2 septembre 2019 - Cour et Buis



La période est encore remarquablement mouvementée. A la base, ce qui devrait se retraduire par des hauts et des bas est en réalité une somme de très hauts et de très-très bas. C’est provoqué par l’intensité de ce qu’il se passe au presque-quotidien et certes, ce n’est pas des moindres. Il s’avère qu’étant pour le moins gigantesquement seul dans la mêlée, ça fragilise d’autant plus. Reste que, les bas tombent relativement vite dans un ravin et s’oublient, heureusement ; en somme le bilan est plaisant.

Depuis Cour et Buis, petite commune rurale du nord de l’Isère, à la ferme de chez Céline. Le site est un corps d’exploitation ancien, bâti en pisé. C’est une curieuse architecture locale, les murs sont constitués de briques massives en terre tassée. Le site est traditionnel et avenant.

La ferme en tant que telle consiste en l’élevage de 48 chevaux Camargue et une bonne vingtaine d’aurochs. Ce sont des vaches un peu particulières étant donné qu’elles sont « sur pattes » les dessins de Lascaux : des vaches préhistoriques. Considérant que la race est éteinte, il s’agit en vérité d’aurochs reconstitués. La variété a été recrée par deux chercheurs dans les années 30.

Evoluant dans de vastes enclos forestiers entrecoupés de prairies et de ruisseaux, les animaux peuvent vivre une existence paisible, notablement marquée par la faculté d’être dans un milieu qui leur convient, vaste et varié. Ici les aurochs ne sont pas écornés (ça fait super méga mal à l’animal d’être écorné). Le taureau utilise ses cornes pour baisser les branchages. Ses vaches se font alors un festin tandis le taureau patiente. Véritable bulldozer sur pattes et rustique, l’auroch défonce les bosquets si ça lui chante, et surtout si l’herbe est verte derrière. Dans la forêt et sous la pluie, on entend les branchages craquer, puis meeeeeuuuuh ! Bon certes, il en fait de même avec les clôtures ! Mais ici en ce coin tranquille, ça ne dérange personne… tandis qu’au fil de chemins tous bleus de chicorées en fleurs, on répare et on répare !

Les Camargue quant à eux sont rustiques, indépendants, joueurs et d’un caractère bien trempé. De temps à autre, ils partent en de grandes embardées en faisant « hululu » comme disait mon petit frère. Ils jouent avec le bassin d’eau puis en ruades, rappellent leur caractère sauvage.

Le séjour à Cour et Buis n’est pas destiné à de l’apprentissage, il s’agit d’une amitié. En effet je ne vais pas élever des aurochs à ma future ferme. Les travaux menés sont plus de l’ordre de l’entraide que de l’écolage. Reste que la présence dans une ferme est remarquablement riche d’enseignement, quel que soit le mode d’exploitation engagé. C’est donc un très bon séjour. 

Du point de vue des nouvelles, c’est là qu’on s’engage dans les courbes stratosphériques des émotions bien chamboulées.

Premièrement la ferme en Ardèche. Bien que ça reste encore un sujet compliqué et évolutif, on peut globalement dire que c’est fait, c’est acheté. Le dossier est chez le notaire et désormais, c’est le délai d’attente de trois mois permettant de réaliser l’acte de vente. Autrement dit, il est envisageable que j’y sois pour décembre. Avoir une ferme est un gros-gros rêve qui se réalise, tout de même.

Un séjour de 8 jours sur place a permis de voir absolument tous les villages alentours, évaluer les distances, les bénéfices de chaque lieu, mais aussi et surtout de rencontrer la quasi-totalité du voisinage. Dans ce recoin extrêmement isolé de la ruralité ardéchoise, autant dire que les relations de bonne qualité avec les voisins sont importantes. La présence sur place a généré de fortes inquiétudes : étroitesse des routes, isolation extrême, climat rude, sol granitique. Chaque aspect a possédé sa solution mais autant dire que ça n’a pas été immédiat.

Il faut avouer que si je n’avais pas été accueilli par Jean et Camille, presque-voisins d’un peu plus bas, l’aventure ardéchoise se serait arrêtée là. Au fil de repas offerts et d’une gentillesse à la fois simple et spontanée, ils ont su rassurer et trouver les bons contacts pour prouver les bases de leurs rassurances. Que c’est riche de bénéficier de cette bienveillance.

Au fil des voyages dans les fermes, je sais de plus en plus ce que je vais y proposer : permaculture en respect du sol, poules pour les œufs, herboristerie et exploitation de la châtaigneraie. Ca fait déjà énorme. Les premiers chantiers consisteront à couvrir les terrasses de feuillage humifère (les sols sont actuellement enherbés de graminées rudes), construire la serre, bâtir le poulailler, construire les claies de séchage et le labo pour l’herboristerie.

Deuxièmement et fameux sujet, la roulotte. Normalement je bénéficiais de Raymonde, une superbe roulotte. Cependant, le constructeur ayant pris 6 mois de retard – plus du ‘encore indéterminé’ – j’ai renoncé au projet en début août. Au fil d’un conflit démoralisant en ces dernières semaines, il s’avère en fin de compte que le fabricant a réalisé des efforts. Comprenant le désarroi et que je coulais tel un Titanic (il refusait de me rembourser et l’on s’orientait vers une résolution en justice de proximité, en bref l’horreur), il m’offre désormais une roulotte nettement plus grande, prête au 15 octobre. L’objet de la concession est que celle-ci sert actuellement à être montrée à de futurs acheteurs, sans roulage spécifique. Elle est extrêmement belle.

En tant qu’effondré, ça fait depuis mars que je déconstruis et reconstruis et je ne serais pas étonné que ça prenne, en tout et pour tout, un an au complet. Le bilan est que ça va bien, même si émotionnellement, le sentiment de solitude est sensible et poisseux. C’est trop gros pour le petit gars que je suis. Je rêve d’un noël auprès des forêts. Il caillera sa mère, je serai seul face au terres – certainement totalement désemparé – mais a minima, les grosses transformations seront achevées.

Au printemps, lorsque les jours seront plus agréables et que les premières cultures sortiront de terre, je pourrai inviter des effondrés en Ardèche, sans autre forme que la solidarité-gentillesse pure dont je bénéficie maintenant : autant chez Céline que je le sais, les prochains effondrés que je rencontrerai de site en site. Peu nous importent nos pauvretés, parfois crues, nous avons de grands cœurs et ça vaut combien de richesses.



17 août 2019 - Lombron



L'oignon fait la force

Ce récit de compagnonnage est rédigé afin de montrer que « c'est possible ». Cet aspect avait déjà été évoqué précédemment, notamment parce qu'il existe une certaine culpabilité à étaler publiquement de la vie privée à tour de manivelle. Reste que, le festival sans transition en témoignant d'ailleurs, on possède chacun intrinsèquement une multiplicité de paysages intérieurs quant à l'effondrement en cours et à venir, ainsi qu'une myriade de facettes quant aux réactions possibles – parfois des dissensions (même entre nous). Mon témoignage a surtout pour but de vous rassurer ; je ne vais pas dire que quel que soit votre chemin ça marchera, mais 'ensemble' en réalité, ça marche plutôt pas mal.

Après avoir passé un séjour de 5 semaines à Gesvres en Mayenne, afin d'apprendre à faire du fromage de chèvre et en résumé, s'occuper d'animaux de la ferme, je me suis rendu à Lombron dans la Sarthe [une courte semaine auprès de la ferme de mes amis, Delf et Fred]. C'est une amap où sont produits des légumes, distribués en paniers hebdomadaires. Le volume légumier correspond à 110 familles. Cet établissement se décrit comme un maraichage plutôt classique, en bio, avec un travail minimum de la terre. Il n'y est pas pratiqué de permaculture ni d'élevage.

Cet établissement honnête et soigné permet de bien percevoir les avantages indéniables d'une culture aussi qualitative, ainsi que les faiblesses inhérentes à ces grandes zones de cultures identiques. Dès qu'un légume est travaillé, ça se répercute par des masses assez lourdes de travail. La récolte des oignons a pris une journée, même s'il est vrai à décharge que c'est une excellente année, ce qui à ce titre n'est pas le cas des betteraves.

Dans le cadre d'un monde d'après, il est très clair qu'on aura besoin de gens possédant cette capacité à cultiver. Sans exclusive d’ailleurs, mais ce sera bien.

Les autres nouvelles sont... oui bon c'est vrai je parle d'une amap, de carottes, une diversion banale, sans évoquer ce qui remue, sans aborder la fragilité de l’important. 

Bref, ça ne va pas plaire à Anthony Brault parce que je vais avec une certaine délectation chatouiller les pieds à un quart de sa conférence ; que cela soit dit en contrepoint, c'est sans rancune, voire même en réaction à son propos fort à propos. Son témoignage choc presque électrochoc n'est autre qu'un espace de plus permettant d'avancer vers un meilleur, ou tout du moins un espéré-meilleur. En résumé Anthony, j'achète une ferme et elle est dans un trou paumé.

A plusieurs familles, on pensait mettre deux ans à y arriver, et encore…, y arriver ?, puis c'est arrivé en cinq mois. Je pensais prendre deux ans de compagnonnage, et me voilà quasiment à l'orée de tenir un établissement agricole, moi... qui ne sait rien faire (demi-panique ? Non de l'apaisement. Avec vous, cela sera apaisé et en fait, rien d’autre).

Cette ferme est localisée à Malarce-Sur-La-Thines, en Ardèche. Comme évoqué à Valérie et Marc de la Ferme Légère (Ariège), des gens formidables, ce lieu pourrait s'appeler Le rocher dans la tempête. Le but est de perdurer une autonomie alimentaire toute relative, en collaboration avec le voisinage, le village, les voyageurs. Le but est de régénérer les terres en cultivant, en plantant des arbres, en dressant des ruches et des fermes à papillons. Mais, aussi, le but est d'accueillir.

Bref les trois buts de ma vie, piliers encore fragiles : autonomie alimentaire, régénérer, aider.

Dans l'immédiat, c'est un lieu où je serai seul. Les autres occupants arriveront dans un an et demi. Le site aura vocation, aujourd'hui comme demain, à accueillir les gens voulant fuir une vie toxique, voulant vivre authentique, fragile et autrement. Au même titre que j'ai subi un ras de marée de solidarité de la part d'adopte un collapso, ce lieu permettra d'accueillir des effondrés : juste retour des choses, sans attente, sans argent, sans loyer, sans exigence. Pas que des effondrés d’ailleurs. Des humains. Voilà. C’est tout…

Pour l'instant, le sujet est à l'étape du compromis de vente, cela signifie qu'il ne faut pas rêver trop fort, réellement tout peut encore arriver (mais quelque part aussi il ne faut pas voir le mal partout, de vastes possibles voient le jour). Si tout se passe bien, je pourrais éventuellement y poser les valises à la fin du mois de décembre.

Mis-à-part qu'on va rencontrer le maire afin de se présenter et de bien percevoir les champs de possibles : de quoi les gens du village ont-ils besoin ?, le projet ne comporte pas de vaste dimension politique. Reste que, ce n'est pas (mais alors absolument pas) s'enfermer dans sa bad avec Samantha.

D'ailleurs ces termes de futur propriétaire terrien et de futur exploitant agricole me remplissent d'une peur profonde mêlée d'une certaine part d'aversion. Juste une persistante envie d'être un futur être humain, rien d’autre en réalité, ce que la vie d'avant avait quelque part volontairement anesthésié (une procédure inconsciente de diversion afin de ne pas trop penser ?). Bref donc, sans faire du kilomètre de texte, dire qu’atteindre des rêves c’est possible. Moi, oser écrire le « je », maladroit discret pudique et résolument pas-du-tout-confiance-en-moi : j'ai tout plaqué, je me suis planté quinze fois, je m'en suis sorti, sans arrêt, grâce à vous mes amis d'un jour ou de toujours ; oser écrire que vous êtes précieux (oui encore) et voilà aujourd’hui se trouver à l’orée de monter un site permettant de l'accueil. Des rêves qui approchent à petit pas de la réalité. Timide, c'est encore très-très loin (l'impatience crie trop loin) mais oui ça avance.

Vous rassurer. Ca marche donc ces choses là ?
Une fin du monde comme ça ?
Ensemble ?

Les copains me regardent, à la fois curieux, distants et étonnamment envieux (je ne pensais pas ça d’eux, je les aime d'ailleurs, mais soit, là n'est pas le propos). Certains disent tu dois quand même vachement en chier à ne pas savoir où tu es demain (actuellement je suis sans domicile et nomade, je vis de la gentillesse des gens). Tu es dans l'agriculture, oh c'est monotone, tu dois avoir mal. Et tu vis quasiment sans argent, mais alors tu es super pauvre ? Tu dois galérer ? Les amis, les amis... je vous le dis, non !

Si vous saviez...

Je rencontre des gens sincères, de tous horizons, des rennais, des nantais, des angevins, des parisiens, des gens bien, des gens distants, des intellectuels, des fermiers, des voisins de voisins...

Ou… ou…   si... en fait si je galère les amis.

Parce que les gens que je rencontre, il faut les quitter.

Nos rencontres possèdent une sincérité décuplée.

Si bien qu’au-delà de toutes les questions d'apprentissage dans les écolieux (c'est dense), d'achat de ferme (c'est du gros projet), de viabilisation économique pour pouvoir faire profiter des gens dans le désarroi, s'il y a bien un endroit dans tout cela où mes amis, j'ai mal et grossièrement j’en chie, de mon coeur c'est d'aimer.

De tous ces gens que j'ai pu croiser, vous avez généré un tsunami émotionnel. Ca valait le coup de casser cette putain de saloperie de carapace, car indéniablement c'est mignon-chaton de jouer au survivo, mais peu à peu j'ai cassé mon intérieur à force de blinder, ça s'est étiolé sans eau et sans lumière. De vous rencontrer vous la petite bande d'effondrés, et quand bien même il arrive qu'on ne soit pas d'accord, purée ce que ça génère comme flot sentimental.

J’ai croisé des essentiels. Définition : adjectif éventuellement, encore que... comment dire, disons que a contrario parler avec sa famille et ses amis, se regarder, se demander pourquoi piscine-plage-soleil car en fait coca-cola-total-tf1, puis arpenter les artères d’un grand centre commercial. Les gens les enfants les commerces : cinéma, pourquoi ? De cela, des années accumulées de soldes d'hiver, puis rien + rien en fait : vague terre stérile à la culture difficile, il ne sort que peu de terre. Puis vous, si peu on ne se connait pas, on se croise quelques jours au détour d’une ferme / expériences, raconter ses cultures personnelles, sans fard sans filtre sans détour, sa vision crue et affective du présent, nos racines amochées, nos enfances douloureuses, nos futurs guère mieux mais plein d’entrain, se tenir la main, se serrer dans les bras / ne penser plus qu’à ça, (beaucoup), nous sommes des arrachés, des écorchés, pourtant que de douceur et que de manque et que de bonheur intense à se retrouver et... débordement d’affection.

C'est sans regret, mais ça fait mal.

Cette saison sarthoise est à demi-teinte car c'est un flottement : une bulle qui se promène à faible hauteur, fragile, il ne se passe pas grand chose en somme. Aujourd'hui je prendrai les routes de l'Ardèche, pour le compromis de vente. Ca solidifiera les rêves que ce soit fait, a minima c'est déjà ça. Puis ensuite, les routes vers deux fermes d'effondrés à proximité de Lyon. Je replongerai dans toute une série de zones blanches gsm, à nouveau ces difficultés de devoir répondre sur un minuscule écran de téléphone (ici je profite d'une brève trêve). Le but n'est pas de plaquer le récit d'une existence, c’est de témoigner qu'au travers de 150 fragilités – les écueils sont bel et bien présents – ensemble on est, ensemble je suis, grâce à vous ensemble ce sera, ensemble vous pouvez être, même si ça vous parait dur ou grandiose. A défaut de pouvoir dire autre chose et à ce titre les mêmes paroles que la dernière fois : si la fin du monde c'est ça, alors ça sera bien.

Je n'ai d'autre mot de la fin que de vous remercier, encore. C'est bête, c'est maladroit, mais peu importe. C'est bien comme ça.








4 août 2019 - Saint-Pierre des Nids



Le séjour à Gesvres a permis de rencontrer Cyril et Florence, herboristes à Saint-Pierre des Nids, petite commune des Alpes Mancelles à deux pas de la ferme Les Vallées. J’ai pu bénéficier de la chance d’être accueilli dans leur établissement durant une journée, afin de prendre connaissance du rare métier d’herboriste.

Rendez-vous tôt sur le site, au loin les brumes sont encore rampantes sur les pâtures. L’accueil est chaleureux. Aux murs, d’innombrables planches présentent les plantes. C’est beau comme tout.

La journée débute par l’atelier, dans lequel les plantes sont préparées. Des brins sont disposés au séchage dans de vastes claies. Il faut éplucher les plantes par des gestes manuels d’une adresse certaine. Le souhait de qualité est si intense que tout est réalisé à l’ancienne : des mouvements ancestraux de précision. Une production arkopharma où la plante est passée au broyeur a une valeur, en cet établissement la qualité du produit est telle que la valeur est cent fois supérieure. La vertu des plantes est conservée, tandis que l’industriel est déplorable.

De ce fait, le travail est celui d’un respect de la plante, d’une grande minutie et d’une lenteur ineffable. Une plante au séchage trop rapide, passée au broyeur, est simplement morte. Elle perd ses valeurs essentielles. Avec le travail à l’atelier et cette pratique, les vertus sont préservées.

Durant la pause de midi, Cyril a contrôlé les macérations huileuses solarisées et ses vinaigres d’ail des ours.

L’après-midi a été consacrée à la récolte, la forte rosée du matin étant passée. La cueillette du bleuet est éreintante au niveau physique, mais c’est chouette. Admiration pour eux qui sont au champ sept jours sur sept. On partage la récolte avec les abeilles, qui sont agréablement présentes. Lors de la cueillette, les rhizomes des champignons envoient un signal, ce qui provoque que les bleuets de la fin du rayon se dépêchent intensément de fleurir. On le voit à l’œil nu heure par heure. Le rythme est celui des plantes, c’est respectueux.

Lorsque j’ai quitté le lieu, après quelques dizaines de conseils judicieux sur mes cueillettes dans les chemins de campagne – souvent maladroites – j’ai ressenti que ce couple perdure une activité certes dure mais précieuse. Avant, chaque coin de jardin possédait ses petites plantes médicinales ; de nos jours tout cela a disparu au profit de gazons bien tondus. Bien que ça ne soit pas leur vocation, il est clair que chacun devrait pouvoir bénéficier de la chance de les rencontrer.

Connaître leur métier prendrait un an au strict minimum, à condition encore de connaître leur bibliothèque. Et à vrai dire, encore et encore. C’est touffu et exigeant. Mais en guise de toute petite introduction, ça fait plaisir. Mes remerciements sont vifs.

Quant à la ferme à Gesvres, un mois sur place aura permis de cerner les souhaits en matière de production animale. C’est un enseignement bon. Il en ressort que je ferai très peu à l’avenir, mais soit ce n’est guère une surprise. En faire partie intégrante a permis de savoir. Des Vallées, il faudra en partir, vers l’Ardèche, car je suis appelé à des démarches administratives qui se font désormais tangibles. Cela devient peu à peu concret, mais j’en reparlerai.

Ces rencontres scellent une fragilité intense. Je n’ai d’autre mot. Mais c’est bien, il faut l’accepter tel quel, se l’accorder, et cultiver cela comme un terreau fertile.






18 juillet 2019 - Gesvres



Pour rien au monde revenir en arrière.

Je suis arrivé à Gesvres dimanche passé. C’est une ferme tenue par une artisan-fromager : Genny. Le site est allié à un écolieu tenu par Gwénaëlle. Sur le site de la ferme sont élevés poules et poussins, canards, oies, dindes, brebis, chèvres, porcs laineux. A l’écolieu, les terres sont vouées à la permaculture. Du transit est réalisé entre les deux terrains, séparés de 600 mètres, afin que les chèvres puissent brouter les abords de chemins, et qu’elles pâturent dans des terres nettement plus humides du fait de la petite rivière Ornette.

Tout est réalisé à l’ancienne, dans le but de respecter la nature. Dès lors, les chèvres sont traites à la main, les fonds de poulailler sont tapissés de fougères dans le but d’éloigner les poux. Un peu tout est comme ça, grande simplicité sans grand tralala, non pas contre la nature mais avec la nature. On travaille toute la journée de 6h30 – de bonne heure pour la lactation – jusqu’à 22 heures. On s’arrête beaucoup au milieu, et régulièrement d'ailleurs, mais on reste toujours ensemble. C’est une ambiance « social et entraide ». Si la fin du monde se profile comme ça, et bien ce sera sympa. Nous sommes ce que nous construisons.

J'ai mis une heure et quart pour rédiger ce bazar. En pleine zone blanche gsm, ça fait du défi étrange : mettre cent cinquante plombes pour ce qui se faisait en 30 secondes avant. Habitué à pomper du film à 4 mégas seconde, je suis heureux ici si j'arrive à choper... 100 kilos octets à la minute. Bon bref, trêfle de plaisanterie comme dirait un lapin dans un carré de luzerne, tout va bien, et ça fait déjà tellement de bien.






















13 juillet 2019 - Maintenon - La veille du départ


Après des mois à avoir été profondément éprouvé, stressé, mais plein d'entrain, le départ se profile. Demi-esquisse du fait que je serai toujours sans domicile (la construction de Raymonde a pris 100 jours de retard) et toujours sans date (le fournisseur est vague, ce n'est pas plaisant). Dès demain, je rejoindrai le premier écolieu. Les conditions seront précaires, logé sur place, mais ça permettra de vivre pleinement.

Sommes-nous relativement nombreux à être numéro 1 sur les croquis d'Arthur Keller ? Ici en cette médiocre ville de Maintenon, dont départ se profile heureusement demain, la réponse est oui. Ça va être choquant. Quelle sera l'inquiétude lorsque les situations globales vont se dégrader vers une courbe descendante difficile à maîtriser ?

Étant largement numéro 4 depuis des lustres, et si nous inventions le numéro 5 ? Se mettre volontairement tout en bas afin de reconstruire les fondations ? Irréaliste, utopique ? Certes qui pourrait en dire le contraire ? Il n'y a guère de réponse et plus que des questions tant on se sent démuni face à l'immobilisme sociétal.

Certains estiment que je me suis fait embrigader dans une secte, notamment et surtout sur les questions d'un effondrement imminent de la structure économique de la société thermo-industrielle. Puissent-ils avoir raison, car la chute sera douloureuse ; si elle peut s'avérer moins brusque, ça ne serait pas un mal. Quelque part désormais, ce qui (me) compte est d’œuvrer pour un monde meilleur, sans prosélytisme : chacun fait ce qu'il peut. Je ne parle même plus de ce qu'il veut. Imaginez-vous des gens plongés dans le travail salarié ne compensant pas par une intense vie de loisirs ? Impossible. C'est assez directement dépressif et dénué de sens.

Dès lors, j'ai réfléchi – gambergé, je me suis désorienté – dans une immensité de possibles. Comment donner un sens, comment être soi-même une vie meilleure ? Sans être présomptueux pour un sou (petit problème de confiance en soi), j'ai établi mon existence future en trois grands axes et en fin de compte, un peu tout rentrera là-dedans.

Premier axe : l'autonomie alimentaire
Faire de la bouffe, ce n'est pas facile. Le projet consiste à apprendre auprès de plusieurs écolieux, au gré des saisons, et dès lors se séparer de la nourriture manufacturée.
Le chocolat, le café et le riz figurent parmi les plus mauvais aliments en matière d'empreinte écologique. Ca va être très compliqué !
Rien que ce projet va demander une énergie folle. Ça semble à ce point hors de portée.

Deuxième axe : régénérer
Désormais, je calcule les grosses dépenses carbone. A chaque dépense, je me suis imposé de compenser. En quelque sorte, imposer n'est pas le bon mot : c'est plutôt le marqueur d'un souhait vif. En résumé vu de loin, ça signifie que si je fais un trajet de 40 kilogrammes Co2, je vais planter un équivalent permettant de régénérer.

Là dans l'immédiat, c'est un grand n'importe quoi car j'ignore comment on régénère. Déjà je songe à planter du fruitier sur tout plein de terres en déshérence, afin que tout un chacun puisse en profiter plus tard. C'est niais, mais en résumé cela ouvre un état d'esprit : apprendre, agir, quand bien même ça implique une certaine forme de désobéissance civile.

Troisième axe : aider
Ce qui sera très important. Outrepassant que l'effondrement sociétal sera graduel ou brusque, puissant ou étagé en mille millier de petites destructions locales – qui saurait le dire sans charlatanisme, il faut et faudra du monde pour aider. Sans détour l'axe le plus important pour moi, bien qu'absolument indissociable des autres.

C'est aussi parce que la solidarité locale s'est plus ou moins éteinte. Bienveillance gratos, ça fait tant de bien (vois celle que j'ai reçue ces dernières semaines, c'est émouvant). Aider les vieux, aider les gens qui seront perdus, dans le besoin. Les survivos prévoient un Mad Max 3. Pourquoi pas... Mais ce n'est pas en cela que je veux œuvrer.

Désormais que l'administratif est pour ainsi dire achevé, il va être enfin possible de se concentrer sur ces aspects nettement plus constructifs. L'étape suivante sera le premier écolieu.

9 juillet 2019 - Maintenon (fr), Mont-St-Guibert (be) - Dans la tornade

L'au revoir à la vie sédentaire, passage des clés, symbole de la porte ouverte vers un ailleurs.

En plein cœur du cyclone, texte rédigé depuis Namur, itinérant et d'une certaine manière, non loin d'être chaviré par les évènements. Tout se passe bien, malgré une forte vulnérabilité. L'épisode 1 était la préparation, l'épisode 2 est désormais le passage à l'action. La déconstruction s'est assez bien passée, la recontruction est quant à elle relativement difficile.

Emotionnellement, c'est un bombardement permanent ; le moral oscille entre l'euphorie des petites réussites, le bord des larmes à la moindre difficulté. C'est extrêmement fragilisé que j'avance. Une fois encore et force de répétition oblige, les soutiens des amis sont précieux, voire cette fois-ci indispensables. L'administratif fait ballotter et on se sent jeté dans une mer déchainée, minuscule fétu de paille, dérisoire : vraiment petit en somme. Sans les amis c'était trop dur.

Reste que ça marche, enfin, pour l'instant. Puisse cela s'achever sans trop tarder, sans trop d'embuches, pour enfin de concentrer sur l'essentiel de cette vie future.

Le poids carbone de l'entièreté de cette fin de démarche est 40,8 kg. Ca va en faire des arbres à planter... Soit, il faut assumer et ça le sera.

Les gens me disent que je suis courageux de faire tout ça. Puisse cette approche être intègre, c'est sûr, qui n'en rêverait pas, mais puisse-t-elle aussi signifier qu'elle est collective avant d'être banalement individuelle. Du point A au point Z, cela aura nécessité – du plus vraisemblable – la somme de mille actions. Combien de gens ont été impliqués, d'émetteurs, de receveurs ? Sans vous pas grand chose de solide, et sans les personnes qui m'ont aidé au plus près, moralement j'aurais été une bouillie. Que ces phrases soient un simple témoignage de remerciement poignant.

25 juin 2019 - Louvain-La-Neuve

La fin de déménagement a pris son inévitable tournure extrêmement chaotique. C'était à ce point prévisible que c'en était planifié ; dès lors tout va bien. Sans l'aide des amis, j'étais réduit à l'état de purée agro-industrielle en poudre. Encore une fois, merci à tous.

Le passage de la vie sédentaire à la vie nomade écoresponsable a impliqué une transformation du rapport à l'objet. Il a fallu supprimer 90% des possessions. État de fait complété que de la psychologie survivaliste, je suis graduellement passé à collapso. Sans solidarité, nous ne serions qu'en sursis et ce déménagement en a été une preuve éclatante : sans aide, à ce titre quand même forte, cela débouchait sur un échec critique.

Ce déménagement était désiré comme le moins-possible-émission-carbone ainsi qu'un moins-possible-poubelles. En voici un bilan, méticuleusement cautionné sur du papier de récupération.

Volume réduit, la valeur de 90% étant indispensable : 75%. Le volume excédentaire correspond à une tonne virgule 25 de nourriture placée sous vide : riz, légumineuses, quinoa, la machine à vide, les sacs à vide. Cela correspond à un reliquat survivaliste. Ce volume n'a pas été supprimé étant donné qu'il sera profitable aux communautés que nous allons fonder. Ce sera graduellement utilisé dès septembre. Ce reliquat a énormément alourdi le bilan carbone. Aussi, il s'agit d'objets sentimentaux, inutiles mais conservés. On reste humains...

Kilomètres parcourus en voiture : 806. Soit 97,5 kg CO2.
Kilomètres parcourus à pieds : 745.
Nombre de ventes ou dons : 302.
Nombre d'objets jetés (ils étaient vraiment morts) : 3 sacs poubelles de tout-venant, soit 150 g CO2 pour les sacs. Pour le contenant, non quantifiable mais assez élevé au vu que ça part en incinération. 1 caisse et demie de papiers-cartons. 1 sac de tissus partis en revalorisation de fibres. Quelques revalorisations de verre, de bois et de métal, minimes.
Nombre de jours de retard accumulés : actuellement et a priori 50.

Premier essai de compactage. 350 kg. A terme, 255 kg seront dévoués à la vie future.

Cela témoigne pleinement de la difficulté. Même quand on veut même quand on le veut fort ça reste difficile. Ne jugeons pas trop vite les gens qui font-ci ou qui font-ça. En tant que précurseur (encore que, c'est présomptueux, ça se répand comme une trainée de poudre), cette activité de déménagement démontre bien qu'aucune leçon n'est à donner.

Désormais sans table, sans chaise, un bête écran de pc par terre, ce compte-rendu témoigne de la forme que le quotidien va prendre. Quatre mois ont été nécessaires pour produire la photo ci-dessus, et pourtant ça a l'air à ce point anodin ! La fin de la première étape approche. Sans détour je le dis, je suis exténué, mais plus motivé que jamais en vue de cette transition.

Dernière soirée hygge au lac, enfin la flaque puisqu'il n'y a plus d'eau. J'en publiais en fin-avril une photo collapsologique pour le moins chaotique. Désormais le lac est vert, colonisé par un merveilleux chénopode. C'est beau. La nature a repris ses droits. C'est sur cette image que je quitte Louv : le témoignage d'une vie qui est belle et touchante. Prochaine publication sous peu, oh mazette que c'est proche, la photo du rendu des clés ; étape symbolique mais importante.


19 mai 2019 - Louvain-La-Neuve


A partir du mois d’août 2019, une vie d’itinérance va débuter. Quittant l’existence sédentaire, je prendrai logis dans une roulotte nommée Raymonde. C’est en clin d’œil à l'un des chats de Serge et Nadia, ce qui permet d’ailleurs de témoigner que les matous sont partout et indéniablement, forment une caste de maîtres du monde ! ฅ( ̳͒ᵕ ˑ̫ ᵕ ̳͒)ฅ❣

Avec Raymonde, je passerai de ferme en ferme afin d'apprendre à cultiver, sur un rythme lent (trois mois par établissement), une géographie courte (principalement le Val de Loire, l'Anjou, le pays Rennais), essentiellement des écolieux et presque sans travail salarié. Beaucoup de partage, de don, de lien social.

Cette micro-construction internet a vocation d’informer mes proches de là où je serai. Chaque article sera structuré avec la date plus le lieu de séjour en entête. Si l’endroit n’a pas vocation à devenir spécialement public, j’indiquerai uniquement le département. Cela facilitera les rencontres et les multiples champs de possibles. Cette structure, volontairement dépouillée, a été conçue afin d’être alimentée par mobile et pour mobile. De ce fait la version écran de pc est un peu baroque, toutefois fonctionnelle. A chaque article un peu long, une scission permet de ne pas devoir se taper les 999 photos, superfétatoires en la plupart des cas.

Les mois de juin et juillet sont pressentis comme brouillons, étant donné que tout cela doit se mettre en place. A chaque difficulté majeure s’étant présentée jusqu’ici, j’ai été soutenu par mes amis, mon frère et par des inconnus, porté par les flots et les vents. Soyez en tous profondément remerciés.

Le premier port d’escale sera à Gesvres, dans la Mayenne, et cela sera donc en août.

13 mai 2019 - Louvain-La-Neuve

Je préfère être et ne rien faire, que faire et ne rien être.
Grégor, volontaire dans un éco-hameau - Masquière, Lot et Garonne.

Que cette citation est belle. Elle est intimement dédiée à mes années de travail auprès d'un employeur toxique qui ne manquerait pas de s'y reconnaître. Soit, tout cela est derrière et désormais terminé. N'y revenons plus.

Cela fait – à quelques jours près – deux mois que je vide le logement. À un rythme irrégulier certes, peu soutenu probablement, mais ça avance. Cette démarche de zéro-déchet et presque zéro-carbone démontre l'effort à fournir : il est immense. Lorsque je dis au détour d'un rapide e-mail : j'arrive dans une demi-heure, je dois encore faire une livraison, Les Åstres me comparent à un dealer de blanche !

C'est en cette démarche que chaque objet prend sa valeur ; l'évaluer non pas en tant qu'encombrant mais en tant que chose qui a une histoire, une valeur, occupé du temps et de l'énergie pour être construite : à qui cela pourrait être utile et comment ? Comme je le redis, tout mettre au container égale si peu de force, face aux incessantes livraisons que j'organise. Encore une fois j'en suis toujours là, c'est dire la montagne. Cela démontre le rapport que l'on a avec l'objet. En virer quatre cinquième n'est pas l'affaire d'une simple formalité. Reste que ça vaut le coup. Amener la démarche à terme a bien évidemment une portée. Soit, j'y suis presque.

Désormais donc, je vois cette Louvain-La-Neuve que je vais quitter. Comme je l'écrivais à Mélø, la seule réelle chose qui va m'en manquer est son hygge à la Belge. Nous nous installons au bord du lac, soit avec le thé soit avec la cara, prenons le temps de vivre et partageons. Nous ne nous connaissons pas, mais qu'en importe ? Nous sommes ensemble, passons du temps au calme et au soleil ; au loin les oies et les bernaches discutent bruyamment. Au fil du hasard organisé ou pas, nous guidons des Erasmus un peu perdus et aux origines lointaines : Corée, Taïwan, Espagne. Qu'ai-je pu me moquer des trois québécoises qui se pognent le cul au bord du lôc !

Puisqu'il s'agit de partir, j'ai choisi de faire 28 photos de cette Louv' que je vais quitter. C'est une douce nostalgie qu'il convient de garder comme de bons moments. Cette ville n'est pas forcément belle, mais elle offre un mode de vie qui fait plaisir à habiter.

29 avril 2019 - Louvain-La-Neuve

Au gré d'une errance sur un site d'informations mainstream, ça se termine quasiment systématiquement par un commentaire dépité : c'est beau, puis l'extinction sans consulter le moindre papier. Cela devient aberrant à force de constater le décalage qu'il peut exister entre leur verbiage semi-publicitaire semi-propagandiste (voyez l'effort prodigué dans la modération des propos) et la vie que l'on mène. On ne se trouve carrément plus sur la même longueur d'onde : ils sont en 5G, on est en légumineuses ?

Même constat désenchanté sur l'aspect global d'internet. C'est l'inondation et elle n'est pas forcément jolie à chaque coin de rue. Entre les GAFA, les commerçants de chaînes, les faux-trucs vides d'hameçonnage, les milliers et milliers de sites d'auto-entrepreneurs, les youtube monétisés de super-bons-conseils-creux, absolument tous veulent ton argent ou tes données personnelles. Quelle ne fut pas la surprise lors de deux malheureux jours de panne d'adblock ; purée, mais internet c'est ça en vrai ? La submersion de popup vendeuses abonnez-vous-promo (tous ou presque) : il reste plus que 22 heures (SFR), voire même 120 personnes consultent cette annonce maintenant (airbnb, booking). Airbnb étant probablement un des pires exemples d'ubérisation de la société, le site se faisant passer pour un très gentil outil de mise en relation, basé sur le social et la confiance. Bein tiens... Du genre Blablacar ou Couchsurfing, même tromperie et guère mieux, mais passons.

Internet provoque à force l'émergence d'un sentiment déprimant. Absolument tout est déjà fait ou tout se voit maculé de commercialisation, de surcroît potentiellement trompeuse. Il suffit de se coller quelques minutes sur insta ou sur gogole images. Cherchez Trolltunga. Internet vous répondra assez prioritairement les sites de masse-tourisme : tripadvisor, allibert-trekking, earthtrekkers, 518 évaluations positives, etc etc ; les volumes payants de banques d'images : 123RF, istockphotos, depositphotos, shutterstock, dreamstime, fotolia, et j'en passe. Insta propose 127.946 photos à peu près identiques (véridique), du violent tourisme de masse au bout du caillou. C'en est à tel point qu'un site spécialisé en répétitions regroupe les photos de masse, toutes identiques, afin de dénoncer la dérive. Un autre site dévoile dans la même veine les instafake (you didn't sleep here). Le tourisme de masse défonce, papier dont l'impressionnante liste fait mal de véracité. Nous sommes responsables.

Face à cette déferlante, on se sent diminué. Quoi que l'on fasse, la diction sur internet ne comporte plus d'intérêt et se retrouve forcément plongée dans une nuée de conséquences négatives : stockage-données en salle serveurs, action pesante sur l'environnement, les autres font forcément mieux, c'est nécessairement déjà fait, voire même passons au pire : ce qui n'est pas encore fait va soit obtenir un succès relativement proche du néant (le plus courant), soit provoquer ce qu'on appelle un 'overtourism'. Allez pour les cas les plus généreux, la production sera reprise dans un faux-ami & bon-ennemi, le miteux Pinterest.

Au beau milieu de cette jungle abjecte se débattent des milliers de micro-entrepreneurs, qui essaient de lancer leur affaire avec une faible illusion de profits, mais aussi et surtout une réalité crue, celle que le milieu du travail devient vraiment difficile. Beaucoup essaient de s'en sortir comme ça, les déchets nauséabonds du milieu étant les influenceurs. En bref sur internet ils ont TOUT marchandisé. Ils ont même réussi à rendre marchand l'amour : "adopte" étant sans détour la détestation maximale.

Ces propos sont peu encourageants. Pourtant dans ce flot mercantile dégueulasse, il se cache des îlots. Ils sont étroits mais bel et bien existants. C'est le plus décrié des réseaux sociaux le plus immonde en soit qui se voit légèrement dévié : l'hideuse hydre à face de bouc. La conception des 'groupes privés' a permis l'émergence de véritables communautés, sans chasse à l'égo démesuré puisque de toute façon c'est privé. Là-dessus, un bon adblock ABP, cumulé à un bon ublock origin, cumulé à un bon ghostery, cumulé à un bon privacy badger, et voilà fb réduit à une purée rampante.

C'est au gré des forums de transition 2030 que je suis arrivé au nomadisme écologique (je déteste écologique parce que ça ramène aux politiques, quelle horreur, parlons plutôt de mésologique : la relation des êtres vivants avec leur environnement). Que tous ces anonymes soient remerciés pour l'aide spontanée qu'ils prodiguent, car internet en venait à faire désespérer. Que cela sorte de fb est franchement ubuesque et une douce revanche.

Ce contexte pousse à ne plus développer. L'émergence graduelle de l'abandon du site tchorski provient de là. Trop d'insta a fini par tuer, tout comme le tourisme de masse tue. A l'échelle de ce que nous visitions, même de faibles pressions avaient de l'impact. Cela pose plus ou moins directement la question du maintien du site morkitu (4,27 gigas de données), voire même la maintenance de cette mini-plateforme ; mais soit, c'est développé pour les amis, point barre.

En cela, tout n'est pas à jeter aux orties, très loin de là. Ce qui est fait est fait, ce qui a été fait le méritait. Reste qu'il faut évoluer. En errance ensoleillée dans Louv', je voyais une pub de magazine féminin (le papier qui sous-entend superficiel, commercial, psychologie, bref on se comprend hein), dont la couverture aurait pu être celle de cent mille autres identiques ; c'est toujours effrayant de voir cette masse disparate de magazines de m dans les librairies de m : qui lit ça ? Des milliers de papiers au rebut ? On s'en douterait quasiment quelque part, sans même plus d'étonnement tant on touche les confins de la déglingue. La couverture titrait "renaître".

Comme évoqué précédemment, j'ai refusé le geste de l'itinérance d'être celui d'une crise, ni d'une renaissance. A la place de renaître, j'ai lu 'se réveiller' et j'ai trouvé ça beau.

La transition va appeler à quitter et je suis très-très nostalgique de Louv'. Pas que d'ailleurs, nostalgique des années Belgique. Ce n'est pas à jeter, ce qui justifie pleinement l'absence de crise ; c'est donc construire une autre chose. L'espérance est une conviction. C'est cette croyance qui fut souvent un peu juste qui a désormais basculé de l'autre côté. Que l'on regarde en arrière ou en avant, ça reste gracieux, et c'est ça qui est important.

Autoportrait collapsologique

Vous êtes nombreux à vous inquiéter pour moi, étant donné que ne sais pas exactement où je serai demain. C’est vrai que prévoyant la première saison, je ne sais pas où je serai localisé à la suivante [précisant qu’objectivement sont prévues quatre fermes par an, elles seront calquées sur le rythme des saisons ; ça permet de respecter les cycles et le rythme de la nature].

Renversons ces paroles, c’est moi qui m’inquiète pour vous.

Parce que vous resterez soumis au travail salarié, une gangrène qui ravage l’existence de certains, selon le plus ou moins de malchance que l'on arrive à éviter (voyez que je ne parle même plus de chance, c'est un peu odieux car nombreux sont ceux qui rêveraient d'avoir un emploi. La souffrance endurée dans le travail salarié m'a fait atteindre un point de non retour). Parce que de manière indifférenciée, vous serez soumis à la politique, à l’administration, aux banques, à la proximité des pesticides épandus insidieusement sur les champs alentours, aux produits manufacturés, au déluge d’ondes électromagnétiques, à l’inhumanité, aux milieux urbains provoquant la grande déglingue et la violence, à la manipulation médiatique se généralisant à vitesse effrayante, promouvant désormais sans pudeur la dictature capitaliste. Oui j’ai peur pour vous.

Vous dites que je suis courageux d’avoir choisi cette vie. Renversons ces paroles. Ce n'est pas courageux, c'est lâche, parce que c’est une fuite, peu grand chose d’autre que ça : baisser les bras, ne pas ouvertement combattre.

L’inquiétude est une ombre. Elle ne va rien changer si ce n’est assombrir un tableau, ce dont personne n’a besoin ; ça empêche de voir la fin du tunnel, voire même de remarquer que le tunnel est agréable en fin de compte.

Le mode de vie adopté va provoquer une pauvreté à multiples facettes. Une pauvreté matérielle surtout et sur tout. Ça sera un peu comme quand on était en bivouac minier – un peu amélioré malgré tout – mais certes beaucoup de choses vont manquer au quotidien. Quelque part tant mieux, c’est un retour à l’essentiel : chaque objet aura sa valeur. Ce sera aussi une pauvreté intellectuelle. Plus de sortie chaque week-end, plus de voyage long-courrier, plus de compte-rendu de dingue. C’est indéniablement un deuil, soit, mais tout doit mourir pour laisser place à autre chose : l’hiver meurt pour laisser place au printemps ; d’ailleurs la symbolique n’est-elle pas de bruler le bonhomme hiver ?

Hormis de s'éloigner de la dérive de la société, qui remplit d’effroi un nombre croissant de personnes, le deuil est de quitter en partie la vie qu’on avait ensemble. Ça, honnêtement, c’est très dur.

Ce qui fait tenir dans cette tempête, c’est la solidarité. On peut résister (comme on peut) à l’aliénation de notre société, n'est-ce pas ce que nous essayons tous un peu de faire ? Il reste ces subterfuges, loin d’être parfaits, tout du moins c’est déjà ça. Cependant l’absence d’humanité c’est mortifère. Combien ça rend heureux de donner, de recevoir, de remercier ? Sans rien attendre, sans rapport de domination, sans sécurité affective : non rien, juste comme ça, sans compulsion, parce que c’est bien à ce moment-là, parce que c’est bienveillant, parce que c’est nécessaire.

Indéniablement le rythme ne sera pas comme avant, un grand cycle s’effondre pour des constructions inédites. Ne nous inquiétons pas et puisons dans la vie tout ce qu’elle peut nous offrir, tout ce que nous pouvons rendre à autrui, ainsi que les moments précieux que nous construirons ensemble.

21 mars 2019 - Louvain-La-Neuve

Déménagement en quelque sorte. Le rapport que l'on peut avoir avec l'objet est purement hallucinant. Je ne suis pas collectionneur, plutôt spartiate, et me voici devant deux tonnes à déménager. Mais sérieusement comment est-ce possible ? C'est là que l'on voit à quel point de stockage on peut arriver au fil d'un glissement quotidien, sans même s'en rendre compte. Qu'en serait-il s'il fallait déménager une maison complète ?

Étant donné que je ne veux absolument rien jeter lors de ce déménagement, la démarche consomme une énergie démesurée. Tout jeter au parc à containers égale un quart d'heure en exagérant à peine. Tout trier et donner égale un mois et encore c'est un minimum. Une quantité colossale de petites choses sont offertes à qui en a vraiment besoin, de manière ciblée. Il est vrai qu'au fil des années, j'avais à ce point récupéré les objets neufs que les gens jetaient à la rue, ça s'était accumulé. Le but est de faire des heureux et autant dire qu'il serait bien que cet objectif soit atteint. Bref, ça déménage ! L'immense majorité est livrée à pieds dans LLN afin de ne pas alourdir le bilan carbone de l'objet.

Dès lors je suis à quelques encablures de ne plus avoir grand chose ; c'est un entraînement pour le futur. Ce dénuement pourrait être considéré comme de la pauvreté volontaire, mais je préfère parler de simplicité. Il est absolument bobo-écolo de procéder de la sorte. Oui effectivement j'en ai les moyens et c'est culpabilisant. La contrepartie la plus juste que j'ai pu trouver en cette démarche est de combler des gens qui sont réellement dans le besoin. Sans être riche non plus, il est clair que chaque geste doit être pesé désormais. C'est donc de la sorte que je l'avance : chaque gramme compte. Puisse mon infiniment modeste contribution porter le monde vers un meilleur. Sans être certain d'un réel gage de réussite, c'est le souhait que je porte en mon cœur.

16 mars 2019 - Louvain-La-Neuve

Actuellement sédentaire à Louvain-La-Neuve en Belgique, j'ai vécu de longues années au sein d'un emploi maltraitant. C'est probablement le sort de beaucoup de monde désormais, j'entends cette souffrance dans d’innombrables témoignages. Chaque jour qui passe dirige lentement notre société vers un comportement odieux, individualiste, déshumanisé, dénué d'altruisme et déconnecté de la réalité. Rien qu'une telle énumération est un coup de massue de plusieurs tonnes ; pour les gens normaux probablement non, mais pour une personne sensible c'est lourd à porter. C'est toxique même.

Après un parcours de cinq mois de recherches, j'ai désormais opté pour une roulotte. La belle naîtra en Ariège durant le mois d'août prochain. Elle me permettra de passer auprès de multiples exploitations agricoles éloignées de peu de distance : travailler la terre, aimer la terre, avoir un travail raisonnable. Oui certes, je suis incapable de démarier des carottes, mais déterminé à apprendre. Le nomadisme sera en quelque sorte un rêve qui se réalise. Bourré de désillusions et de difficultés, je n'en disconviens pas, mais au moins la vie sera humaine, généreuse, altruiste, respectueuse ; autre énumération, mais qui elle porte le cœur vers le haut.


Un peu comme tous les collapso, j'ai lu Pablo Servigne, écouté Anthony Brault, bu les paroles de Cyril Dion sur la revue Next. Oui il est très tard, oui il sera difficile de contredire quelqu'un qui affirmera qu'il est trop tard. En attendant les médias se concentrent sur le fait que Greta Thunberg est Asperger. Que peut-on en avoir à secouer si tant est que ses paroles sont justes ? Le décalage devient de plus en plus difficile à soutenir, des fois on a l'impression que c'est un fossé et ça invite à se décourager. C'est dur, mais il ne le faut pas abandonner.

En cet instant clé, j'avais tout sous la main pour effectuer librement le choix du nomadisme, quitter mon mode de vie égoïste et destructeur de ressources. C'était le moment. C'est dur, ça fait très-très-très peur, mais c'est maintenant. Ça rend heureux en fait. Ça fait comme si le sang de la vie se vidait de ses toxines. Il m'est dit : tu es en difficultés, occupes-toi de toi-même. Soit, oui, mais si je m’occupe de toi, je m’occupe de moi, parce que je suis radieux que tu sois heureux.

Il reste de tout cela le ressenti – presque un gâchis – qu'on est vide de sens quand on n'est pas à sa place. Louvain-La-Neuve a été et reste d'ailleurs une ville entraînante. Ville utopique, c'est un lieu un peu décalé même s'il reste bourré de contradictions. C'est avec regret que je mets les voiles. En même temps, je crois que le travail salarié a fait beaucoup de mal et en ce lieu, ma place n'était plus. Photo : Louvain-La-Neuve lors d'un don-livraison dans l'après-midi. C'est un signe !

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