fin de journée, René débarque à la maison : hé, j'ai un peu froid, as-tu une veste ? Sans plus réfléchir, la veste passe de main en main. C'est le lendemain qu'on avait compris, il avait labouré toute la nuit.

Une fois comme ça, il était fou de rage. Quatre tonnes de melons étaient prêtes à la récolte. Ils étaient à quatre pour la besogne. C'était une de ces journées du mois d'août, avant l'orage, chaude, collante, moite. D'un sursaut, Le Bézigue dit : hé, moi je ne récolte pas en cette chaleur. Puis sans autre forme de procès, il part à la pêche. Le René était fou. Il lui a foutu une de ces avoinées à son retour ; c'était seulement le lendemain d'ailleurs ! Ils ont récolté toute la journée, jusqu'à minuit. Le lendemain à quatre heures du matin, il partait à Cavaillon pour vendre.

C'est un gars qui n'est jamais parti de sa terre. Si en réalité, il est parti une fois, le service militaire, mais, c'était bien tout. Un gars discret, solitaire, bien sur sa terre. D'une érudition, c'était spectaculaire. Ce mec là, il avait tout lu, il était impressionnant.

Le Bézigue, dès qu'il s'agissait de partir à la pêche ou à la chasse, alors là je peux te garantir que c'était un métier hein ! Sur un chantier, s'il manquait une vis, je peux te promettre qu'il allait la chercher immédiatement aux Vans, et il n'attendait pas de savoir s'il en fallait six. Une fois sur un chantier, il voit un lièvre passer. Il lâche tout et il est parti traquer durant quatre heures. Les gens de la famille, ça les rendait fous !

Par contre pour manger, ça il savait ce qu'il voulait, et il le faisait savoir : hé peuchère, la truite tu ne sais pas la cuire ! Dans sa vie quotidienne, il s'adressait aux gens avec aridité. Quand il parlait des femmes, les pintades qu'il disait.

Plus tard dans l'après-midi, lorsqu'en tant qu'invité, moi conteur de ce texte, j'évoque qu'en ce moment, il faut rouler doucement à hauteur de Peyre, on m'écoute avec attention. Ce genre d'information locale ne manque pas de nous intéresser. En effet, cela fait quelques semaines que des perdrix écervelées courent sur la route. Comme d'année en année, les genêts montent, les perdrix se retrouvent désormais aux plateaux. Dans la discussion fuse : oui c'est vrai, il faut faire attention aux pintades.
Ce n'était pas fait exprès. Bien évidemment tout le monde se marre !

inévitablement nous parlons des béalières, dont cet éternel projet de remettre en route le béal traversant chez les filles. La dernière fois qu'il a été fait, c'était avec Maurice Clavel, donc ça fait 96. Oui ça doit faire ça. Si tu n'es pas là pour entretenir régulièrement, ça n'est pas la peine. La nuit les sangliers étaient venus et avaient tout éventré. Ca n'avait tenu que quelques jours. Au petit matin, les filles viennent gueuler : hé, l'eau se déverse chez nous ! Il fallait bien réparer, sans trainer.

C'est comme ça que survient une énième anecdote de béalière, un ami maçon venait travailler chez Bernard, lequel lui dit : quand tu pars avec ton fourgon, remets bien l'électrique.

Le lendemain matin, le potager est retourné, les sangliers étaient passés dans la nuit.
- Hé, tu n'as pas remis l'électrique, vois comment tout est dévasté !
- Mais si j'ai remis l'électrique, vois, c'est encore là !
- Mais enfin !
Après enquête, on trouve les traces et les coulées. Les marcassins étaient passés sous l'électrique, en rampant dans la béalière. Les adultes étaient restés à l'extérieur. Ah les filous, ah les gourmands !
Hé, je peux te dire, j'ai testé hein. J'ai mis une pomme 30 centimètres à l'intérieur de la clôture, et une à 30 centimètres à l'extérieur, puis j'ai surveillé à la jumelle. Celle de dehors a été prise, mais pas celle de dedans. Ils approchent le groin à 5 centimètres et ils sentent bien tout ça, tu sais c'est fin comme animal.

Un jour on était en chasse vers Peyre, mais plus du côté de l'Echelette. Je ne sais pas si tu vois là, à gauche il y a un très fameux ravin. Ho, on était comme ça, un samedi matin, et il y avait un jeune, il n'avait pas d'expérience. On l'a posté en vigie.
On rabat.
Puis j'entends un coup de feu.
Je l'ai eu, que le jeune s'exclame !
Oh la bête, elle devait bien faire dans ses 120 kilos. Pendant quatre heures, on place les sangles, à cinq on tire dans la pente, comme des fous, c'était éreintant. On arrive aux trois quarts, et voilà que la sangle principale nous échappe. L'animal roule dans la pente, et badabam, badabam.
Oh meeerde !
Purée, on avait commencé la chasse à 6 heures sur place, passé 20 heures, la bête était en haut, 20 heures je te dis !
Hé tu sais c'est quoi l'expérience ? Quand la bête passe dans un ravin comme ça, tu tournes la tête sur la droite hein.
Oh je n'ai rien vu !

Nathalie et José, bien que plus rarement au pays, ne manquent pas de rencontrer nos petites histoires astucieuses et pleines de malice. De leur discrétion, ils prennent la parole.

Nous étions au restaurant à Montselgues, un peu à gauche en bas, quand tu reviens de la piste du plateau. Chez la Francine. L'établissement était tenu par son mari, c'était là où se trouvait une insigne de tabac.

Un petit vieux rentre, avec un panier en osier bourré de légumes, dont surtout des poireaux. Il les offre au patron, lequel répond : hé je te dois combien ?
- Passe-moi trois paquets de tabac.
Pas des cigarettes, en fait du tabac à rouler. Il avait fait son troc, il était content.
Nathalie et José s'adressent à lui : nous voudrions bien des légumes, pouvons-nous en acheter aussi ?
Oh, qu'il fait, en levant la main... Je ne peux pas. Je les ai pris dans le jardin de ma soeur, surtout ne lui dites pas !

Il partit comme il vint, espiègle, du haut de ses bons quatre vingt ans !

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