11 novembre 2019 - Ardèche



Emy jardine. Elle creuse des trous parce qu'elle sent bien que dans le monde du dessous, les taupes s'agitent. Elle part aux châtaignes avec moi, fait de longues promenades dont elle ne comprend pas le sens : pourquoi s'arrêter longuement sous certains arbres ? Elle ne supporte pas la première châtaigne dans mon bac blanc. Elle la saisit et va la déposer 3 mètres plus loin. Les suivantes ça va par contre. Ce geste est systématique, jour après jour. Insaisissable. Touchant aussi. Mais pourquoi ? La première châtaigne reste alors sur place dans la forêt, c'est que ça doit être comme ça.

Aujourd'hui, il a fait beau temps, mais par contre, dès que la course du soleil amène la lumière derrière la montagne, il se met à cailler. J'ai froid. C'est dur le soir, mais c'est une vie choisie. Je pourrais être

un bureau fermé. quatre mètres carrés. un pc devant moi, enfin un écran plutôt je veux dire. derrière une fenêtre en PVC, donnant sur une toiture bitumée sans charme. au plafond, des néons. il a fallu en dévisser un sur les deux parce que ça brûlait les yeux. le téléphone sonne. encore. encore. sur le combiné, une collègue a mis un autocollant help. huit heures de présence. attendre. 

un train de banlieue, un RER aux sièges durs et usagés, qui a vu passer des millions de regards neutres, fermés ou fatigués. dehors le paysage défile. invariablement gris, invariablement neutre, peut-être même fatigué. les maisons s'alignent par dizaines de milliers le long de cette banlieue parisienne laissant derrière des souvenirs un peu rangés un peu inutiles ; les maisons sont en meulière, ça fait penser à Ermont. ces destins s'entassent ici, par facilité ou par pas-le-choix. je ne sais plus très bien si dans la réalité des choses, on n'a pas le choix. c'est morose. à Trappes on traverse un grand no man's land un dépôt ferroviaire ancien et mal entretenu. un train de banlieue, un paysage pâteux et morne ; il parait que Londres c'est encore pire : plus long, plus gris, plus entassé. Nick Cave disait : il n'est jamais sorti rien de bon de cette ville.

Olivier à Brancourt a eu des paroles très dures quant aux maisons de lotissement (nous en traversions un quotidiennement, pas particulièrement avenant, toutes maisons en simili-toc, assez identiques, le long d'une impasse, encore des impasses de lotissements tous pareils) , (ces paroles datent un peu, j'espère ne pas les déformer) : Vincent vois-tu, ces gens vivent dans des mini-prisons. Ils travaillent toute leur vie dans des trucs de merde pour se claquemurer là-dedans le week-end. Contexte est qu'Olivier vit en camping-car. Ancien armurier, il travaille peu (pour un salaire) et offre ses services en wwoofing à droite à gauche. Cette personne a une philosophie de vie qui fait réfléchir, et Dieu sait que lors des longues soirées de Brancourt, vides, nous avions le temps de le partager. Dire ou presque sous-entendre que ces maisons sont des petits cercueils est dur mais ça offre une réflexion. Beaucoup de gens ont des vies belles, même dans un lotissement, mais il est vrai qu'en tant que tel, le lotissement-travail offre une vision de la vie morbide. Les maisons sont écartées, les voisins ne se connaissent pas trop (c'était ici le cas), les jardins - du gazon - sont entourés de clôtures. En été ça tond le samedi, en automne ça passe le bruyant souffleur thermique. Les feuilles d'arbres, c'est horrible, voyez-vous.

Je pourrais être
Mais je ne suis pas et tellement heureux de ne pas être. Dès lors j'assume d'avoir froid, même si c'est dur. C'est un choix, idyllique, je sais que ça fait bizarre de le dire. Nous sommes devenus fragiles. Nos anciens se lavaient à la bassine et comment dire, je suis tout penaud devant le seau, de devoir le faire à mon tour. Avons-nous, tous, autant perdu ?

Sommes-nous si loin de la vérité ?
Désormais, la marque carrefour indique sur ses emballages : issu d'une exploitation haute valeur environnementale. La farine utilisée est issue de blés CRC, cultivés sur des exploitations HVE, sur lesquels les traitements chimiques sont limités grâce à une culture raisonnée. Ajoutant encore Biodiversité préservée, Gestion responsable des sols et de l'eau. Parce que utiliser des pesticides, ça peut être raisonné, un peu comme raisonnable le mot, parce que c'est responsable ? Non mais je veux dire, mon cul c'est du poulet ?

Carrefour, comme tant d'autres, c'est le goût âcre de la vomissure sur les lèvres, comme les politiques et comme les administrations. Grâce à vos étrons nauséabonds, communs et inondant les espaces banalisés, vous facilitez mon départ. Oui c'est peut-être dur certaines soirées, de traverser un automne-hiver humide comme ça, mais je peux vous promettre qu'à penser à vous, je savoure la liberté : aucun chômage, je ne vous dois rien, je vis dans un environnement extrêmement spartiate : pas d'emprunt, quasiment plus de compte bancaire : le soir la lune bondit depuis le plateau, c'est beau, pas de clôture, pas de lotissement pareil, pas de train de banlieue [Simone : Mesdames, Messieurs, votre attention s'il vous plaît. Voie 4, le train TER numéro 48844 en provenance de Paris-Montparnasse et à destination de Chartres, initialement prévu à 17h33, est supprimé. Merci de votre compréhension] : je travaille au potager toute la journée en ce moment :  je pourrais être et ne suis pas : démuni devant un seau à se demander comment se laver sans en mettre partout, puis en quelques tours de manivelle, des solutions sont trouvées, du bricolage on dira. Les lotissement-travail sont devenus au fil des banlieues grises tellement banalisés, est-il encore clairement identifiable qu'une autre vie est possible ?

Je suis un monstre d'écrire de la sorte sur la vie des gens, même dans un lotissement banalement morne. S'il y a bien quelque chose qu'ils me demandent, c'est de vivre en paix. N'en fais-je pas de même ? Donc je retire ce que j'ai dit. Il faut parfois savoir retirer ce qu'on dit.

Les journées se suivent et se ressemblent, désherber les terres en vue de recevoir le potager. Ce sont des terrasses qui n'ont jamais vu une carotte ; c'est un peu intermédiaire entre un pré et une forêt de faux châtaigniers et de noyers. En creusant jusque 30 centimètres, je n'ai pas été foutu de retrouver la roche mère. La terre est incroyablement noire, tendre et humifère. Je désherbe le chiendent centimètre par centimètre, en essayant de ne pas bouleverser les horizons. Je recouvre les terres dénudées d'une épaisse couche de feuilles d'arbres. Je veux ressembler à la forêt le plus possible. En automne dans le brun, la vie de la microfaune est intense. Comme je dénude, il faut que j'offre ça à la terre.

Je n'utilise pas de motoculteur et pas un gramme de pétrole, pas de produit phyto et aucun désherbage thermique. Que l'on m'excuse, mais c'est ce que j'appelle de la haute valeur environnementale.

Quelque part, je ne demande pas à Carrefour de produire de la Bio. Par contre, le prétendre sur des produits assimilables à de la bouse, c'est le regard du démon, c'est prêcher le faux pour avoir le vrai. Que cela soit clair, j'ai toujours eu peur du Malin. Le pouvoir de nuisance du démoniaque est terrible, sournois, menteur, violent.
Je ne peux avoir de mots plus durs.

Je pourrai être
Leur business Unit, leur project manager, leur senior system administrator.
Leur réunion de mise au point suite à l'incident du 9 novembre, leur nouvelle procédure, leur formulaire de demande en vue d'introduire une demande (un mois à l'avance est obligatoire).
Mais je ne suis pas

Ce que je ne suis pas et ce que je veux être détermine ma rage. Lorsque je désherbe, j'ai une détermination implacable. Je ne veux plus jamais -jamais- travailler, salarié, dans leurs trucs. Mon potager est ma vie car il me nourrira, la forêt est mon Eden car elle me nourrira. C'est pour ça que je fais peu, mais avec un soin méticuleux. Cette accumulation de je pourrais être aux regards de démon - ces gens qui détruisent des existences au gré de ravages ou de paroles mensongères, ce qu'ils ne veulent pas voir, leur vue altérée par leurs croyances furieuses, est l'allégorie de ce que j'ai fui. La rage sourde s'éteint chaque matin lorsque je vois désormais ces étendues de feuillages, car je sais que ça fait du bien à la nature ; j'anthropise des terres, c'est déjà lourd à porter pour moi [même si ce furent des terrasses dans des temps très anciens, la maison de Jean date de 1480, c'est peu dire, et restaurer ce dont les anciens ont mis tant de coeur à faire, c'est porteur de sens]. Le feu a brûlé des années, il ne faut pas s'étonner que les braises soient encore à couver. Seule la forêt permet d'apaiser cela et le moins qu'on puisse dire, c'est que ça marche. C'est encourageant.

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