9 juillet 2020 - Thines



Une noble existence ressemble aux écrans de contrôle des camions sibériens : tous les voyants d'alerte sont au rouge mais la machine taille sa route.

Cette citation de Sylvain Tesson (légèrement adaptée car tronquée) pourrait sans détour aucun détailler l'ambiance de cette curieuse période. Ainsi sans ambiguïté, cette phrase explique ce qu'il se passe en ce moment et le manque de nouvelles inhérent - cela perdurera sans nul doute jusqu'en septembre. C'est chargé, c'est sinueux, c'est empli de vacillation.

L'acte de vente de la ferme ne marquait pas une victoire, c'était nettement plus un passage : une porte enfin ouverte vers un ailleurs. Après autant d'acharnement administratif, est-il injuste de décliner l'acte victorieux, la réussite, le podium ? Lucide. Oh certainement clairvoyant avant tout, ce n'était autre qu'un laisser-passer. Désormais, nous y sommes. Marqués par la joie, marqués par la peur.

A peine l'acte de vente passé, le potager a connu sa troisième destruction presque-totale depuis début mars. Tout d'abord le ravage absolu mené par les campagnols suite au dépaillage, ensuite un épisode orageux particulièrement radical en juin entrainant des phénomènes d'érosion écrasants, puis dans la foulée, la destruction des pousses par les noyers (lesquels produisent de la juglone, un herbicide). Cela a provoqué un énorme choc alimentaire, financier, organisationnel, moral. Si tout cela est désormais plus ou moins du passé, (c'est arrangé), les semis refaits, ces épreuves amènent à revêtir une profonde humilité. Devant la nature, nous devons nous incliner.

En plein coeur de cette accumulation d'épreuves, le captage a désamorcé. Ce genre de catastrophe arrive tous les quinze ans d'après le voisinage expérimenté en la matière. Plus d'eau en suffisance, le verger et les pousses potagères se sont trouvées en stress hydrique intense. Solitaire, isolé, fragile, j'ai craqué et me suis effondré. Jean a réparé l'ouvrage durant un jour et demi. Les dégâts étaient tels que je me forgeais tel qu'incapable de réparer ; comme anéanti, je ne trouvais plus force de résister à la violence. L'inquiétude est très loin d'être éteinte.

Ce sont nos solidarités. Sans la gentillesse ineffable de Jo et Bernard, Camille et Jean, je ne serais qu'un nain de jardin, immobile et triste, perdu sans expérience dans une jungle trop dense : la bamba que nous disons ici quand c'est la nature désordonnée, luxuriante, belle, authentique, rude, déchaînée, parfois voire souvent.

En toute clairvoyance, je ne sais plus ce qui me fait tenir ici.

Puis, peut-être est-ce un signe du destin, des nouvelles du monde arrivent ici. "Leur" monde. Mon regard se pose sur Petite Araignée Opiniâtre. Prendre le temps. Durant la nuit, à deux heures du matin, un lucane cerf-volant m'a débarqué en pleine tronche, paniqué, dans un bruit tonitruant. La fenêtre de Raymonde était ouverte. La vie à La Boissière, en somme, c'est cela. Loin des bruits alentours, sauf les avions militaires de Salon-de-Provence, la base 701, on leur tirerait bien dessus - soyons raisonnables, ce n'est pas permis, on attendra qu'ils n'aient plus d'essence, les choses se précisent.

Les bruits de "Leur" monde se fraient un passage assourdi ici. Il me revient ce matin même que Le Prince est encore plus abject. Comment cela est-il possible, l'imagination ne permet pas de se déposer dans ces confins ? Au gré d'un parcours traversant une frontière, j'ai perdu la sécurité sociale. La boulimie des réglementations rend la vie impossible. "Leur" monde est un inépuisable relent de vomi. Ici, ça n'arrive pas, ou à peine, c'est déjà trop.

Peut-être faut-il dire que je suis paysan-herboriste. Comme un mot en avait été frôlé il y a quelques mois, je suis paysan : vivant de la terre (ou en tout cas le désirant). Loin de l'archaïsme que l'idée véhicule, loin de toute imagerie écolo-bobo, avant tout je suis un simple. Je vis du simple. Des plantes. Celles alentours. Les plantes sont nourriture, aromatique, médecine, teinture, décoration. Elles sont même, pour le plaisir ultime, futile : collection. Faire une collection de menthe pour la beauté du geste, une collection de crasulacées pour l'esthétisme. 

Imaginez un instant que je n'ai pas le droit d'écrire la vertu des plantes (il n'est pas écrit que je n"aie" pas le droit, c'est la vérité). En plus, les plantes ont souvent de multiples vertus. En écrire une seule, même sur de la camomille matricaire, me fait hériter d'un procès. Vous imaginez, une telle érosion des savoirs ? Que j'enseigne est un crime.

Ici à Thines, en pleine transition, je me suis interrogé sur ma vie scolaire (et pourtant en lycée agricole) : revenant sur cette époque, j'étais incapable de donner la moindre bribe de ce que j'ai pu apprendre en physique-chimie, en biologie mathématiques, etc. Rien. Le néant. Est-ce normal ? On me dit que j'y ai appris une logique. Que cela peut-il me faire ? Je suis démuni devant le potager, destabilisé devant les méthodes de conservation des aliments (lactofermentation, stérilisation, dessication, etc). Qu'y ai-je appris en réalité, qui soit utile à la fabrication de la vie et des savoirs ? J'ai perdu des années de mon existence, purement et simplement, à cause d'eux. J'écris à cause comme un accusatif. Aujourd'hui face au simple, je suis complètement perdu, j'échoue, sans en perdre la détermination pour autant.

"Leur" société me donne une incommensurable haine. Ce terreau fait naître en moi Amour et Paix. Au plus je serai solidaire, au plus je serai aimant, au plus je serai convaincu d'aller à l'encontre de toutes leurs logiques civilisationnelles, à la limite capitalistique (avoir 5000 amis sur facebook, un must ; ou je ne sais combien de followers sur instagram). Je ne suis pas optimiste, je dirais même que je suis très pessimiste quant à l'avenir de la société : la crise du confinement a démontré les comportements sociétaux, Pablo Servigne encense des paroles belles, mais c'est trop gentil, trop gentil tout ça. Cela sera proche des évocations de Vincent Mignerot. Alors, avant que tout cela n'éclate, aimer, et faire perdurer si possible, cultiver. Aimer le voisinage, soutenir, une solidarité foldingue, tout comme eux ne cessent de m'aider. Avant de crever, quelle que soit la date (et on s'en fout) : aimer, pour repousser la société individualiste.

Pas de télévision, pas de radio, pas de journal, pas d'infos sur internet, couper court aux discussions d'actualité politique (d'ailleurs, le rejet populaire de tout ça devient exponentiel). S'il y a bien une chose qui les tuera, c'est de les ignorer et de les affamer. Vivre sans argent marche. Mes minuscules expérimentations en ce sens en sont la preuve (et je n'en suis ni le seul ni le chantre). Ce ne sont pas des démarches généralisées, cela reste pour l'instant largement insuffisant ; une méthode voire un crédo : au plus j'y arrive, au plus je les rejette. S'il y a bien une chose qui me fait tenir ici, malgré les insondables épreuves, c'est ça. [Haïr ce qu'ils ont fabriqué, eux avec une intelligence remarquable, les nier jusque dans l'essence même de leur existence] - ne t'inquiète pas que, lorsque tout craquera (c'est en train de craquer), ce seront toujours les mêmes qui trinqueront, les plus pauvres ; ces saloperies de politiques seront loin et protégés. Ils sont le démon.

Lorsque je descends vaguement-régulièrement à New-York, 2300 habitants, Les Vans, j'y vais en coup de vent. De plus en plus rarement. Sans goût. C'est déjà la ville. On dit Les Vanss comme on dit Clanss pour Clans. En pays occitan on dit toutes les lettres. Parfois - souvent même - j'entends les vents. Il s'agit d'un touriste peu au fait. Est-il matière à juger ? Oh non certainement pas, ce d'autant plus que bordélique à souhait, foisonnant, on dit Aubena ou Priva, niant les S. Il est de notre devoir par contre, nous locataire de la terre -humanité séculaire-, de dire les choses comme le pays l'a fabriqué. Parce que, au-delà de tout particularisme, c'est une manière de s'enraciner. Non pas que j'appartienne à cette terre, ce n'est et ne sera jamais le cas. Comme le dit Francine, à Montselgues et née à Lyon, je ne serai pas enterrée là, ils ne m'ont jamais considérée comme étant des leurs, toujours une étrangère. S'enraciner est peut-être le dernier geste dédié à parer la folie des hommes : être là, aimer le simple, cultiver le simple, partager le simple, faire vivre le pays de son essence vitale.

Que les politiques s'adaptent ou qu'ils crèvent. En attendant, plus la moindre considération ne leur est donnée. Ne plus voter en est le geste ultime. Aux abois, ils feront tout pour réglementer, pour confisquer, pour punir. Le championnat du monde de la restriction est en route. Rien n'est inéluctable. J'ai perdu la confiance en l'être humain. Pourtant ces derniers jours de forte souffrance face à un captage dévasté ont démontré que c'est faux, amplement faux.

Alors, je regarde face à moi l'Everest de Thines. Un xylocope violet fait un bruit terrible de bombardier (quel bel être vivant), Sauterelle-Mortelle agite ses antennes sur la table, les Toi-du-Bien font trembler la branche tant ils chantent fort. Une mini-fourmi chatouille le bras. La souffler plutôt que de la tuer. Plus que jamais je ne sais plus comment vivre, devant mon potager modeste et bancale. Faut-il arrêter, engager une autre voie ? Il n'est de réponse. Si ce n'est que les maîtres du chaos, les Princes de partout nocifs universellement-répandus, seront toujours les cibles. Nos proches, les voisins en ce moment seront aimés, sont aimés d'ailleurs. Je voulais remercier pour tant d'aide reçue, alors que je m'écroulais. Il me fut répondu : tu sais un jour on va vieillir. A peine métaphore, ce n'est pas tombé dans l'oreille d'un sourd.

Alors, tous les voyants au rouge - que pourrait-on dire d'autre si ce n'est d'accepter avec lucidité ?, ça taille sa route. Pourtant et encore. C'est peut-être un mode de vie.

12 juin 2020 - Thines



On sait quand les journées commencent, il est pour ainsi dire impossible de dire quand elles se terminent ; le plus souvent, on arrête par la cause de l'épuisement, des journées de soixante heures seraient amplement faisables. Comment ça ? Ca n'existe pas ? Oh, oui en fait ! Cette nuit a éclaté un orage terrible et ce n'est plus désormais qu'au gré d'une journée de pluies diluviennes que j'écris. Le potager est couché sous les vents et les trombes d'eau, une nouvelle ravine s'est creusée dans les chicorées. Toujours pas pu descendre chez les voisins pour voir quelle pagaille est semée. Danielle vient d'expliquer que la transhumance est reportée, si ce n'est pas ce soir, ce sera demain. Sous la pluie dense, horizontale, du sud, balayée par les vents, les Toi-Du-Bien ne disent plus rien. Ca change, oh ça pour sûr !

Ce sont les pinsons, il y en a plein ici. Toute la journée et inlassablement, ils disent Tzizizizi-Tzézézé Tchéchéché-Toi-Du-Bien ?!! Avec les points d'exclamation comme ça dans leur déclamation. Bon évidemment comme c'est un peu laborieux à décrire, je les appelle simplement les Toi-Du-Bien. C'est un langage propre à ici, inventé, néologisme pratique. Aux Vans, ils disent juste Dzù-bièn. C'est peut-être parce que c'est un brin plus provençal, marqué dès lors par un patois méridional occitan plutôt que cévenol. Mais soit, je m'égare.

Ici, on est très sensible au langage des animaux. Inévitablement, les aboiements rauques des chevreuils sur les pentes de l'Everest de Thines, j'en ai certainement déjà parlé, mais aussi les cris inquiétants des sangliers le soir. On dirait des bagarres parfois. C'est leur vie, c'est ainsi et cela mérite le respect.

Le plus étonnant est d'entendre les vagues des oiseaux, qui comme par flux et reflux, ondulent et se remplacent : en février les ondes lointaines des grives dans les contrebas du Roussel. Par la suite, elles disparaissent (pour quel mystère ?) et sont remplacées en avril par les chants du rossignol. Ce dernier, Ratatatatatatata, est particulièrement actif la nuit lorsqu'il s'agit de trouver une épouse (déplorant par là même d'avoir placé ma Raymonde sous son "chez-lui", un noyer comment dire quelque peu tapageur !, et désormais me payer les noix sur les bacs en zinc de la toiture, booonk, ça fait sourire). Plus tard encore, le ballet incessant du rouge-queue : Tou-di-Li-Li-Li ? cRRR cRRRR, P'tit Louis !, bavardage qui de sa décharge électrique centrale s'appelle évidemment le Petit Louis. Puis après en mai le bordel désordonné des bébé-mésanges, ça piaille, ça casse les pinouches aux parents, c'est que la santé est bonne. Voilà. C'est tout. A présent les Toi-Du-Bien.

Si j'évoque autant ces histoires d'animaux, c'est parce que désormais il y a cela. Il n'y a plus que ça, pour ainsi dire.

Cela fait quinze jours que je suis propriétaire. Je déteste ce mot. Je déteste ce mot encore, insistant à outrance peut-être. Qu'est-ce qui a changé depuis ? De manière factuelle, le panneau propriété privée a été arraché. C'est bien là tout. Il méritera somme toute d'être emballé dans un paquet cadeau (ce sera un emballage de farine, je n'ai rien d'autre), puis d'être offert, par dérision, à mes cohabitants. De l'exaltation ? Surtout de l'apaisement d'avoir une vie normale. Je n'y vois, actuellement rien d'autre, ça et le chant des oiseaux.

Un sentiment encombrant aussi, celui d'avoir posé les valises. Moi qui n'ai jamais appartenu à un lieu, c'est très dur à gérer (cette éternelle tendance à rechigner à acheter, car c'est sacrifier tous les ailleurs possibles) : être désormais d'une terre. Cévenol. Par adoption. Lozérien aussi. Disons qu'ici c'est un peu la même chose. Oh ça faisait un sacré paquet d'années que j'en rêvais. Peut-on parler de ces instants depuis le causse Méjean en 2015 ? Oui éventuellement. Mais ce serait mentir sur la première incursion en 1993, j'étais môme. Un amour fou pour ces terres. Oscillant entre réussite et échec, aucun de ces deux termes n'apporte satisfaction, c'est à la fois une élection, un enracinement, un deuil. Peut-être le deuil de l'île de Ré, de l'arrière-pays rétais dans le même ordre d'idée, puis tellement d'autres lieux à droite à gauche, des saisissants, des inconvénients aussi. Peu importe. Cela ne donnera que plus de valeur aux instants d'y retourner, il n'est formulé aucune interdiction.

Alors la valise posée, à côté de soi, on regarde les terres. Il y a du travail. Comme une responsabilité : exister en ces terres désormais. Le titre même de Dana Hilliot, son livre, ces mots : vivre ici. C'est curieux. Il n'existe plus aucune excuse (administrative, financière, etc), permettant de partir. La vie est ici. Belle d'ailleurs. Bercée du chant des oiseaux. Le mec perché sur le faîte du toit le dit très bien, et il ne s'en lasse pas : Toi-Du-Bien ! En mars, je le voyais sous le pommier formant mangeoire, grappillant les graines au sol (le pinson préfère trafiquer ses petites histoires au sol), dodelinant de la tête, et bredouillant des petites phrases sans sens. C'est au contact des adultes qu'il apprend à parler.

Hier soir, il avait prévenu, de son cri lancinant, quasiment douloureux : Dzui. Dzui. Dzui. Il dit ça avant la pluie, d'ailleurs sous forme de prémisse je nomme ça simplement : J'appelle la pluie ! Et ça n'a pas loupé. Ce matin ce sont des trombes diluviennes. Pourquoi dit-il cela ? Je ne le sais pas. On confondrait aisément avec l'accenteur mouchet, qui dit Tui, Tui, Tui. Mais, son cri est plus lent et surtout, légèrement vibrant. Dans le même ordre d'idée, le babil des fauvettes est incroyable. Il doit y avoir 5 à 7 notes par seconde !

La vie ici, c'est rien. Alors, il ne faut pas s'étonner que je parle d'animaux et de rien. A vivre ici, tu as doucement intérêt d'aimer les animaux, ils sont omniprésents, le mauvais temps, le vent et le Rien. Il n'y a rien. La nature. Stable. Farouche. Intouchée. Et un homme tout seul au milieu.

Poser la valise au coeur de tout ça n'est pas une angoisse, pas un regret, pas une espérance. Mon regard est très critique quant au passé, très critique quant au futur. Le présent est beau. L'absence d'exaltation permet de ne pas tomber de haut, de ne pas se noyer. Ce qui est est. Ce qui est doit être.

Lorsque je considère le passé, à Louvain-La-Neuve, ville étudiante, dynamique, culturelle, entraînante, belle, confortable, cette vie était attirante. Au tout départ, je m'étais mis à l'idée d'amitié : il faut tout recommencer chaque année, avec le bal des rotations, les étudiants changeant de lieux. Mais ce n'était autre qu'une illusion. Je n'ai jamais aussi facilement lié contact que là-bas, je ne l'ai jamais aussi aisément perdu. Le lendemain, tu étais oublié. Non pas que ça soit systématique, c'était à vrai dire culturellement le symptôme d'une certaine légèreté, la superficialité comme mode de vie. Et comme je me suis toujours refusé à picoler, je n'ai jamais été eux. Il y a toujours eu une distance. Ca a formé de la solitude. Au tout départ, je pensais en sortir cycliquement, mais ce n'était qu'un mirage. Louv' était merveilleuse, mais une solitude revêche, qui plus est pour moi qui affectionne la fidélité - peut-être est-ce ça de devenir vieux.

Ici, c'est différent. C'est même totalement différent. Ce qui fait du bien, c'est l'absence de jugement. Auparavant, on me considérait tout le temps (et je dis bien tout le temps) comme l'homme des bois. Combien ai-je entendu parler de Koh-Lanta - j'ai une vision extrêmement floue de ce qu'est cette daube - lorsqu'il s'agissait de faire un bivouac sympa en lisière des bois. Oh quelle horreur, il y a des serpents. Oh moi ça me ferait peur. Ah, tu imagines, si y'a un tueur qui débarque en pleine nuit ?

Un tueur, dans le fin-fond du causse Méjean ?! Autant rechercher un serpent rouge bariolé de bleu ! Cette distanciation à provoqué que je n'étais jamais eux. Non pas question de picole cette fois-ci, mais simplement que dans les discussions concernant The Voice ou bien les dernières conneries des mômes à l'athénée, j'étais largué.

Ici, personne ne te jugera si tu essaies de fabriquer ton vinaigre. Personne ne sera péremptoire devant ta production de farine de tilleul. Au contraire. Ca va intriguer. Quelque peu, on te demanderait comment tu fais, tu les verrais essayer aussi. Modestement. On est tous assez discrets ici. On sait que la nature est plus forte. Nous ne sommes - aucun de nous - des hommes des bois. Encore dépendants de technologies, qui peut se targuer d'en être indépendant ? Je crois que simplement, ce qui joue (et démystifie) notre ruralité, c'est que nous parcourons nécessairement beaucoup plus de distances pour obtenir un service. Il y a une désaffection totale du service public. Je n'entends personne s'en plaindre. On est loin, on assume. Le reste, on nous fout la paix, c'est bien là ce qu'on recherche. Puis on est tout seul. A l'avoir cherché un peu, tout de même.

On est isolés. Notre isolement est énorme. Ca provoque un sentiment de solitude. Je ressens une solitude décuplée. Alors, entre la solitude de Louvain-La-Neuve, seul au milieu des autres, et la solitude d'ici, au milieu des bois, je crois avoir choisi. C'est moins douloureux. Mais, inévitablement, ça provoque des glissements affectifs. On se trouve être plus sensible au destin des animaux [j'ai vidé le bassin d'un mètre cube pour extirper une armada de lombrics en train de se noyer, j'en tire régulièrement fourmis et chrysopes ; juste à temps, c'est ce qui compte, mais pour ce qui flotte c'est plus facile]. Je leur parle beaucoup. Puis, je me parle à moi-même, sans arrêt : hé couillon, tu imagines un instant que ça va fonctionner avec un bout de bois comme ça ?!

Cette absence de mépris quant à se démerder avec ce que l'on a provoque un moins vaste décalage. Pauvre. Pauvre je suis, mais pauvres peut-être devrais-je dire. Je crois que nous sommes. Peu importe, grand bien en fasse quasiment, c'est une rusticité salvatrice : trop d'omniprésence technologique étouffe. Si la sentimentalité est un flot débordant, comme la flotte dehors en ce moment, c'est que la vie est bien là. L'absence d'exaltation permet l'avancée solide, lente, très lente. Il n'est rien besoin d'autre.

Alors, je parle de moins en moins. Presque gêné de bavarder ici, autant de rien et pour rien. Parce qu'ici, le rien est entier. Que faudrait-il dire d'autre aujourd'hui que la rivière est grosse ? Que voulez-vous, c'est après tout ce dont on se satisfait. A des kilomètres des préoccupations urbaines, à des années-lumière des temples de la superficialité : Happn, Tinder : la moindre discussion débutant par un slt ou au mieux, un cc sa va, puis s'éteignant logiquement : on ne possède que si peu à cultiver en commun : ce n'est ni un mépris ni un jugement, c'est quasiment une déception ; ne pas être à la hauteur n'est pas le bon mot, il s'agit avant tout de ne pas être au bon endroit. Ca ne revêt que si peu d'importance. Ca ne dérange personne.

Les pluies redoublent d'intensité. On doit approcher les 200 millimètres en 24 heures désormais. Les vents sont à 120 km/heure. Le potager est anéanti. Ecrasé, brisé, enseveli. Bouboule est sur le lit, à l'abri de la tourmente. Elle me regarde inquiète, car "je n'ai pas le droit". Aujourd'hui je n'ai rien vu !

Plus que jamais, il se pose la question de comment vivre ici, je n'en ai toujours pas trouvé de réponse. C'est peut-être qu'il n'y en a pas, et que par dessus tout, il faut s'en foutre. A vrai dire, je n'en sais plus rien. A y réfléchir, auprès d'une infusion fumante de bruyère blanche, je ne vois qu'une case vide. Me reviennent seulement des paroles, d'un temps lointain : il est triste de jouer à cache-cache dans ce monde où l'on devrait se serrer les uns contre les autres. C'est Jean Cocteau qui écrivait cela.

Ne jamais oublier. Si l'autre bougre rappelle sans cesse que Toi-Du-Bien, ce n'est pas pour rien. Il dit, à sa manière : fais-toi du bien, c'est en tout cas comme ça que dans une version anthropisée, je l'interprète. Aujourd'hui, le regard sur le potager, je ne sais plus. Mais ça n'éteint pas la véracité de ses dires. Ca ne permet pas de nier cette parole simple, enfantine, qui n'est autre que le babil d'un pinson sur sa branche.

26 mai 2020 - Les Vans



WE ARE IN UK

Telles sont les paroles que je devais propulser depuis des mois.

C. et P. aident des migrants, sans papiers, à construire une vie meilleure. Ces derniers découpent méticuleusement des bâches de camion. Il se cachent à l'intérieur puis referment avec grand soin. Destination l'Angleterre.

P. dit : ils font la démarche une centaine de fois. Ils échouent. Détectés, quasiment immanquablement. Puis ils recommencent.

Un jour alors nous recevons un sms laconique : we are in uk.

Après toutes ces épreuves, ils sont passés.

La Boissière, Thines, la dernière des dernières impasses, plus loin c'est la bamba à perte de vue. Cela fait dix mois, quasiment pile. Ca aurait dû en prendre trois et demi, dans le meilleur des mondes (six mois auraient été raisonnables, hormis les épreuves). A notre tour, nous sommes passés. Après acharnement.

Oh, on ne va pas en faire un plat.
Certainement pas.
C'est bien. C'est vrai, c'est très bien.
Nous sommes heureux.
On aura des ennuis, tout plein, mais ils nous appartiendront. Ce ne seront plus des ubuesques administratifs dans le labyrinthe du minotaure. Nous serons sereins, avec nos problèmes, des petits, des grands ; ce sera la vie. La vie comme ça, avec simplicité.

Avant tout, je crois qu'on doit guérir de nos blessures, notre humanité tailladée et douloureuse, ces derniers jours, la vie décrite comme étant criblée d'impacts météoritiques ; oublier (pardonner) cette soirée au téléphone à littéralement gueuler comme un putois acculé ; avec soin, lenteur, délicatesse, guérir.

« Tant que tu pourras contempler le ciel sans crainte, tu sauras que tu es pur intérieurement et que malgré les ennuis tu retrouveras le bonheur »
Anne Frank

A laquelle cette maison est dédiée, l'annexe, le refuge, puisse cette maison être partagée, appartenir au destin de personnes en ayant besoin.

19 mai 2020 - Thines



René, c'était un homme fort, allez, comment te dire, si je devais t'en donner une description, un orang-outan. Grand, oh le gaillard devait bien faire deux mètres, puis large d'épaules, comme ça (il mime du gigantesque). En plus il était gros. Un fameux bonhomme.

Avec un appétit ! Tu sais que le matin, parfois ça pouvait être un poulet rôti entier ! Et sinon, deux steaks et les frites, grasses à souhait bien sûr, on se comprend ! Nous étions voisins à Salindres, à la maison de mes parents. J'étais encore jeune. Si je ne m'abuse, il est de 34, Gilbert de 35. Je crois qu'ils sont partis ici, à Tastevins, lorsque j'avais 20 ans.

Nous étions en train de monter la charpente de la maison. Une des poutres était terriblement lourde. On la manoeuvrait à l'échelle, mais à trois, on n'y arrivait pas. Voyant René au loin, on l'appelle : hé, René, tu pourrais nous aider à monter la poutre ? Viens prendre un café, puis on fait ça.
- Oui bien sûr, je finis et j'arrive.
Les trois constructeurs s'en vont prendre un petit café bien agréable, puis René arrive et prend le sien. On devise des cultures, ça pousse vite en ce moment.
- Bon, et bien, il va quand même falloir s'y mettre, à la monter cette fichue poutre.

Arrivant sur le chantier, la poutre était là-haut. Il n'avait rien dit et avait fait le travail durant la préparation du café. Tout seul sur une échelle complètement pourrie, il avait besogné. On n'arrivait pas à le croire.

Tu vois à l'époque, lorsqu'on faisait les blés, on remplissait directement les sacs à la machine à enlever la balle. C'était un peu dur car ça allait vite. Du coup, dès fois on ajustait a posteriori ; des sacs trop pleins, on déversait dans de nouveaux sacs. Et là, voilà soudainement un sac de 120 kilos, à charger pour aller à la grange. A trois, on le dépose sur le dos du René, sans prévenir.
Il se marre.
Ah les salauds qu'il fait, ah les bâtards !!

Le Bézigue, quand tu l'écoutes, tu auras toujours l'impression qu'il a travaillé toute sa vie, d'un labeur étouffant. Té, je peux te dire qu'il n'en foutait pas une, et que son frère René, c'était quelqu'un qui connaissait le travail. Il y a bien longtemps, en fin de journée, René débarque à la maison : hé, j'ai un peu froid, as-tu une veste ? Sans plus réfléchir, la veste passe de main en main. C'est le lendemain qu'on avait compris, il avait labouré toute la nuit.

Une fois comme ça, il était fou de rage. Quatre tonnes de melons étaient prêtes à la récolte. Ils étaient à quatre pour la besogne. C'était une de ces journées du mois d'août, avant l'orage, chaude, collante, moite. D'un sursaut, Le Bézigue dit : hé, moi je ne récolte pas en cette chaleur. Puis sans autre forme de procès, il part à la pêche. Le René était fou. Il lui a foutu une de ces avoinées à son retour ; c'était seulement le lendemain d'ailleurs ! Ils ont récolté toute la journée, jusqu'à minuit. Le lendemain à quatre heures du matin, il partait à Cavaillon pour vendre.

C'est un gars qui n'est jamais parti de sa terre. Si en réalité, il est parti une fois, le service militaire, mais, c'était bien tout. Un gars discret, solitaire, bien sur sa terre. D'une érudition, c'était spectaculaire. Ce mec là, il avait tout lu, il était impressionnant.

Le Bézigue, dès qu'il s'agissait de partir à la pêche ou à la chasse, alors là je peux te garantir que c'était un métier hein ! Sur un chantier, s'il manquait une vis, je peux te promettre qu'il allait la chercher immédiatement aux Vans, et il n'attendait pas de savoir s'il en fallait six. Une fois sur un chantier, il voit un lièvre passer. Il lâche tout et il est parti traquer durant quatre heures. Les gens de la famille, ça les rendait fous !

Par contre pour manger, ça il savait ce qu'il voulait, et il le faisait savoir : hé peuchère, la truite tu ne sais pas la cuire ! Dans sa vie quotidienne, il s'adressait aux gens avec aridité. Quand il parlait des femmes, les pintades qu'il disait.

Plus tard dans l'après-midi, lorsqu'en tant qu'invité, moi conteur de ce texte, j'évoque qu'en ce moment, il faut rouler doucement à hauteur de Peyre, on m'écoute avec attention. Ce genre d'information locale ne manque pas de nous intéresser. En effet, cela fait quelques semaines que des perdrix écervelées courent sur la route. Comme d'année en année, les genêts montent, les perdrix se retrouvent désormais aux plateaux. Dans la discussion fuse : oui c'est vrai, il faut faire attention aux pintades.
Ce n'était pas fait exprès. Bien évidemment tout le monde se marre !

inévitablement nous parlons des béalières, dont cet éternel projet de remettre en route le béal traversant chez les filles. La dernière fois qu'il a été fait, c'était avec Maurice Clavel, donc ça fait 96. Oui ça doit faire ça. Si tu n'es pas là pour entretenir régulièrement, ça n'est pas la peine. La nuit les sangliers étaient venus et avaient tout éventré. Ca n'avait tenu que quelques jours. Au petit matin, les filles viennent gueuler : hé, l'eau se déverse chez nous ! Il fallait bien réparer, sans trainer.

C'est comme ça que survient une énième anecdote de béalière, un ami maçon venait travailler chez Bernard, lequel lui dit : quand tu pars avec ton fourgon, remets bien l'électrique.

Le lendemain matin, le potager est retourné, les sangliers étaient passés dans la nuit.
- Hé, tu n'as pas remis l'électrique, vois comment tout est dévasté !
- Mais si j'ai remis l'électrique, vois, c'est encore là !
- Mais enfin !
Après enquête, on trouve les traces et les coulées. Les marcassins étaient passés sous l'électrique, en rampant dans la béalière. Les adultes étaient restés à l'extérieur. Ah les filous, ah les gourmands !
Hé, je peux te dire, j'ai testé hein. J'ai mis une pomme 30 centimètres à l'intérieur de la clôture, et une à 30 centimètres à l'extérieur, puis j'ai surveillé à la jumelle. Celle de dehors a été prise, mais pas celle de dedans. Ils approchent le groin à 5 centimètres et ils sentent bien tout ça, tu sais c'est fin comme animal.

Un jour on était en chasse vers Peyre, mais plus du côté de l'Echelette. Je ne sais pas si tu vois là, à gauche il y a un très fameux ravin. Ho, on était comme ça, un samedi matin, et il y avait un jeune, il n'avait pas d'expérience. On l'a posté en vigie.
On rabat.
Puis j'entends un coup de feu.
Je l'ai eu, que le jeune s'exclame !
Oh la bête, elle devait bien faire dans ses 120 kilos. Pendant quatre heures, on place les sangles, à cinq on tire dans la pente, comme des fous, c'était éreintant. On arrive aux trois quarts, et voilà que la sangle principale nous échappe. L'animal roule dans la pente, et badabam, badabam.
Oh meeerde !
Purée, on avait commencé la chasse à 6 heures sur place, passé 20 heures, la bête était en haut, 20 heures je te dis !
Hé tu sais c'est quoi l'expérience ? Quand la bête passe dans un ravin comme ça, tu tournes la tête sur la droite hein.
Oh je n'ai rien vu !

Nathalie et José, bien que plus rarement au pays, ne manquent pas de rencontrer nos petites histoires astucieuses et pleines de malice. De leur discrétion, ils prennent la parole.

Nous étions au restaurant à Montselgues, un peu à gauche en bas, quand tu reviens de la piste du plateau. Chez la Francine. L'établissement était tenu par son mari, c'était là où se trouvait une insigne de tabac.

Un petit vieux rentre, avec un panier en osier bourré de légumes, dont surtout des poireaux. Il les offre au patron, lequel répond : hé je te dois combien ?
- Passe-moi trois paquets de tabac.
Pas des cigarettes, en fait du tabac à rouler. Il avait fait son troc, il était content.
Nathalie et José s'adressent à lui : nous voudrions bien des légumes, pouvons-nous en acheter aussi ?
Oh, qu'il fait, en levant la main... Je ne peux pas. Je les ai pris dans le jardin de ma soeur, surtout ne lui dites pas !

Il partit comme il vint, espiègle, du haut de ses bons quatre vingt ans !

13 mai 2020 - Au col de l'Echelette



Quelquefois, je vois cette existence comme celle d'une bouteille à la mer, qui se nourrit parfaitement seule dans son instant de dérive, et qui attend d'être découverte.

Ces textes à la noix, ceux qui ont mémoire ainsi que ceux qui parcourent savent que c'est aussi long que A la recherche du temps perdu de Marcel Proust, autant à rebondissements pourris que Les feux de l'amour, voire même une floppée de comparaisons à superlatifs ; sauf que là, ce n'est pas drôle ou presque, enfin je ne sais plus à vrai dire. Synopsis du film tragico-comique version l'épisode-précédent : on fait acquisition d'une ferme en Ardèche-Sud au hameau de Thines, en collectif, projet qu'on traine depuis juillet 2019. Survient l'âpre bagarre administrative, puis voilà, le temps passe un peu, ça s'arrange enfin, la notaire fixe une date de signature, nous en presque-euphorie on va dire, et là PAAAF ! La maladie débarque. Tout est foutu par terre dans le cadre d'un délai non précisé : terra incognita aux relents de solitude des terres sans végétation des Kerguelen, un phénomène un peu nouveau pour nos contrées, la société est par terre. Au gré d'autres épreuves inutiles de conter ici, j'ai été jusqu'à proposer de bon coeur la renonciation (le sentiment, le feu, n'étant pas totalement éteint, même si ça s'arrange). Je n'ai plus osé rien écrire ou presque, trop malmené probablement, jusqu'à ce que nouvelle date soit proposée. Chose faite. 26 mai, si aucun grain de sable ne s'intercale dans les rouages. Pour l'instant ça se passe bien.

(Je suis gêné, pas à la hauteur, toujours ce vague sentiment de discrétion, de pudeur, de décrire un boxon indescriptible inutile pour autrui) ; c'est au-delà de ce ressenti un foutoir inextricable, mélangé (presque indicible) à un soutien inconditionnel d'une paire d'amis, c'est la vie, ce sont des onces de bonheur, ça mérite d'être partagé avec des mains ouvertes. Si on traverse ces épreuves, on traversera tout, c'est ce qu'on se dit en somme. Si nous, surpassons, alors nous pourrons aider autrui. Simple ? Oui, cela donne une forme de motivation. Témoigner combien on a pu en chier pour des sornettes juridico-adminsitrativo-notariales. La société gorgée d'ubuesque administratif ogresque n'est pas morte. Elle est prise de nausées, de vomissements mêlés de sang, mais elle rêve de recommencer comme avant. Tant qu'elle sera ainsi, ça persistera en diarrhée administrative ; même eux, acteurs de cela, s'y perdent et n'en veulent plus, c'est éventuellement bon signe après tout. Cette société honnie se voit rongée de l'intérieur, telle une termitière prête à s'écraser au sol.

Les saisons passant, le bancal est donc que je suis présent à la ferme depuis le 31 octobre, tout seul dans l'immédiat (le collectif rejoindra), sans domicile administratif, sans statut précis, comme ça, simplement là, grâce à un propriétaire-vendeur accommodant sur cet aspect. Je vis principalement dans Raymonde, ma belle roulotte, mais désormais je bénéficie d'une maison pour le travail. C'est un espace d'aide certain, ce qui octroie aussi une certaine forme de régularisation de la situation aux yeux de la société, enfin "leur" société. Cette présence, maladroite et inconfortable, a permis de développer le potager, sur plus ou moins 320 mètres carrés actuellement, et un nouveau verger de 45 arbres.

Chaque jour m'aide à rejoindre - approcher - les trois buts de ma vie : autonomie alimentaire, régénérer la nature, aider. Je soupçonnais devoir les adapter au fil du temps, mais non, ça prend bien tout ce qui fait battre le coeur. C'est une bonne définition du mot aimer. La nature, autrui, c'est si simple, sans un mot plus haut que l'autre.

Les bilans sont à chaque fois positifs, bien qu'à géométrie variable et quelquefois malmenés (disons que l'aide reçue parfois-souvent ne fait pas de mal).

Le potager est avancé et offre ses premiers résultats. Il est en certaines périodes miné par le campagnol des champs, alors si jamais dans les parages existe un médiateur parlant campagnol, pouvant leur proposer d'aller au Canada (la parcelle d'à côté), je veux bien =ˆ.ˆ=  J'ai tenté bon nombre de méthodes d'éradication sauf la chimique (polluante, dévastatrice), et la litière pour chat usagée (je n'en dispose pas, Bouboule est libre). Si quelqu'un peut m'en envoyer cinq kilos par la poste, très très souillée si possible, je veux bien (˘ ³˘)♥ Euh, en vrai ne le faites pas hein, je sais très bien ce dont vous êtes capables !!! Pour ceux et ceusses concernés, la destruction systématique des galeries provoque un ralentissement de l'infestation, mais il faut être au taquet.

Les récoltes sauvages sont abondantes. Les travaux de confection d'infusions en phytothérapie sont encourageantes. Au vu du danger inhérent à la pratique, largement relatée par Michel Pierre, je reste précautionneux et ne touche pas à ce qui possède de l'effet secondaire ou contre-indication à foison. Quant à la pratique de l'herboristerie, il m'est actuellement interdit de la vendre en France (pratique illégale de la médecine), mais pas de l'échanger ou de la faire partir dans un proche-étranger. Que cela soit dit : échanger ou donner, ça "leur" pose un grand problème. "Ils" ont même songé à taxer l'échange, tout en renonçant immédiatement tant c'était ubuesque. "Leur" poser des problèmes est un but, il faut que cela cesse : quelque part c'est un acte de résistance politique. Soit passons, ici n'est pas une terre de ce genre de discours, même si ce n'est foncièrement pas antagoniste.

Régénérer, c'est ce qui a été le moins entamé, pour cause je me trouve encore et toujours dans certaines spirales de survie douce ; on ne parlera pas malgré tout de survie-tout-court, c'est essentiellement le moral le problème, directement régi par le poids de la solitude, c'est très dur tout seul. La signature de l'acte devrait permettre un premier apaisement à ce sujet. Les premières nécessités sont de placer des nichoirs à insectes à foison. Ils sont trop menacés de par le monde, ici la nature est farouche et intouchée.

Quant à aider, à peu près 20% de mon temps y est consacré. C'est assez peu prévisible en général mais ça fait toujours sens.

Ce qui change aussi, c'est le rapport que l'on a au temps et à autrui. Par rapport à la vie d'avant, l'existence d'ici permet la lenteur, la gentillesse, l'action désintéressée, mais surtout la décélération massive. Plus rien n'est cadencé voire même balisé d'horaires. Certes les journées de travail sont très longues, mais en toute vérité, le réveil-matin est l'oiseau. Le repère temporel c'est le soleil. Si on n'a pas fini, alors demain il fera jour, pas de chef furieux et injuste, même si pour autant, on aime par dessus-tout le travail soigné et bien achevé.

Ce rapport au temps change la perception animale et végétale. Je suis devenu très sensible au langage des animaux, leurs discours territoriaux, les bagarres, les techniques de drague quelquefois bien foireuses. Le rythme aussi, les allers et venues des grives mélodieuses dans les forêts, comme des ondes immenses, sur des kilomètres de résonnances dans les ravins solitaires, le chant martial et fougueux du rossignol ratatatatatatatatata, qui se cache dans les aubépines. Je me mets à parler aux têtards de salamandres dans le bassin, ils ont des plumeaux qui font comme des antennes sur la tête ; parler aux plantes aussi n'a rien d'anormal. Tout ça j'en parlais déjà, je radote come un petit vieux, mais honnêtement, c'est prédominant.

La vie dans son petit quotidien banal, rural par dessus tout, est extrêmement monotone. Planter-Cultiver-Récolter ou bien Promener-Récolter. Guère d'alternative. Jour après jour, au gré des ratatatata dans les fourrés, ou d'une pluie qui surprend au détour d'un chemin. Monotone, oui, mais volontairement se mettre en surproduction. Pour donner. Parce que c'est de l'amour d'autrui de donner. Puis monotone est tellement beau. Se poser le cul sur un caillou et écouter le chant répétitif du pinson : tututututu-toi-du-bien (en langage oiseau, fais-toi du bien, qu'il veut dire) ; se foutre à poil et piquer une tête dans la rivière, oh elle est encore froide !

La gestion du stress coronavirus a été assez particulière ici. Six semaines ont passé sans faire la moindre course, aucune ombre d'un flic, liberté totale dans les landes des bruyères et des genets désormais tous jaunes, à l'infini sur le plateau de Montselgues ; certains envoyaient des sms depuis les villes : alors comment ça va dans le petit paradis ? En fait, le tintamarre n'est pas arrivé jusqu'ici, cette campagne reculée, âpre et austère, a gardé sa résilience. Au moindre bruit de voiture, je pensais plonger dans les genets, comme en temps de guerre, puis en fin de compte ce n'est pas arrivé. Pas de voiture pour d'immenses temps de solitude totale. Pas un mal, pas un bien. Gérer une ferme tout seul, c'est extrêmement dur, c'est ce que je pourrais seulement en dire (nous achetons en collectif mais actuellement je suis seul sur place, un choix, j'assume, enfin non, j'essaie, parlons plutôt de ce type de vérité). Ce qui a changé, ce sont les pensées pour les personnes enfermées en ville, tous ces pauvres gens qui ont dû subir la claustration. Ca a dû être dur, le vide, la promiscuité, le manque de perspective, le manque de date surtout, durant une longue période d'inconnu inquiétant. Ce qui est certain, c'est qu'il y a un avant et un après. Un après mêlé d'incertitudes [nous en parlions dans notre collectif : l'incertitude, c'est ce qui va probablement le plus marquer notre avenir commun, l'instabilité, l'adaptation]. Il va falloir de la bienveillance par pelletées.

S'il est à comparer la vie rurale actuelle avec la vie d'avant, il n'y a guère de photo à tirer. La vie en roulotte est extraordinaire. Cette ambiance de bois, de simplicité, de légèreté : la pluie qui crépite sur le zinc de la toiture, l'écureuil qui bastonne son reflet sur la vitre, au loin le cri du chevreuil au Garidel. La vie réduite à sa grande simplicité. Contre appartement magnifique à Louvain-La-Neuve - urbaine utopique -, un bonheur sobre sans remord. Et sans surprise, la vie rurale est le chantre d'une myriade de difficultés. Aride, l'immense solitude avant tout, (juste pour l'aspect comique, une personne âgée du coin me déclarait, passablement éméchée : je me tire, je me barre de là, allez merde bordel, trouver une meuf ici c'est la mort. Sic !), cela additionné à l'absence d'accès pour ainsi dire complet à la culture. Les livres, ça reste possible, et c'est bien. Le manque absolu de voyage aussi. Je ne peux pas abandonner mes terres, ou tout du moins je ne le peux qu'au creux de l'hiver. Mais pas de larme à l'oeil pensant à cela. Il suffit d'écouter, tôt le matin, la fenêtre ouverte de Raymonde ma roulotte, le chant des grives, et le bonheur jaillit. Le rougequeue est systématiquement le premier en ce moment et son tout premier chant du matin est toujours foiré. Si si c'est vrai (le manque de café de micro-chenille torréfiée probablement). Comme si c'était un peu rauque, un peu éraillé, c'est dur à décrire, il faut le vivre, l'entendre. Soit, en rétrospective, aucun regret ; de nombreuses nostalgies par contre : une douce mélancolie qui se nourrit de belles images du passé, de belles images du présent tout autant. L'avenir on n'en sait rien, quelque part ce serait non loin de s'en foutre. C'est bien maintenant, voilà.

Désormais je lis parfois des romans Harlequin, ce qui permet de décrire sans fard l'ampleur de la gravité de la situation  ƪ(ړײ)‎ƪ​ 

Toutes ces plantes dans les mains, c'est un savoir que dorénavant je dois transmettre - à qui dans le besoin - c'est un dû, à la vie, à autrui. Nous sommes tellement chamboulés par le bordel administratif, nous-collectif, nous ne savons même plus définir comment nous allons accueillir ; [il se peut probablement que nous devions avant tout guérir de nos blessures, nous ne sommes pas indemnes] ; ressort malgré tout de chaque instant de nos paroles que l'accueil est inconditionnel, parce que la vie c'est comme ça, et au terme de toute cette âpreté, la vie sera une chance, alors il faudra la partager ; peut-être que la guérison, ce sera vous.

J'avais 6 ans probablement, il faut dire que revenant sur cet âge là, le flou est forcément indéniable, je rêvais déjà d'une vie comme ça : à défaut de ferme et l'âge voulant, c'était un château. Mais, honnêtement je le dis, un château de toute modestie, ni grand ni grandiloquent, mais surtout fort. En ce lieu de toute quiétude, j'accueillais des enfants dans le besoin, loin (déjà !) de toute pression parentale. Si jeune de la sorte, j'aurais dû rêver de balles rebondissantes et de mains collantes (les jouets à la mode de cette époque) or reclus dans les forêts solitaires, régulièrement et pour ainsi dire quotidiennement, j'étais déjà ailleurs.

Toute ma vie de travail salarié et de voyage forcené a été une réussite, en contrepartie c'était un écartement de l'âme de l'enfant. Chaque retour d'école, à pieds, était un test ; je me plaçais devant des défis, apercevoir les bécasses, quelquefois les perdrix bartavelle (il y en a plein ici, qui courent comme des dératées sur le routes), puis construire en imagination des structures dédiées à protéger l'humain, dont je n'étais pas maître - je ne suis pas un maître ; nous partagions. Six ans. Est-ce normal ? Déjà j'étais en proie au doute. Déjà le luttais contre le mal des hommes (j'ai été persécuté à l'école), recherchant avant tout le bien, quitte à ne pas y arriver, ce n'est pas grave, même pas le bien à vrai dire, c'est présomptueux, seule la bonté suffit. Peut-être aujourd'hui n'est qu'un signe d'un retour aux sources ; ça va loin, j'admets, et que cette date signera la permission de retrouver une âme d'enfant. Il n'est rien demandé d'autre. WE ARE IN UK. Jamais ça n'a semblé si loin, jamais ça n'a été si proche. Désormais je m'incline devant le Seigneur et pour la première fois, je rêve que cela se fasse - comme avant de s'endormir, comme après le bonne nuit de maman - car la ferme sera le refuge, ce dont le vieux de Montselgues, à quatre doigts, parlait. Rien de plus précieux. Parce qu'un refuge, ça se partage.

14 avril 2020 - Thines




[Ne juge pas chaque jour à la récolte que tu fais mais aux graines que tu sèmes. Robert-Louis Stevenson.]


Cela fait longtemps que rien n'a été écrit. Le coeur balance entre le rythme très lent et structuré de l'hiver, et ici, l'anarchie du printemps gorgé de soleil et de chaleur. Tout va très vite, du point de vue de la végétation je veux dire. Je cours dans tous les sens à préparer les semis en pépinière, ceux de pleine terre, récolter les plantes sauvages. C'est extrêmement dense et plus que deux choses me limitent : ma force physique et la lumière du jour. Il faut dire que du point de vue physique, j'en prends un grand coup. Soit, je le savais (que ce serait comme ça), mais ça reste dur tout de même.

Dans le même temps, des épreuves se sont concentrées sur de courtes périodes, ce qui a renforcé le caractère acrimonieux de ces moments ; on s'en serait bien passé.  

Dans ma très grande solitude, c'est confinement toute l'année. Honnêtement je ne vois pas la différence. Enfin, si tout de même, il y a moins de voisins (et surtout, pas les bons). C'est un peu la même ambiance retirée que le coeur d'hiver et comme si c'était un printemps en novembre. Cette différence de rythme est touchante, destabilisante, récurrente. Même si la différence est absente au premier abord, d'un point de vue factuel on va dire, c'est bouleversé tout de même. Ca supprime l'excentricité ; c'est un hiver après l'hiver. Il n'y a personne, et surtout aucun voisin pour passer à l'improviste : hé, viens prendre un café. Soit, c'est le dire pour le dire : combien vivent une situation mille fois plus dure ? Et que va-t-il nous attendre ensuite ? Quand je pense aux gens enfermés dans un petit appartement, boudiou, ça doit être dur. 

Ca fait six mois que je suis sur place. Au gré d'une après-midi surchauffée, j'ai profité de l'occasion pour faire un premier bilan, non pas d'une vie en autonomie (ce n'est honnêtement pas le cas), mais de la construction de ce chemin vers l'autonomie. Si je reprends les désidératas que j'écrivais à ce sujet il y a un an, est-ce une réussite, un chemin vers la réussite, ou le trou noir d'un puits ? La question s'en pose d'autant plus à ce jour, considérant qu'incessamment, la base même de nos désirs (nous cinq), est malmenée.

Le 13 juillet 2019, j'avais défini trois buts à ma vie. Autonomie alimentaire, régénérer, aider.

Autonomie alimentaire : le potager avance à grands pas, le verger de même, les cueillettes sauvages sont bi-hebdomadaires. De graves problèmes de ravageurs sont apparus : campagnol des champs et campagnol terrestre. Le premier est un désastre. Ce très dur sujet entraine une destruction majeure du potager. Des tentatives de remédiation sont en cours. Il serait mal ajusté de parler d'un échec : ça avance même si c'est profondément chaotique.

Régénérer : étant pris actuellement dans des logiques de survie, je n'ai pas démarré.

Aider : succès. Ca marche bien. Je parsème environ 20% de mon temps de vie à aider. C'est un bon équilibre.

Plus en détails, j'ai dressé un bilan en ce qui concerne le respect de l'environnement. D'indéniables réussites, une amélioration globale, mais aussi de gros écueils. Par rapport à la vie de Louvain-La-Neuve :

- Budget global de vie : moins 1000%. Le logement de Louv' était un gouffre.
- Electricité : moins 1875%. La charge du téléphone, une lampe d'éclairage le soir. J'ai démonté tout ce qui était superflu.
- Eau : moins 3400%. Normal, je ne bois plus que de l'alcool ! Non d'accord, ce n'est pas vrai ;-) J'utilise une source et un captage de rivière. Mon eau potable de ville est réduite à 60 litres par mois, remplie au bidon sur une dizaine de sources différentes, afin de ne pas peser sur une seule communauté.
- Chauffage : moins l'infini. Je n'ai pas chauffé et j'en ai chié.
- Consommation data : moins 750%. Je fais tout avec un petit forfait mobile et énormément de privations.                                  
- Déplacement en véhicule : plus 5%. Le gros échec. Dû au déménagement, à l'installation ici, aux incessantes difficultés.
- Production de déchets : moins 5%. J'en produisais déjà très peu. Sur de telles quantité, ça ne veut plus rien dire.
- Activité culturelle : moins l'infini. Cela m'est coupé.
- Activité sociale : moins énorme. Je suis le plus souvent seul.
- Rentabilité économique : moins l'infini. La situation du moment renforce les difficultés. C'en est pas critique, c'est préoccupant dans le sens où ce n'est en aucun point durable.

Les bilans sont donc positifs, malgré le nombre de rochers dépassant dans une mer agitée. Globalement on a de la division par dix, voire meilleur parfois. Il faut dire qu'avec la grande déglingue en Brabant-Wallon, ce n'était pas difficile. Les efforts restent à poursuivre et à améliorer.

Disons que, c'est dur à voir quand on est le nez dans le guidon, dans un tel foutoir : il y a de l'espoir. Je peine à l'écrire, honnêtement. [Une période d’échec est un moment rêvé pour semer les graines du succès. Paramahansa Yogananda.]

Cette vie tout seul et en autonomie a des travers, et pour le caractère anecdotique, je m'en vais les conter.

- Avec la voiture, on déboite sans regarder, il n'y a jamais quelqu'un ! On ne met pas le clignotant. On croque tous les tournants. Oui je sais, on est graves !
- Par contre, on est très attentifs aux animaux. Ici, on est locataire (passager de la Terre), les propriétaires ce sont eux. On fait attention aux sangliers, aux chevreuils, aux chiens-cons qui courent après la voiture, aux grives, etc.
- On parle aux animaux. A la fauvette qui babille, hé fauvette ! Puis dans le bassin, aux salamandres têtards qui ont des plumeaux sur la tête : alors les p'tits gars, comment ça va ce matin ? Ici plus qu'ailleurs, trois fois réserves naturelles superposées, la présence animale est prédominante.
- On parle aux arbres. A cours d'arrosoir, ne t'inquiète pas mon petit loup, je reviens.
- Aller aux rayols - ce qui signifie les terres du bas en provençal -, aux Vans par exemple (2700 habitants), donne l'impression d'être obligé d'aller à Washington. Sans pour autant devenir phobique, on est très bien là-haut, sur les terres lozériennes.
- On vit sans heure. Au rythme du soleil, et c'est bien.
- Et le très gros travers, ça c'est moins drôle, je l'écris pour ceux qui envisagent de partir de la vie en ville : tout seul, le moindre couac fait fois cent. C'est la loupe au soleil. On se fait cramer. Vivre seul c'est confortable, qu'on est bien, mais c'est très-très-très-très-très dur.

L'autre caractère anecdotique est le rapport au temps. Soit oui, on se lève quand on veut, on sieste quand on veut, mais à évaluer l'ampleur pléthorique de la tâche (ne serait-ce que d'avoir un peu moins de labeur étant vieux (souhaite-je réellement devenir vieux ?)), je peux garantir qu'on se lève tôt. Versus Louvain-La-Neuve :

- Faire des courses de produits manufacturés : fois 4. Une fois par mois.
- Vivre sans argent : globalement, multiplie la démarche voulue par 10 et la rend hasardeuse.
- Gagner 30 euros : une journée.
- Avoir de l'eau : fois cent.
- Avoir des légumes du potager plutôt que de les acheter : fois cent.
- Aller voir Anaïs par les montagnes, 9 km à vol d'oiseau : une journée.
Il est donc clair, pour une immense majorité de "nous ici", nous comptons en heure, c'est la monnaie. Les kilomètres sont absents du discours. Les Vans, 13 kilomètres à vol d'oiseau, Washington DC sur Cévennes, nous mettons 50 minutes. Curieusement - et agréablement d'ailleurs - je n'ai encore jamais entendu quelqu'un s'en plaindre. Nous sommes à peu près tous lents.

Ce qui est extrêmement violent dans cet environnement de temps étendu et de solitude démesurée, c'est que mon humanité est en train de se reformer. J'étais devenu un bulldozer, un char d'assaut, nécessairement méchant pour résister à l'acidité du milieu. Là ça change. Le moins qu'on puisse dire est que ce n'est pas facile.
(à vivre).
Soit.

Rien à voir avec la choucroute, mais je souhaiterais terminer ces quelques nouvelles par cette citation de Valérie Perrin, Changer l'eau des fleurs, qui m'a touché : En perdant les miens, j'ai aussi perdu un poids immense. Ce souci de les laisser seuls après ma mort, de les abandonner. Cette terreur d'imaginer qu'ils pourraient avoir froid, mal, faim et que je ne serais plus là pour les prendre dans mes bras, les protéger, les soutenir. Il n'y a que les égoïstes qui tremblent pour leur propre mort. Les autres, ils tremblent pour ceux qu'ils laissent.

23 mars 2020 - Thines



Parce qu'il y aura un avant et un après.
Nous en parlions ensemble ce midi : que va-t-il se passer, ensuite ? On va tout recommencer, exactement pareil, ou bien on envisage -tous ensemble- une vie différente ?
Comme le Cheval Malabar dans La ferme des animaux de George Orwell, on va en faire plus, encore plus chaque jour ? Il faut rattraper le temps perdu, le moulin cassé ? On va travailler plus dur, abattre des dossiers, puis encore plus prendre l'avion, mondialisation galopante, voyage en Thaïlande pour oublier ces confinements aux relents mélancoliques ?

Aucune propagande en mes propos ni même un credo. J'ai choisi une voie, elle n'est ni la meilleure ni la plus enviable. A chacun sa voie.

En ce qui concerne l'après, il sera proposé à notre collectif d'intensifier les cultures. Une moitié pour l'auberge locale qui va ramer à trouver des fournisseurs, une moitié pour donner aux gens dans le besoin. Donc fois deux.

Et vous, quelle est votre voie ?

22 mars 2020 - Thines



Le captage a pété chez le vieux Cartier. L'eau dégouline sur la terrasse. Je n'étais pas là ces derniers temps. Ca doit faire des semaines probablement, encore que, qui pourrait le dire en vérité ? Je suis le gardien. Beheerder que je dis aux gens d'en haut, Léo et Léa ; je ne connais pas d'autre mot en réalité. Ca me fait marrer. Gardien comme ça, autoproclamé, gardien des brebis, des chevreuils, du vent, de la flotte, des chiens des autres, du courrier qui prend l'humidité, puis de rien-du-tout la plupart du temps. Alors là, l'eau jaillit à grands flots, faut bien que quelqu'un s'en occupe un minimum. On n'a pas l'eau courante. Toutes nos eaux sont des captages qui passent dans les béalières (des petits canaux), ou des sources. Le gel a dû faire son office. On me dit que de toute façon, c'est chaque année.

Bon gré mal gré, je tire la flotte plus loin, sur les acols, là où ça ne dérange pas. Il vaut mieux ne pas couper son captage. C'est une foire d'empoigne à réamorcer. Alors voilà, ça s'en arrête là.

[J'ai envie d'être seule. Comme tous les soirs. Ne parler à personne. Lire, écouter la radio, prendre un bain. Fermer les volets. M'envelopper d'un kimono en soie rose. Juste être bien. Après la fermeture des grilles, le temps est à moi. J'en suis l'unique propriétaire. C'est un luxe d'être propriétaire de son temps. Je pense que c'est l'un des plus grands luxes qu'un être humain puisse s'offrir. Valérie Perrin. Changer l'eau des fleurs].

Ici le tumulte n'arrive pas.
La rue est la rue depuis toujours. Tastevins en somme ce sont deux voies : la route, si peu fréquentée que l'herbe en pousse au milieu, puis la rue, un étroit chemin en herbe et vaguement encaladé, bordé de murets. Depuis la déprise, ici, toujours est toujours, rien est rien, c'est comme ça, les maisons fermées. Les gens qui ne sont pas là : les gens qui ne sont jamais là. Depuis que je suis présent dans ce hameau, cinq mois désormais, de l'écrasante majorité des foyers, je n'ai vu personne.

Ici plus qu'un ailleurs, on vit sans passion. C'est lisse, plat, tranquille, tellement tranquille que c'en est un épitaphe sur un marbre poli. Il ne se passe rien, sauf un épisode cévenol déversant ses torrents d'aigreur parfois. Devant les flots de la rivière, l'on se prend à contempler la hêtraie de Chabreille. Qu'on y est bien. Là-bas, il n'y a personne, jamais jamais jamais. Sauf moi, dans les feuilles jusqu'aux genoux, glissant sur les faînes, s'écrasant la main sur une châtaigne. Une immensité de solitude accrochée sur une pente à quarante cinq degrés, un ruisseau dévalant de gros rochers éparpillés, sous des arbres effondrés quelquefois, un chevreuil qui aboie parfois, on s'en doute quelque part.

Ici, ici encore, la vie c'est comme la mort. On s'en fout du tumulte, qui n'arrive pas - ça fait bien longtemps d'ailleurs. Les routes sont trop longues et trop étroites. Il peut se passer n'importe quoi, on ne s'en rendra pas compte, même s'ils font un feu de joie de Cruas-Meysse ; tout juste on se retrouvera cramés, sans trop comprendre pourquoi. Et qu'est-ce que ça peut bien nous faire ? Nous sommes si proches de la mort que la vie nous en est indistincte. Et ce genre de maigre philosophie, ça nous permet d'écraser la mort d'un puissant mépris. Ca lui fait peur, qu'on se moque autant d'elle.

La semaine dernière, j'étais dans l'enfer. Avec mon frère nous arpentions les rayons du Leclerc de Barjouville. Autant le dire, une agonie, mais soit, j'avais réellement besoin d'une tondeuse pour me couper les cheveux. Tant qu'à être hors de ma brousse, autant en profiter pour faire les courses. C'était le lendemain matin du discours de Macron. Je ne vais pas épiloguer sur le contexte, un milliard de textes le font, trop peut-être. Les rayons étaient pris d'assaut.

Et quelle est la valeur refuge ?
Le sandwich en triangle emballé dans son truc en plastique.

Nous sommes en caisse, un magma de caddies débordants. C'est anarchique. Nous avons une tondeuse à cheveux et deux thés pour ma maman. Rien de plus. Une dame m'aboie dessus, haineuse : vous imaginez que vous allez passer devant ? La lave en fusion de gens grincheux rendait tout confus. Je ne lui offre  aucune réponse, ni même un regard, puis m'en vais.

Les gens ont dévalisé les stocks de PQ, ils ont agressé le personnel, ils ont attaqué les réserves du magasin. A Dreux, ils ont dû fermer le mégabouffe (le Leclerc) à cause des violences.

[Plus je connais les hommes plus j'aime mon chien. Pierre Desproges].

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J'ACCEPTE

Demi-tour. Route. Encore route, trop route ces derniers temps, Barjouville derrière, loin, le compteur kilométrique qui défile, heureux, Haute-Loire, vent, les arbres tous penchés dans le même sens. Un vent terrible sur les plateaux de Landos. Pause, frigorifiante bien sûr ; c'était bien, heureux comme une vache sortie de l'étable après l'hiver. Puis retrouver mes hautes vallées : Loubaresse, Borne, Montselgues. Comme un point de non-retour. Faites-donc vos courses de PQ. Loin, loin, loin, être loin de vous.
La vie en société, ce n'est pas gagné.

De cet instant, la seule question qui mérite d'être posée : n'était-ce pas un tant soit peu prévisible ? Ou même imprévisible, soit personne ne l'a vu arriver - pas comme ça - n'était-il pas possible de stocker juste un peu d'essentiel ? Vous trouvez ça honorable de gueuler comme des putois dans la file d'un supermarché à la con ?

Maintenon, alias Dead-Zone dans le langage partagé avec mon frère, la télé de papa et maman gueule. Affectueusement on ne leur en veut pas, ils n'entendent plus rien (et d'ailleurs ne s'entendent plus vivre) : bam, grince, crouik... De 110 décibels, une fuite, un dimanche matin très tôt, partir, je passe sans transition à 15 décibels. Le bruissement lointain de la rivière de Thines, les oiseaux qui se chamaillent ; ce que les mésanges peuvent à ce titre ne jamais lâcher l'affaire, elles harcèlent la sitelle, poursuivent les accenteurs, mais elles ne touchent pas au pinson (et pourquoi ?)

Ici la vie ne sert à rien. Pas de grand destin. Aujourd'hui repiqué 144 plants de laitues. Pourquoi autant ? Les grives pardi ! Et puis le reste on s'en fout. Seul, seul, bien, d'une solitude pâteuse, onctueuse, pour ainsi dire confortable. Je vais près du ruisseau si je veux. Je m'arrête dans la magnifique hêtraie dès que je souhaite. Et qu'espérer d'autre ? Rien mazette, surtout rien. Une vie qui ne sert à rien, ça enlève toute tension. On pense à ses salades, à ses céleris, aux voisins, aux oiseaux. D'une existence à gros gabarit, ça se dirige vers un plus grand chose, et honnêtement c'est sans regret. Enfin presque. Oui bien sûr pointent de puissants reliquats de nostalgie, vaporeux le plus souvent, toutefois reviennent les réalités : être un bousier, à tout le temps courir après de la merde (dont il faut ensuite fermement dire au patron que c'est la plus pure merveille) ; dans le silence curieux et retiré des tourbières de Chabreille, non aucune amertume.

5 mars 2020 - Montselgues



Et pourtant, on ne peut pas dire que les lieux soient catégorisés comme accueillants. La toponymie explique bien des aspects, qu'en aucun cas il ne faut négliger. A la limite en exagérant un peu, on pourrait témoigner que ce serait une preuve d'immaturité de piétiner les noms des hameaux et des écarts tel un sanglier un peu moqueur. Certes le Clapeyrou ne nous dira rien (de surcroît que nous avons cinq orthographes pour à peu près tout et n'importe quoi, enfin soit, passons). Lorsque l'on quitte la piste, qui je le rappelle a été totalement retournée telle une crêpe suite à un épisode cévenol quelque peu taquin, on trouve le hameau de La Frette, ce qui en cévenol signifie le froid. Juste au-dessus se trouve Bel-Air, dont on ne fera guère un dessin. Au bout de ces deux chemins, les paysages se rejoignent en une seule maison nommée La Fouette. Doit-on encore préciser qu'il s'y trouve un peu de vent ?

Habiter sur le plateau, c'est une vocation. Plus encore vers Loubaresse, vers Borne, la beauté du regard des Michel, éleveurs sur ces hauteurs dénudées et sauvages. Très au loin et pourtant à portée de main, les terres enneigées du Finiels, du Cassini, les Monts Lozère.

Quel contraste quand l'une ou l'autre démarche administrative nous emmène dans les terres d'en bas, ce qu'en patois on appelle les Rayols. Aux Vans, en réalité c'est provençal. Lorsque l'on descend dans la vallée d'à côté, et c'est assez récurrent, dès Planzolles on trouve les vignes, à Faugères les oliviers d'Anaïs. Des fois, lorsque trop de froid nous transperce, on en viendrait quasiment à descendre pour descendre, sans autre but que de respirer ailleurs. Bien entendu, on ne peut pas se permettre de vivre comme ça.

Et d'être traversé, il est peu dire que ce fut le cas ces derniers jours. Au fil de la matinée, il s'est levé une burle de l'enfer. La burle, c'est le vent du nord et bref ici, le climat venteux est binaire : nord ou sud, basta-chocolat. Les vieux redoutent la burle, et tant ils peuvent se révéler assez moqueurs quant aux épisodes cévenols (hé tu verras bougre, c'est un petit celui-là, cette manie qu'ils ont de dire bougre à chacun-qui-connait-moins-qu'eux), autant la terreur quant à la burle est sauvagement ancrée en eux, un clou dans une planche.

C'est un vent furieux, cent kilomètres heure pour ses petites humeurs facétieuses, mêlé de pluie rageuse, et par dessus tout, une haine absolument glaciale. Travailler avec la burle comme collègue est abomiffreux. On en viendrait presque à apprécier l'Eissero, le très tempétueux vent du sud, à la limite comme d'un chef un peu atrabilaire, mais dont on s'habitue avec le temps.

C'est ainsi qu'au gré d'une journée épouvantable, j'ai essayé de travailler au potager, mais que de peine ! Apparemment en patois lotois (du Lot), on dit mascagner. C'est comment dire, s'acharner à travailler comme un idiot, improductif, et qu'on ferait mieux de rester au lit ! Ou, à défaut, avec une tasse de thé fumante. Le rêve ! Hé, vous croyez que je vous écris comment en ce moment ?! Mascagner, on ne dit pas ça ici, mais on devrait pourtant, car au vu du nombre de journées de vent, de pluie, de brouillard glauque, c'est un métier pour le moins répandu !

Mais en même temps, je ne sais pas vraiment si je souhaite évoquer autre chose qu'un gros-temps comme ça. Les gours de la rivière de Thines - ce dont tout le monde parle, l'eau limpide et fraîche durant les journées brûlantes de canicule - sera-ce un propos ? Je l'ignore. Ces dernières soirées d'hiver, j'ai lu une phrase touchante (Valérie Perrin, les oubliés du dimanche) : J'ai toujours été comme ça. Je rêve d'amour, mais dès qu'on me l'offre, ça m'horripile. Je deviens méchante et odieuse. Je-ne-me-rappelle-plus-comment est très tendre et je ne sais pas si c'est parce que la vie ne m'a pas fait de cadeaux, mais je crois que j'ai besoin d'un amoureux qui gratte comme du papier de verre dans les encoignures.

Sans que cela ne soit à propos - loin de moi l'idée de parler de rêve d'amour ; un coeur gelé - peut-être serait-ce là que réside le sentiment prédominant, tout en restant pour autant vaporeux et évanescent : l'été c'est agréable, mais on n'en a rien à dire. Ca ne gène pas. Il y a un temps pour tout. L'été a toujours été comme cela, un ouvrez les guillemets sur un temps avec les gens, avec le monde qu'on pourrait dire parfois. Ce n'est pas pour rien que deux demi-cinglés (on s'entend bien, on est givrés pareil) vont chercher les déserts minéraux - atrocement noirs - de l'Islande des terres, et reviennent avec des engelures au mois d'août. Qu'on se comprenne, on n'arrive pas à Tastavins par hasard. C'est l'une des rares vallées ardéchoise à être en impasse. Les autres sont traversées. Des gens, mais des gens qui ne sont pas là : ils passent, ils sont pour autre chose. Alors voilà, on est là, pour ça, pour là. Et quand on voit le regard rempli d'humanité de Jean Fournet, on en ressent une intense fierté. Et lorsque l'on entend les paroles de feu Noé Chat de Dépoudent [le gars avait l'air de toujours sourire, même dans la dureté de la vie] : la vallée, c'est la friche. Il n'y a plus personne. Plus personne qui a ces gestes là. Mais je crois que ça va revenir. Dans cent ans les gens reviendront à cette vie, a ces gestes. Ou peut-être plus vite que ça. J'en rêve parfois. Oui j'en rêve parfois...

Des vieux à qui on vendrait son âme, ne serait-ce que pour leur donner raison, leur offrir bonheur aussi - puissent mes gestes être à l'honneur de leurs vies et de leurs rêves, à ces anciens du pays. Mémoires de la Vallée, quand le vieux se met à pleurer, pour nous Montselgues c'était un refuge, qu'il sort avec peine. Que pourrions-nous dire d'autre ? Il n'est pas de parole plus précieuse. La vérité est là. La burle, l'Eissero, la Frette, c'est de la décoration. Certes elle va très bien pour écrire des textes agités d'un romantisme brut à la De Chateaubriand, mais ce n'est autre qu'un décor de théâtre. Il est de ces livres qu'on déteste, on a envie de les arrêter avant la fin, puis au gré de quatre relectures, quelquefois pire - mais rarement - ils se révèlent d'un brusque indispensable : les vieux bouquins tous frippés dont on ressent une légère honte en les prêtant, et pourtant. Le livre d'une vie, arriver ici, vouloir refermer la page, puis relire.

Lorsque j'ai été au bassin tout à l'heure, je n'ai ressenti aucune émotion. Cette maçonnerie granitique reçoit les eaux de la rivière de Thines, déviée dans un petit captage de 800 mètres de long : la béalière qu'on dit. Durant 113 jours, je me suis lavé dedans. Pour les plus mauvais moments, il a fallu casser la glace, ou, ce fut plus désagréable et compliqué, se laver sous la pluie à la première heure du matin. Désormais que j'ai des conditions moins dures, j'ai regardé l'eau - comme ça, simplement - me posant la question si je ressentais la moindre nostalgie, du soulagement, voire de la rancune peut-être. Mais non, rien en réalité.

Avant-hier, une salamandre était sur le rebord du bassin, me regardant d'un oeil torve et froid. Tous ses têtards dans le bassin, qui ont compliqué ma vie durant des semaines, étaient en train de s'ébaudir. Ah, c'est toi qui a imposé toute cette pornographie à mes petits, me dit-elle !

Ici dans la Cévenne, on se fout de tout : des actualités surtout, des politiques par dessus tout, du travail, de la pression humaine (embouteillage, voire même politesse, ou non, disons plutôt des règles de bonne convenance). Mais on ne se fout pas de la météo ni des voisins. Tina disait : si tu veux bosser ici, il y a franchement moyen, et si tu préfères ne rien faire, c'est honnêtement possible aussi. En tout état de cause, il s'avère qu'on se moque de beaucoup de choses et au départ c'est déstabilisant. Cela explique que pour de nombreux sujets, qui au demeurant peuvent pourtant apparaitre comme important, on ne ressente rien. Mais rien. Par contre c'est vrai qu'on parle beaucoup du temps qu'il fait. Je crois qu'à force de solitude, d'isolement et de vastes domaines naturels vides de tout humain, on devient un peu des ovnis. On s'étonne soi-même : on se cherche devant les eaux du bassin. Alors, seule une phrase banale arrive à émerger des eaux claires et pures : ce qui doit être est.

28 février 2020 - Thines



De ce grand trajet d'un monde à l'autre, c'est peut-être celle d'un décrescendo dont il faudrait garder l'image. Tout d'abord à Montargis, l'on pourrait parler d'un déluge de camions. Pas la peine de dépasser, le suivant du suivant est en vue, transport de marchandise indonésienne, déforestation, huile de palme, du genre probablement. Les deux tours de la centrale nucléaire de Belleville-sur-Loire (ou plus-du-tout belle ville soit dit en passant) émergent avec peine de la brume, spectacle dantesque de mort, réminiscence d'images lointaines de Chornobyl, le même climat de plaine alluvionnaire peut-être, je ne sais pas trop. A la radio, les rebellocrates de France Inter (le seul truc que je capte, pour passer le temps, je n'ai toujours pas mes disques), s'excitent sur des conneries, virant à l'obsessionnel au fil des heures. Ca les travaille, ça sent le verbe pleinement parisien, l'accent, le mot parfois. Chansonniers de l'Etat en louanges indistinctes : les politiques on les aime, ils sont indispensables, ils vont permettre la croissance, la croissaaaance...

Au gré d'un déluge ininterrompu de conneries, Rance Inter méprise ce qui ne lui ressemble pas, allégresse fusionnelle d'un corps de métier devenu comme ça par glissement imperceptible, une question toutefois, et soudainement saisissante : qui admirez-vous ? Un grand temps de silence, non pas que trouver s'avère une gageure, non, plutôt la simple et limpide question : serait-ce autre chose que ? Par justesse, par pureté, par équité envers les autres ?

J'admire Julio Llamazares, pour avoir imagé la mort comme un moment ni effrayant ni désirable, un instant très doux, qui convient un peu comme toute chose, une tasse de thé fumante lors d'un repos impromptu dans un après midi frisquet, une mélodie emplie d'une sérénité suave et discrète. La mort est assez souvent abordée sous un regard d'intensité, honnie, douloureuse ; c'est la violence de la fin. Au gré d'un parcours dans la forêt, Llamazares en a fait une chose comme une autre - pas banale comme un livre de cuisine -, sans emphase, sans dépression, sans idée suicidaire, sans éloge mielleuse de la beauté de l'existence, et s'il est une chose que ça force, c'est l'admiration. Je ne connais pas, ailleurs, de monologue si pur.

A partir de Gannat, la longueur du trajet a paru infinie, mais au loin pointaient les premières couleurs vert-bleu-gris-noir tout ça ensemble des monts d'Auvergne. Un premier sentiment naissant, ça y est, c'est beau. Puis enfin la Haute-Loire, Costaros, Landos. De moins en moins de monde. Deux heures restantes. C'est abordable, ça se rétrécit.

A partir de Lanarce, je n'ai plus vu personne, comme la dernière fois. J'ai dû éviter des cailloux sur la route, puis contourner un troupeau en goguette à proximité de Loubaresse. Très doux sentiment d'être chez soi. Lorsque j'ai abordé Raymonde, la belle roulotte restée seule dix jours - long, rapide, intense, mille kilomètres heure - le temps s'est ralenti. Puis le lendemain encore. Ralenti, ralenti, ralenti. Je me suis à nouveau retrouvé devant le vide, j'ai senti ça très bon. Puis, face à cette immensité de solitude, de rien du tout, même pas d'absence parce qu'il n'y a personne, du temps à foison, une pression inexistante, un rythme engourdi, je me suis ressenti comme face à la mort : ça doit être ça, un moment ni court ni long, où bien comme tout, on lâche la course effrénée - presque ça sert à rien, stérilité des gestes inutiles - la grande, l'immense sérénité du vide. En repartant de mes terres-d'avant, je mêlais ces sentiments ambigus : beaucoup de gens adorables, mais beaucoup de monde, de mouvements, de bruits, de densité. Cet écart désormais est ma maison. Ca pourrait être aussi bien ici qu'un ailleurs ou toute sorte d'ailleurs comme ça, toutefois se nourrir intensément d'un rien-du-tout, modeste et tangible.

Il serait outrancier de dire que je n'ai pas apprécié ce séjour (au contraire, sans détour aucun, sans hésitation d'ailleurs). Les gens aussi bien charmants que simplement sympas ont répondu présent, malgré des délais plutôt brefs et des parcours un peu tendus, c'est un bénéfice mélangeant à la fois l'altruisme et le côté affectif. En réalité, c'est un peu une question de place. Certains aiment le très rangé, d'autre un milieu de vie désordonné, certains le foisonnant, d'autres l'austère. En réalité, ce qu'il ressort, c'est que la pression urbaine engendre un malaise, car quoi qu'il en soit, aucun humain n'est fait pour apprécier un embouteillage, une autoroute, le bitume surchauffé, l'entassement dans des appartements boîte-à-chaussure de faible qualité, l'emploi salarié dégradé. La Boissière offre un autre. Oh, disons-le, loin d'être parfait, on le sait. C'est ampoulé, dur parfois, douloureux en certains évènements ou certaines solitudes hivernales, mais c'est sain. Cette ruralité, elle pourrait être mille. Oui je suis attaché au caractère sauvage de la Cévenne, mais le Cézallier le vaut tout autant, l'Aubrac encore mieux peut-être, et qu'en sais-je.

Ce qui fait des noeuds dans tous ces cordages, lieu ou pas-lieu, c'est la solidarité. Certes nous n'avons pas servi à grand chose lors d'un passage chez Ut-ut près de Saint-Julien du Sault, à tendre une bâche de serre, mais ce qui compte est la solidarité : être là, comme ça, simplement ; c'est choupinou-positif. Pour le moral c'est énorme. Le reste suit, le reste du reste importe peu. Je le sais d'un vécu au parcours simple : cet hiver, La Boissière était d'un poids si lourd, je craquais de toutes parts, des fissures dans le corps. Les gens qui m'ont soutenu liront (ou ne liront jamais) ces lignes. Ce n'est pas moi qui aie tenu, c'est nous. Nous tous. Ensemble. L'entraide, l'autre loi de la jungle.

Le présent, tout comme le futur rêvé chaque jour, fragile, vaporeux, n'est que ça ou quasiment. Lorsqu'on me demande de quoi j'ai besoin ici, je bredouille des pots à confiture vides, je bégaie des hésitations brouillardeuses. Oui certes c'est vrai, mais au-delà, ce qui est nécessité représente avant tout ce qui permettrait de rendre heureux autrui, et du coup ça peut être tout et n'importe quoi ; en réalité la relation est avant tout d'avoir vidé mon existence de l'objet de mars à juin 2019, le but n'est pas d'entasser à nouveau. En quelques mots, rendre les autres heureux avec une spontanéité enfantine. Après en somme, je suis si content de voir une sitelle à l'envers sur un arbre, ou m'émerveiller devant un lever de soleil un peu audacieux, que m'importe le reste ? La société a voulu nous fabriquer comme un catalogue de supermarché, je crois que nous sommes de plus en plus nombreux à ne plus aisément tolérer ça. L'entraide comme mode de fonctionnement, l'objet que s'il rend un coeur lumineux, parce qu'on est de cette marque là par ici. Puis parce qu'on va mourir un de ces jours et que le temps passe à toute allure : quand on repense aux moments précieux, c'étaient les entraides reçues, celles données. N'est-ce pas exact ? Prémonition que le monde d'après sera ça.

Comme le cite mon frérot, une brève de rue rigolote : il était visionnaire avant les autres. 

Faut-il avoir mon âge pour se rendre compte que seule la femelle Colvert fait coin-coin, le mâle n'émettant qu'un sifflement ? Est-ce normal de percevoir un réel trou noir concernant cinq années d'enseignement de sciences physiques en secondaire, de calculs et de mécanique des sols à l'université ? Trou abyssal, il m'est impossible de dire ce qui fut enseigné. Ca parmi d'autres. L'on me rétorque : il s'agit d'acquérir une logique. N'empêche que je bute encore et toujours à faire mes macérats glycérinés, les savons que je fabrique sont mous dès les chaleurs, je peinais encore jusqu'à peu à démarrer un feu. Que dire ? Quelquefois le sentiment de parcelles d'enfance perdues, ou non c'est complexe, plutôt rangées dans de mauvais emplacements. Toujours cette question de lieu : être à sa place. Il faut se pardonner. On ne lutte pas contre ça à 13 ans. Il est déjà un bénéfice de ressentir en soi la bonne place maintenant - c'est comme si soudainement, le bazar s'apaisait. Alors on se marre quand un mec pas très net fait groink-groink dans le train, devant des pâtisseries pour le moins indécentes. On s'offre de petits bonheurs. Juste des petits, ça suffit bien. 

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