11 septembre 2019 - Pont-sur-Yonne


C'est en ces matins frisquets, ici au bord de l'Yonne, que je sais intimement que je n'appartiens plus à avant ; ce désormais éloigné monde du travail n'existe plus : il me parait désuet et repoussant. Les ponts sont coupés. Non pas une vengeance, inutile et stérile, mais le juste retour des choses qui s'écrit entre les lignes ici à Pont-sur-Yonne. Les comportements odieux, malsains et répétés, ont généré une énorme prise de distance. En réalité ces paysages ont toujours été ce que j'aime du fond du coeur. La seule nuance est qu'auparavant ils étaient une brève échappée pour survivre, désormais ils sont la vie.

Lentement et sereinement, l'existence est belle, elle l'est beaucoup plus qu'auparavant ; aux gens qui souffrent de l'administration (ou le quasi-identique reste à vrai dire) comme j'ai pu en souffrir d'ailleurs j'encourage à couper les liens. Ca fait énormément de bien, même si c'est véridique, le départ est un peu difficile. Ces derniers jours j'ai rencontré quelques personnes qui sont encore plongées dans cet enfer, mes anciens collègues, quelques-uns en maladie longue durée. Leur supplice est grand. Ils font mal au coeur.

C'est un retour sur le passé que je fais ici, au sujet d'une petite virée dont je n'avais trouvé le loisir de parler, trop pris par de multiples belles activités. 11 septembre, je suis à proximité de Montereau. Suite à un message sur Adopte, une prise de contact avec Nathalie permet une rencontre. Le but premier est de prendre connaissance de sa recette de pain, potentiellement composée d'une part de non panifiable (et dès lors m'intéresse l'utilisation future de la farine de chataîgne), mais c'est aussi un aspect de curiosité. Nathalie travaille la laine de mouton et c'est à ce point beau, il faut bien dire que ça mérite un voyage à part entière.

Il est peu dire de la gentillesse de cet accueil.

Outre un impressionnant jardin jungle tout joli, outre le pain généreusement offert, Nathalie travaille la laine de mouton de A à Z, en circuit court, en maîtrisant toutes les étapes de la conception. Dans ce monde de consommation où tout à portée de main s'offre au fil de publicités tapageuses et trompeuses, l'on se sent tant démuni hors des constructions commerciales, Nathalie est une preuve que c'est pourtant possible (en réalité à peu près tout et n'importe quoi est possible), en fermant la porte au moindre des commentaires qu'il s'agit d'un retour à la préhistoire. Au regard de sa production, il s'agit d'une renaissance des sources et sans fard, c'est extrêmement encourageant.

La première étape est la tonte. Dans ses connaissances, elle possède un petit carnet d'adresses de personnes possédant des moutons. Elle va choisir sa laine directement chez ces amis. La tonte est effectuée sans que les animaux ne soient ni exploités ni maltraités. En réalité si Nathalie ne prenait pas la laine, alors celle-ci serait pour ainsi dire compostée. Les laines triées sont stockées dans une annexe.

Elles sentent mauvais car le mouton produit une matière grasse qui s'appelle le suint. C'est une graisse protectrice. Ainsi, on le comprend, la laine doit être lavée. Elle fait tremper la matière dans des bassines d'eau tiède ; il n'est pas bien bon de faire cela avec du savon, c'est donc uniquement un trempage. Toutes les poussières vont tomber peu à peu, ainsi que les impuretés, les pailles, les rares vestiges de crottes, et s'échappent les miasmes. Au fil des jours, le suint va fermenter, ce qui va provoquer une odeur à vrai dire infecte. Par la suite, un rinçage amène à une laine propre. Cela ne sent pour ainsi dire plus rien. Séchée, elle est stockée.

L'étape suivante est le cardage. Il s'agit d'étirer et de structurer la laine. L'objectif est d'obtenir la laine la plus homogène possible. Cela s'effectue soit avec une brosse comportant de nombreux picots, soit à la main. Nathalie profite de cette période pour pigmenter sa laine. Elle adjoint des teintures pour fibres animales (soie, laine, etc) sans métaux lourds, et effectue le mordançage au vinaigre blanc. Le mordançage provoque un pont chimique entre le pigment et la laine ; en effet la teinture seule n’est  pas forcément toujours apte à se fixer sur la fibre. Cette étape donne les couleurs dont elle apprécie particulièrement les teintes. Par suite, la laine forme soit des espèces de boules blanches légères, volutes de nuages, soit des mèches colorées un peu étirées en longueur.


Il s'agit désormais d'effectuer les étapes du filage et du retordage. Bien qu'il existe plusieurs méthodes, Nathalie procède au filage au rouet. C'est un peu comme un vélo, il faut actionner des pédales, qui font tourner un cylindre. Au coeur de la main, la laine est offerte un peu par un peu, elle vient s'entortiller. Cette rotation permet aux fibres de laine de s'enrouler les unes sur les autres. Pendant ce temps, la main côté fil offre la matière mais par contre bloque la rotation. L'energie est stockée dans le fil, qui se tord sur lui-même.

Diverses suites peuvent s'offrir, selon ce que l'on veut produire. Si le projet est de passer la laine au métier à tisser, ce qu'on appelle l'ourdissage, elle est alors installée sur les différentes lignes. En long, la laine est insérée sur la chaîne. En large, elle est disposée  sur la trame, en guidant avec une réglette nommée la navette. Un peigne d'encroix permet de bien séparer les lignes verticales des horizontales. C'est un peu... l'encroix et la bannière. Le travail demande concentration, il est long et méditatif.

La production de Nathalie provient aussi de confection de pelotte torsadée, nommée l'écheveau. C'est la beauté de la photo ci-dessous. Les pelottes permettent, on le comprend désormais bien, de tricoter tout ce que l'on peut souhaiter. Le fil peut aussi être enroulé sur un bâton, il s'agit de ce qu'on appelle le canetage. En quelque sorte ça revient un peu au même.

Oui bien sûr, tricoter c'est long, mais comme l'évoque Nathalie, ça permet de se déconnecter. Les longues soirées d'hiver au coin du feu deviennent fructueuses. Entre deux eaux au bord de l'Yonne tout comme de la Seine, se déconnecter ne signifie-t-il pas non plus se reconnecter ? Quelque part il n'est pas anodin de débuter ce texte par une volonté de déconnection, coupure d'un avant, en vue de se reconnecter sur un présent empreint d'un retour essentiel aux sources ; sentiment flou, surnageant entre deux eaux, difficile à exprimer.

C'est au gré de ces partages, de ces échanges sur les crash-test de conservation de légumes, dans les sentes à moitié effacées d'un jardin jungle, le don d'une boîte de noyaux de mirabelles, de tout cela à vrai dire qu'il ressort l'exquis d'avoir rangé la vie d'avant dans un tiroir. La gentillesse d'une telle rencontre tout autant que l'opulence des enseignements recueillis sont un témoignage que si le monde n'a pas encore basculé dans un vivre-autrement, il est désormais robuste que ma vie d'après est belle, grâce à des gens comme cela, multiples anonymes précieux. Chaque témoignage individuel d'un autre-possible est un encouragement, une solidification, et c'est en cela que je remercie Nathalie.

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