17 août 2019 - Lombron



L'oignon fait la force.

Ce récit de compagnonnage est rédigé afin de montrer que « c'est possible ». Cet aspect avait déjà été évoqué précédemment, notamment parce qu'il existe une certaine culpabilité à étaler publiquement de la vie privée à tour de manivelle. Reste que, le festival sans transition en témoignant d'ailleurs, on possède chacun intrinsèquement une multiplicité de paysages intérieurs quant à l'effondrement en cours et à venir, ainsi qu'une myriade de facettes quant aux réactions possibles – parfois des dissensions (même entre nous). Mon témoignage a surtout pour but de vous rassurer ; je ne vais pas dire que quel que soit votre chemin ça marchera, mais 'ensemble' en réalité, ça marche plutôt pas mal.

Après avoir passé un séjour de 5 semaines à Gesvres en Mayenne, afin d'apprendre à faire du fromage de chèvre et en résumé, s'occuper d'animaux de la ferme, je me suis rendu à Lombron dans la Sarthe [une courte semaine auprès de la ferme de mes amis, Delf et Fred]. C'est une amap où sont produits des légumes, distribués en paniers hebdomadaires. Le volume légumier correspond à 110 familles. Cet établissement se décrit comme un maraichage plutôt classique, en bio, avec un travail minimum de la terre. Il n'y est pas pratiqué de permaculture ni d'élevage.

Cet établissement honnête et soigné permet de bien percevoir les avantages indéniables d'une culture aussi qualitative, ainsi que les faiblesses inhérentes à ces grandes zones de cultures identiques. Dès qu'un légume est travaillé, ça se répercute par des masses assez lourdes de travail. La récolte des oignons a pris une journée, même s'il est vrai à décharge que c'est une excellente année, ce qui à ce titre n'est pas le cas des betteraves.

Dans le cadre d'un monde d'après, il est très clair qu'on aura besoin de gens possédant cette capacité à cultiver. Sans exclusive d’ailleurs, mais ce sera bien.

Les autres nouvelles sont... oui bon c'est vrai je parle d'une amap, de carottes, une diversion banale, sans évoquer ce qui remue, sans aborder la fragilité de l’important. 

Bref, ça ne va pas plaire à Anthony Brault parce que je vais avec une certaine délectation chatouiller les pieds à un quart de sa conférence ; que cela soit dit en contrepoint, c'est sans rancune, voire même en réaction à son propos fort à propos. Son témoignage choc presque électrochoc n'est autre qu'un espace de plus permettant d'avancer vers un meilleur, ou tout du moins un espéré-meilleur. En résumé Anthony, j'achète une ferme et elle est dans un trou paumé.

A plusieurs familles, on pensait mettre deux ans à y arriver, et encore…, y arriver ?, puis c'est arrivé en cinq mois. Je pensais prendre deux ans de compagnonnage, et me voilà quasiment à l'orée de tenir un établissement agricole, moi... qui ne sait rien faire (demi-panique ? Non de l'apaisement. Avec vous, cela sera apaisé et en fait, rien d’autre).

Cette ferme est localisée à Malarce-Sur-La-Thines, en Ardèche. Comme évoqué à Valérie et Marc de la Ferme Légère (Ariège), des gens formidables, ce lieu pourrait s'appeler Le rocher dans la tempête. Le but est de perdurer une autonomie alimentaire toute relative, en collaboration avec le voisinage, le village, les voyageurs. Le but est de régénérer les terres en cultivant, en plantant des arbres, en dressant des ruches et des fermes à papillons. Mais, aussi, le but est d'accueillir.

Bref les trois buts de ma vie, piliers encore fragiles : autonomie alimentaire, régénérer, aider.

Dans l'immédiat, c'est un lieu où je serai seul. Les autres occupants arriveront dans un an et demi. Le site aura vocation, aujourd'hui comme demain, à accueillir les gens voulant fuir une vie toxique, voulant vivre authentique, fragile et autrement. Au même titre que j'ai subi un ras de marée de solidarité de la part d'adopte un collapso, ce lieu permettra d'accueillir des effondrés : juste retour des choses, sans attente, sans argent, sans loyer, sans exigence. Pas que des effondrés d’ailleurs. Des humains. Voilà. C’est tout…

Pour l'instant, le sujet est à l'étape du compromis de vente, cela signifie qu'il ne faut pas rêver trop fort, réellement tout peut encore arriver (mais quelque part aussi il ne faut pas voir le mal partout, de vastes possibles voient le jour). Si tout se passe bien, je pourrais éventuellement y poser les valises à la fin du mois de décembre.

Mis-à-part qu'on va rencontrer le maire afin de se présenter et de bien percevoir les champs de possibles : de quoi les gens du village ont-ils besoin ?, le projet ne comporte pas de vaste dimension politique. Reste que, ce n'est pas (mais alors absolument pas) s'enfermer dans sa bad avec Samantha.

D'ailleurs ces termes de futur propriétaire terrien et de futur exploitant agricole me remplissent d'une peur profonde mêlée d'une certaine part d'aversion. Juste une persistante envie d'être un futur être humain, rien d’autre en réalité, ce que la vie d'avant avait quelque part volontairement anesthésié (une procédure inconsciente de diversion afin de ne pas trop penser ?). Bref donc, sans faire du kilomètre de texte, dire qu’atteindre des rêves c’est possible. Moi, oser écrire le « je », maladroit discret pudique et résolument pas-du-tout-confiance-en-moi : j'ai tout plaqué, je me suis planté quinze fois, je m'en suis sorti, sans arrêt, grâce à vous mes amis d'un jour ou de toujours ; oser écrire que vous êtes précieux (oui encore) et voilà aujourd’hui se trouver à l’orée de monter un site permettant de l'accueil. Des rêves qui approchent à petit pas de la réalité. Timide, c'est encore très-très loin (l'impatience crie trop loin) mais oui ça avance.

Vous rassurer. Ca marche donc ces choses là ?
Une fin du monde comme ça ?
Ensemble ?

Les copains me regardent, à la fois curieux, distants et étonnamment envieux (je ne pensais pas ça d’eux, je les aime d'ailleurs, mais soit, là n'est pas le propos). Certains disent tu dois quand même vachement en chier à ne pas savoir où tu es demain (actuellement je suis sans domicile et nomade, je vis de la gentillesse des gens). Tu es dans l'agriculture, oh c'est monotone, tu dois avoir mal. Et tu vis quasiment sans argent, mais alors tu es super pauvre ? Tu dois galérer ? Les amis, les amis... je vous le dis, non !

Si vous saviez...

Je rencontre des gens sincères, de tous horizons, des rennais, des nantais, des angevins, des parisiens, des gens bien, des gens distants, des intellectuels, des fermiers, des voisins de voisins...

Ou… ou…   si... en fait si je galère les amis.

Parce que les gens que je rencontre, il faut les quitter.

Nos rencontres possèdent une sincérité décuplée.

Si bien qu’au-delà de toutes les questions d'apprentissage dans les écolieux (c'est dense), d'achat de ferme (c'est du gros projet), de viabilisation économique pour pouvoir faire profiter des gens dans le désarroi, s'il y a bien un endroit dans tout cela où mes amis, j'ai mal et grossièrement j’en chie, de mon coeur c'est d'aimer.

De tous ces gens que j'ai pu croiser, vous avez généré un tsunami émotionnel. Ca valait le coup de casser cette putain de saloperie de carapace, car indéniablement c'est mignon-chaton de jouer au survivo, mais peu à peu j'ai cassé mon intérieur à force de blinder, ça s'est étiolé sans eau et sans lumière. De vous rencontrer vous la petite bande d'effondrés, et quand bien même il arrive qu'on ne soit pas d'accord, purée ce que ça génère comme flot sentimental.

J’ai croisé des essentiels. Définition : adjectif éventuellement, encore que... comment dire, disons que a contrario parler avec sa famille et ses amis, se regarder, se demander pourquoi piscine-plage-soleil car en fait coca-cola-total-tf1, puis arpenter les artères d’un grand centre commercial. Les gens les enfants les commerces : cinéma, pourquoi ? De cela, des années accumulées de soldes d'hiver, puis rien + rien en fait : vague terre stérile à la culture difficile, il ne sort que peu de terre. Puis vous, si peu on ne se connait pas, on se croise quelques jours au détour d’une ferme / expériences, raconter ses cultures personnelles, sans fard sans filtre sans détour, sa vision crue et affective du présent, nos racines amochées, nos enfances douloureuses, nos futurs guère mieux mais plein d’entrain, se tenir la main, se serrer dans les bras / ne penser plus qu’à ça, (beaucoup), nous sommes des arrachés, des écorchés, pourtant que de douceur et que de manque et que de bonheur intense à se retrouver et... débordement d’affection.

C'est sans regret, mais ça fait mal.

Cette saison sarthoise est à demi-teinte car c'est un flottement : une bulle qui se promène à faible hauteur, fragile, il ne se passe pas grand chose en somme. Aujourd'hui je prendrai les routes de l'Ardèche, pour le compromis de vente. Ca solidifiera les rêves que ce soit fait, a minima c'est déjà ça. Puis ensuite, les routes vers deux fermes d'effondrés à proximité de Lyon. Je replongerai dans toute une série de zones blanches gsm, à nouveau ces difficultés de devoir répondre sur un minuscule écran de téléphone (ici je profite d'une brève trêve). Le but n'est pas de plaquer le récit d'une existence, c’est de témoigner qu'au travers de 150 fragilités – les écueils sont bel et bien présents – ensemble on est, ensemble je suis, grâce à vous ensemble ce sera, ensemble vous pouvez être, même si ça vous parait dur ou grandiose. A défaut de pouvoir dire autre chose et à ce titre les mêmes paroles que la dernière fois : si la fin du monde c'est ça, alors ça sera bien.

Je n'ai d'autre mot de la fin que de vous remercier, encore. C'est bête, c'est maladroit, mais peu importe. C'est bien comme ça.









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