29 avril 2019 - Louvain-La-Neuve

Au gré d'une errance sur un site d'informations mainstream, ça se termine quasiment systématiquement par un commentaire dépité : c'est beau, puis l'extinction sans consulter le moindre papier. Cela devient aberrant à force de constater le décalage qu'il peut exister entre leur verbiage semi-publicitaire semi-propagandiste (voyez l'effort prodigué dans la modération des propos) et la vie que l'on mène. On ne se trouve carrément plus sur la même longueur d'onde : ils sont en 5G, on est en légumineuses ?

Même constat désenchanté sur l'aspect global d'internet. C'est l'inondation et elle n'est pas forcément jolie à chaque coin de rue. Entre les GAFA, les commerçants de chaînes, les faux-trucs vides d'hameçonnage, les milliers et milliers de sites d'auto-entrepreneurs, les youtube monétisés de super-bons-conseils-creux, absolument tous veulent ton argent ou tes données personnelles. Quelle ne fut pas la surprise lors de deux malheureux jours de panne d'adblock ; purée, mais internet c'est ça en vrai ? La submersion de popup vendeuses abonnez-vous-promo (tous ou presque) : il reste plus que 22 heures (SFR), voire même 120 personnes consultent cette annonce maintenant (airbnb, booking). Airbnb étant probablement un des pires exemples d'ubérisation de la société, le site se faisant passer pour un très gentil outil de mise en relation, basé sur le social et la confiance. Bein tiens... Du genre Blablacar ou Couchsurfing, même tromperie et guère mieux, mais passons.

Internet provoque à force l'émergence d'un sentiment déprimant. Absolument tout est déjà fait ou tout se voit maculé de commercialisation, de surcroît potentiellement trompeuse. Il suffit de se coller quelques minutes sur insta ou sur gogole images. Cherchez Trolltunga. Internet vous répondra assez prioritairement les sites de masse-tourisme : tripadvisor, allibert-trekking, earthtrekkers, 518 évaluations positives, etc etc ; les volumes payants de banques d'images : 123RF, istockphotos, depositphotos, shutterstock, dreamstime, fotolia, et j'en passe. Insta propose 127.946 photos à peu près identiques (véridique), du violent tourisme de masse au bout du caillou. C'en est à tel point qu'un site spécialisé en répétitions regroupe les photos de masse, toutes identiques, afin de dénoncer la dérive. Un autre site dévoile dans la même veine les instafake (you didn't sleep here). Le tourisme de masse défonce, papier dont l'impressionnante liste fait mal de véracité. Nous sommes responsables.

Face à cette déferlante, on se sent diminué. Quoi que l'on fasse, la diction sur internet ne comporte plus d'intérêt et se retrouve forcément plongée dans une nuée de conséquences négatives : stockage-données en salle serveurs, action pesante sur l'environnement, les autres font forcément mieux, c'est nécessairement déjà fait, voire même passons au pire : ce qui n'est pas encore fait va soit obtenir un succès relativement proche du néant (le plus courant), soit provoquer ce qu'on appelle un 'overtourism'. Allez pour les cas les plus généreux, la production sera reprise dans un faux-ami & bon-ennemi, le miteux Pinterest.

Au beau milieu de cette jungle abjecte se débattent des milliers de micro-entrepreneurs, qui essaient de lancer leur affaire avec une faible illusion de profits, mais aussi et surtout une réalité crue, celle que le milieu du travail devient vraiment difficile. Beaucoup essaient de s'en sortir comme ça, les déchets nauséabonds du milieu étant les influenceurs. En bref sur internet ils ont TOUT marchandisé. Ils ont même réussi à rendre marchand l'amour : "adopte" étant sans détour la détestation maximale.

Ces propos sont peu encourageants. Pourtant dans ce flot mercantile dégueulasse, il se cache des îlots. Ils sont étroits mais bel et bien existants. C'est le plus décrié des réseaux sociaux le plus immonde en soit qui se voit légèrement dévié : l'hideuse hydre à face de bouc. La conception des 'groupes privés' a permis l'émergence de véritables communautés, sans chasse à l'égo démesuré puisque de toute façon c'est privé. Là-dessus, un bon adblock ABP, cumulé à un bon ublock origin, cumulé à un bon ghostery, cumulé à un bon privacy badger, et voilà fb réduit à une purée rampante.

C'est au gré des forums de transition 2030 que je suis arrivé au nomadisme écologique (je déteste écologique parce que ça ramène aux politiques, quelle horreur, parlons plutôt de mésologique : la relation des êtres vivants avec leur environnement). Que tous ces anonymes soient remerciés pour l'aide spontanée qu'ils prodiguent, car internet en venait à faire désespérer. Que cela sorte de fb est franchement ubuesque et une douce revanche.

Ce contexte pousse à ne plus développer. L'émergence graduelle de l'abandon du site tchorski provient de là. Trop d'insta a fini par tuer, tout comme le tourisme de masse tue. A l'échelle de ce que nous visitions, même de faibles pressions avaient de l'impact. Cela pose plus ou moins directement la question du maintien du site morkitu (4,27 gigas de données), voire même la maintenance de cette mini-plateforme ; mais soit, c'est développé pour les amis, point barre.

En cela, tout n'est pas à jeter aux orties, très loin de là. Ce qui est fait est fait, ce qui a été fait le méritait. Reste qu'il faut évoluer. En errance ensoleillée dans Louv', je voyais une pub de magazine féminin (le papier qui sous-entend superficiel, commercial, psychologie, bref on se comprend hein), dont la couverture aurait pu être celle de cent mille autres identiques ; c'est toujours effrayant de voir cette masse disparate de magazines de m dans les librairies de m : qui lit ça ? Des milliers de papiers au rebut ? On s'en douterait quasiment quelque part, sans même plus d'étonnement tant on touche les confins de la déglingue. La couverture titrait "renaître".

Comme évoqué précédemment, j'ai refusé le geste de l'itinérance d'être celui d'une crise, ni d'une renaissance. A la place de renaître, j'ai lu 'se réveiller' et j'ai trouvé ça beau.

La transition va appeler à quitter et je suis très-très nostalgique de Louv'. Pas que d'ailleurs, nostalgique des années Belgique. Ce n'est pas à jeter, ce qui justifie pleinement l'absence de crise ; c'est donc construire une autre chose. L'espérance est une conviction. C'est cette croyance qui fut souvent un peu juste qui a désormais basculé de l'autre côté. Que l'on regarde en arrière ou en avant, ça reste gracieux, et c'est ça qui est important.

Autoportrait collapsologique

Vous êtes nombreux à vous inquiéter pour moi, étant donné que ne sais pas exactement où je serai demain. C’est vrai que prévoyant la première saison, je ne sais pas où je serai localisé à la suivante [précisant qu’objectivement sont prévues quatre fermes par an, elles seront calquées sur le rythme des saisons ; ça permet de respecter les cycles et le rythme de la nature].

Renversons ces paroles, c’est moi qui m’inquiète pour vous.

Parce que vous resterez soumis au travail salarié, une gangrène qui ravage l’existence de certains, selon le plus ou moins de malchance que l'on arrive à éviter (voyez que je ne parle même plus de chance, c'est un peu odieux car nombreux sont ceux qui rêveraient d'avoir un emploi. La souffrance endurée dans le travail salarié m'a fait atteindre un point de non retour). Parce que de manière indifférenciée, vous serez soumis à la politique, à l’administration, aux banques, à la proximité des pesticides épandus insidieusement sur les champs alentours, aux produits manufacturés, au déluge d’ondes électromagnétiques, à l’inhumanité, aux milieux urbains provoquant la grande déglingue et la violence, à la manipulation médiatique se généralisant à vitesse effrayante, promouvant désormais sans pudeur la dictature capitaliste. Oui j’ai peur pour vous.

Vous dites que je suis courageux d’avoir choisi cette vie. Renversons ces paroles. Ce n'est pas courageux, c'est lâche, parce que c’est une fuite, peu grand chose d’autre que ça : baisser les bras, ne pas ouvertement combattre.

L’inquiétude est une ombre. Elle ne va rien changer si ce n’est assombrir un tableau, ce dont personne n’a besoin ; ça empêche de voir la fin du tunnel, voire même de remarquer que le tunnel est agréable en fin de compte.

Le mode de vie adopté va provoquer une pauvreté à multiples facettes. Une pauvreté matérielle surtout et sur tout. Ça sera un peu comme quand on était en bivouac minier – un peu amélioré malgré tout – mais certes beaucoup de choses vont manquer au quotidien. Quelque part tant mieux, c’est un retour à l’essentiel : chaque objet aura sa valeur. Ce sera aussi une pauvreté intellectuelle. Plus de sortie chaque week-end, plus de voyage long-courrier, plus de compte-rendu de dingue. C’est indéniablement un deuil, soit, mais tout doit mourir pour laisser place à autre chose : l’hiver meurt pour laisser place au printemps ; d’ailleurs la symbolique n’est-elle pas de bruler le bonhomme hiver ?

Hormis de s'éloigner de la dérive de la société, qui remplit d’effroi un nombre croissant de personnes, le deuil est de quitter en partie la vie qu’on avait ensemble. Ça, honnêtement, c’est très dur.

Ce qui fait tenir dans cette tempête, c’est la solidarité. On peut résister (comme on peut) à l’aliénation de notre société, n'est-ce pas ce que nous essayons tous un peu de faire ? Il reste ces subterfuges, loin d’être parfaits, tout du moins c’est déjà ça. Cependant l’absence d’humanité c’est mortifère. Combien ça rend heureux de donner, de recevoir, de remercier ? Sans rien attendre, sans rapport de domination, sans sécurité affective : non rien, juste comme ça, sans compulsion, parce que c’est bien à ce moment-là, parce que c’est bienveillant, parce que c’est nécessaire.

Indéniablement le rythme ne sera pas comme avant, un grand cycle s’effondre pour des constructions inédites. Ne nous inquiétons pas et puisons dans la vie tout ce qu’elle peut nous offrir, tout ce que nous pouvons rendre à autrui, ainsi que les moments précieux que nous construirons ensemble.

Archives du blog