27 octobre 2019 - Sens & Joigny


C'est un compte-rendu de randonnée pas comme les autres, minuscule, une gratitude au moment présent qui débute par une nuit semi-blanche avec une je-ne-sais-combientième connerie bien de mon genre, et surtout le fait qu'un courrier important n'arrivera pas dans la bonne boîte-aux-lettres. En somme, c'est avant tout une matinée glaciale de début d'automne à attendre un facteur qui ne passera peut-être pas - nul ne le sait - le bon jour ou pas c'est une inconnue transparente, demain ou quand encore ? Purée ce qu'il fait froid et purée ce que c'est long comme ça, d'être pétrifié dans l'incertitude et l'inquiétude : trois heures.

Il est passé. Il était gentil en plus. Il avait le courrier en plus que encore en plus. Comme le dit Moutar : dans la vie, soit tu gagnes soit tu perds. Bah là, tu gagnes. Il fallait honorer la vie de sa gratuite bienveillance, allez hop, randonnée de remerciement ; je ne sais pas si ça se fait, mais... ça le fait !

C'est de la sorte qu'avec mon coéquipier de galère séquaniène, convive hors pair des cinq étoiles quelque peu foirées, nous partons de bon matin en direction de la gare de Sens, sous les couleurs agréables d'un doux lever de soleil baignant l'Yonne de teintes rosées. Sens, ici Sens, prenez garde à la fermeture automatique de vos bagages, attention au départ, le train 87 virgule 733 mille 545 demi-millions 23 et trente sept à destination de Joigny, terre de qui sait peut-être fin du monde, va partir.

Dans le train, les gens tirent une tête pas possible ; sans nul doute ils se rendent à un repas de famille chez mémé à Lyon, voire même pire, chez belle-mémé (sans oublier qu'oncle Jean-Michel a profité de l'occasion pour s'inviter. Ah le salaud. Ah le fils de chacal !) Soit, passons, passons...

Joigny, sa gare. Nous arrivons. Un homme bedonnant débarque en sens contraire, fredonnant quasiment : je suis en retaard. En voilà un que ça ne stresse pas pour un sou ! La rue de la gare ressemble à une rue de la gare. Boulangerie, chouquettes (oui, c'est une randonnée de l'extrême), puis dans une échoppe de quartier, discussion avec un petit vieux accompagné d'une prévisible Cuvée des Papes et sans nul doute aussi de la Pelure d'Oignon piquette blanche : une troisième guerre mondiale ça ne ferait pas de mal. Euh, oui Monsieur vraiment ? Passons à la suite !

Après un petit-déjeuner numéro deux au bord de l'Yonne, nous attaquons les pentes de la vieille ville, qui de médiévale garde surtout le caractère de personne âgée. C'est décrépit, fragile, abimé, malade. En descendant du tertre, nous croisons sur la gauche un bien triste regard. Maison délabrée, plus de fenêtre à l'étage, rez-de-chaussée minuscule et sombre - insalubre probablement - un petit vieux partage les pages d'un journal avec un autre petit vieux, silence, regard absent. Mélancolie extrême ; à peine plus haut, tu crois que c'est abandonné ? S'approchant, une faible lumière brille à l'intérieur. Oh mazette. Oui Joigny est un début de fin du monde et là pour l'instant, c'est triste, quoi qu'on en dise.

Rejoignant l'Yonne, c'est brièvement une grosse route rouge qui nous accueille, mais rapidement et fort heureusement, nous descendons sur le canal de dérivation de l'Yonne. Il n'y a plus un chat, c'est très calme et plutôt joli : au fil d'une belle journée ensoleillée, les arbres prennent leurs atours d'automne. Tout juste nous sommes dépassés par une personne faisant son jogging matinal, sinon calme et volupté, nous voici à l'orée de la première écluse ; nous tournons à droite. Cézy, petit village tout calme, dans la descente une jeune femme descend à vive allure en vélo - le petit chien dans le porte-bagage avant ; elle trouve pourtant le temps de nous dire bonjour. Agréable village.



Effleurant à peine les contreforts de Saint-Aubin-sur-Yonne, nous montons vers la forêt d'Othe. Ouh, c'est une rude montée ! C'est ça la Bourgogne, proclamerait Argo. Le chemin de GR est quasiment à se refermer sur quelques ronces aventureuses, la rosée est si intense que les pieds sont trempés. Au fil d'une forêt majestueuse, nous nous arrêtons en bordure de champ, temporairement baigné de soleil : le temps de faire sécher les pieds et de deviser sur le fait que décidément, la vie est dure. Fin octobre, pour un peu on bronzerait avec indolence.

La reprise est déjà douloureuse, ça promet ! Nous passons Armeau et Villevallier plutôt sans en voir la couleur, car nous cheminons dans les douces forêts. Arrivés près d'un château, nous sommes dépassés par une machine de l'enfer. Un pulvérisateur se met à disperser du trinucléarobenzoate de dipolonium. Ca ne sent rien mais Nico a temporairement mal de tête, quant à moi la gorge me gratte comme une angine bien accrochée. Nous faisons une pause dans les bois. Oups ne pas marcher sur l'égaré, le bousier en goguette, ce perpétuel chercheur de merde. Je le dépose sur un étron de renard. Directement et sans un merci, l'insecte plante ses crocs dans... Bref no comment. 

Reprenant la marche après un bref hameau, nous traversons une autre zone forestière puis rencontrons la surprise du jour, assez inattendue d'ailleurs, la présence d'un faisan vénéré (c'est son vrai nom, ce n'est pas un colchide). Le petit gars à longue queue, quasiment deux mètres d'ailleurs, est pour le moins ce qui s'appelle pas farouche : il vient vers nous afin de réclamer du grain, regard lumineux d'intelligence comme... une poule... Du fait que les quelques gâteaux ne lui plaisent pas, il nous suit durant des centaines de mètres tel un chien à son maître ; il n'y a pas à dire, c'est du sport de commando la chasse en notre triste contrée. Un peu embêté après un presque kilomètre émaillé d'ailleurs de séance photo, Nico se fait bouffer le pied : l'animal proclame je vais avoir du grain oui ou non ? Puis effrayé par une soudaine zone découverte de champs et la présence peu rassurante d'une buse, il rebrousse chemin. A retardement, nous l'appelons Wéboff, vu son dédain de si bons gâteaux que nous lui offrions.

Ouf ou pas-ouf, son destin ne sera guère glorieux dès le renard du crépuscule. Au gré d'un détour un peu moins intéressant prenant les aspects d'une maugréeuse terre beauceronne, nous descendons sur Villeneuve-sur-Yonne, jolie petite ville d'ailleurs qui contre toute attente (j'ai perdu mon pari), comporte un kebab ; il faut que je fasse confiance à mon frère ;-)  La petite cité pas vraiment ville-neuve possède d'anciennes rues peuplées d'anciennes personnes dominées par une imposante ancienne église. Une dame âgée s'enquiert de savoir si nous avons besoin de quelque chose, derrière un chien gueule sa race. Gentillesse mêlée de pas mal de curiosité, wouah-wouah, nous rejoignons l'Yonne.



Le soleil inonde le quai de lumières enchanteresses, quelques jeunes se promènent, de nombreux très-moins-jeunes sont promenés en fauteuil roulant. Chacun profite de ce qui pourrait être le dernier beau soleil de l'année ; ou faisons tous comme si c'était le cas : on est bien.

Des travaux ont lieu à l'écluse et occasionnent un détour dégueulasse sur une route rouge. Un vélo s'arrête, le cycliste fait voler les barrières, puis referme. Faisons-en de même ! Le bref temps de ce parcours défendu, nous croisons six à sept personnes en faisant ... de même ! A Villeneuve ne nous préoccupons pas des proscriptions, mais soyons polis, refermons tout de même derrière nous !

La route devient chemin, le chemin devient sentier. Peu à peu ça devient semi-sauvage, quelques pêcheurs, la lumière devient rasante. Qu'on est bien ici ! Après le passage d'une carrière, de laquelle Nico profite d'un convoyeur, nous rejoignons l'écluse d'Etigny. C'est l'heure d'y prendre un repas bien mérité, si ce n'est qu'en tant que paramètre préalablement connu, Nico a oublié sa fourchette. Nous improvisons les sardines de tente en tant que baguettes, ce qui pour des nouilles chinoises s'avère une belle acculturation. A ce titre tchorski 2.0 fait bien marrer les potes !

La nuit étant tombée, nous marchons dans le noir, seulement éclairés de lampes-torche. Nous croisons un groupe familial dans le noir, puis au sein de paysages devenus glauques, arrivons à Rosoy. On s'arrêterait bien là pour dormir, les kilomètres dans les pattes, mais il est même pas 20 heures. Après une écluse sur-glauque, nous finissons par longer la zone industrielle de Gron, dont le nom GROOON fait bien marrer l'auteur de ce maigre compte-rendu, mais soit passons ces errances. C'est en fin de compte dans un terrain pas typiquement formidable que nous établissons le campement. C'est assez comique d'y installer des bougies, le tout dans une ambiance de rosée énorme, tout est déjà trempé.

Sous un peuplier, la nuit est moyenne, et globalement notée à 2,5 étoiles, le magnifique arc en ciel dans le soleil levant ayant pour le moins aidé quelque peu à l'amélioration de la notation. Au coeur de la nuit, Jérémy a fait de la moto avec Meuf et il a réellement fait ch... euh pardon, embêté la ville entière.

Rectoencéphalitiques mais pas trop, nous reprenons la marche. Au kilomètre 65, nous voyons les cerisiers, squat du mois dernier (amusant à ce titre), puis arrivons à un autre but, les moulins en démolition. Toute la semaine passée à vrai dire, j'aurais bien été là-dedans, souvenir d'une exploration du mois dernier, trop courte du fait d'un déménagement dans les pattes. Ce dimanche matin, personne n'est là et c'est bien le moment.



Les deux tours, déjà grignotées, sont équipées de machines barbares, destinées à recevoir le grain de péniches puis acheminer la matière dans divers silos inhumains. La visite n'est pas forcément toujours intéressante mais à le mérite d'avoir été réalisée, tout autant que les moulins Saint-Louis, reliquat des années du Général Dubois, ainsi que le surbétonné moulin de Sens-Est, inaccessible malgré une proscrite mais courageuse incursion en pleine rue.

En passant d'escalier en colimaçon en vaste hangar glauque, la vue qui s'offre sur Sens est belle, en péril d'ailleurs : les grues sont là et ça va vite. Il s'agit désormais de faire le tour de la tour, garder une mémoire, refermer la porte sans espoir de retour. Les derniers bâtiments, grimpette en pleine rue - dimanche matin tôt pas trop de monde si ce n'est quelques pêcheurs - n'offrent que des espaces abandonnés depuis des décennies. Ce furent des locaux destinés à la réparation de télévisions gisant désormais fracassées, un grossiste de peinture, rien à voir avec les silos à grains et le curieux tag "cereal killer". Ils osent tout. Nous partons de là avec l'acquis de conscience d'avoir fait ce qui était à faire.

Tout comme les moulins Saint-Louis, de ces moulins Saint-Paul nous ne saurons rien, pas plus que les attenants moulins du Roi (près de la Lingue, près du noyer sans noix en fait), les portes se referment, l'avenir se clôt comme un couvercle sur un vase, s'offre une vie nouvelle orientée sur un autre chose, meilleur d'ailleurs car plus de Jérem' ni plus de Nina, plus de vis sans fin dans un moulin glauque espace abandonné aux dents des grues : ce matin il pleut mais combien l'on peut s'en foutre. Jamais nous n'aurions cru abattre un Joigny-Sens en si peu de temps, une grosse journée pour 42 kilomètres. Sans forcer, c'était en fin de compte la meilleure manière de remercier un facteur sympa, après trois heures d'attente aux traits tirés de lassitude et de presque-épuisement. On pourrait considérer que c'est un quasiment rien, c'est avant tout une gratitude au quotidien.

Quant à Bridget Kyoto et ses scenettes collapsologiques, on ne s'étonnera pas que cela débute de Joigny. Etonnant territoire d'un petit centre-ville qui meurt au gré d'une municipalité qui corps et âme essaie de sauver ce qu'il reste d'avenir. D'un côté Sens qui rase ses moulins historiques, de l'autre côté Joigny la mélancolique qui s'accroche aux berges de l'Yonne. Entre deux 42 kilomètres, quelques encablures, qui marquent un joli départ vers autre-chose désiré et accompli. Que cet autrement puisse en outre rejoindre les rêves de Laure Nouhalat et Sébastien Becquignon, à qui je dédie ce petit récit de promenade.

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