16 novembre 2019 - Ardèche


Si la normalité forme un cadre, il est peut-être légèrement de fait qu'en ce moment, ma trombine n'est pas spécialement encadrée. J'imagine un instant le gag, une rencontre sur le marché de la très grande normalité, l'inénarrable Tinder. Tu vis encore chez ta maman ? Non non, je suis dans une roulotte qui s'appelle Raymonde (si je te jure, c'est une histoire de chat en plus), le matin quand je me lève, je fais de la vapeur avec la bouche car il caille sa race. C'est quoi tes passions ? Bah écoute, en ce moment je regarde un peu comment s'arrachent la festuca glauca et le nardus stricta. On fait un tour aux terrasses ensemble ? Tu vas voir c'est fun. J'aime les plans à trois, vous désherbez et je prends mon thé. Ah oui au fait, j'oubliais de prévenir, je me lave au seau dans la roulotte et la semaine dernière, j'ai attrapé une pneumonie de la couille. Ca dérange ? Ah pardon, je comprends...

Ce soir j'étais canné (comme l'aurait dit le tout autant inénarrable François). Du coup j'ai arrêté le potager, il n'y a rien qui presse, et j'ai été faire un tour. J'y ai vu, tout comme aujourd'hui et hier de même d'ailleurs, l'étourdissante foule de zéro personne. Au moins ça a un avantage, tu ne passes pas une demi-vie à t'engueuler avec ton prochain, puis à nourrir une rancune mêlée de regrets, de paroles trop dures, etc etc. Par contre, je me suis fait houspiller par un geai qui peu heureux de ma présence superfétatoire, a imité la buse histoire de me virer de là. Ca a marché, bien évidemment.

Le matin, je pense à mes transports en commun pour arriver au poste de travail. Dès que le soleil jaillit comme un diable derrière le plateau, je descends l'escalier fait de vieilles lauzes et commencent les séances d'arrachage. C'est 10 heures par jour en ce moment. Les journées sont courtes en hiver, très courtes. Il faut tout faire dans ce bref délai : le potager, la cuisine, la vaisselle au bassin, la douche aussi donc, mais bref j'en passe les détails.

J'appelle ça une chance, quand je pense aux pauvres qui se tapent des trajets de malade, subis bien évidemment car peu aiment, enfin soit. Le plus dur, c'est de garder le cap, la motivation, surtout dans ces instants de solitude. Il ne faut que très peu de souvenirs pour que je redouble d'ardeur.

Je ne suis pas sûr que tout le monde bénéficie de cette sorte de chance ; il faut absolument que cesse ce jeu d'écriture médiocre de juger les gens, quand bien même je voudrais voir du maraîchage partout, des vergers à chaque coin de pré, les terrasses des Cévennes réparées, des Carrefour en ruine (cible de pillages et d'urbex), et j'en passe. Ce n'est pas ; il en découle que ce coin cévenol est désertique, sauf du 15 juin au 15 septembre. Est-ce un bien, est-ce un mal ? On est bien quand ce n'est pas la foule, c'est le moins qu'on puisse dire. Ce qui n'est pas normal, c'est que l'inhumain soit autant répandu : le périphérique de Paris c'est inhumain, le Châtelet Les Halles c'est abomiffreux, mais Montfermeil aussi en fait. Quel mirage a pu se construire fut une époque pour que de cette campagne cévenole, après un je-ne-sais-combientième exode rural, on puisse se rendre à La Courneuve ? Là où je suis, inévitablement je pense à Ainielle et à la pluie jaune. C'était précieux à l'époque, ça l'est encore tout autant aujourd'hui. Peut-être que c'est la rudesse des choses qui a fait fuir les gens. C'est vrai que c'est dur.

La vie dans un aussi petit logement permet de reprendre contact avec les choses, l'existence brute et belle. Ne serait-ce qu'aller faire ses besoins dehors, il est une heure du matin, on se rend compte qu'un énorme roulis de nuages arrive sur le plateau. La lune, presque pleine, inonde les paysages d'une lumière blafarde pâle et bleutée. Ca fait comme les belle étoile au jardin en juillet, sauf que novembre est bien en route. Un aussi petit logement en contact avec le climat (ce n'est ni une maison ni un appartement), rythmé par le froid, ça veut dire tout cadencer. A 14 heures, c'est l'heure de la douche-vaisselle : surtout ne rien remettre à plus tard car juste après, le soleil passe derrière l'Espinasse. L'ombre promet un glacial pour ainsi dire immédiat. Bien prévoir le repas car dès 17h30, la nuit envahira les terrasses. Sans électricité, tout doit être très organisé. Se laver les dents à 10 heures, car avant l'eau est tellement gelée, ça fait mal. Il fait quelle température dans Raymonde ? Je ne sais pas, celle de mon huile d'olive qui est figée, un bloc. Ca dans une maison ? Pas spécialement, on est protégé par le confort douillet. C'est salvateur le manque de confort, ça replace crûment l'humain à sa place, petit-être assisté de technologie. Une autre situation permet de connaitre ça, c'est la pauvreté. Je ne la souhaite à quiconque. C'est beau de vivre la vie-vraie.

Le soir, je me réfugie sous deux couettes. Une bougie brule à côté, offrant des teintes pastels à tout un univers de bois. Le site est très silencieux, c'est un calme ultime. Ca fait de longues soirées à ne rien faire. C'est agréable. Rien, vraiment rien. J'avais une vie frénétique bercée par le manque de temps - évidemment, il fallait beaucoup d'activités pour compenser le vide généré par le travail salarié ; désormais j'ai du temps, plein de temps, et ça provoque une vie différente.

Cette nuit, ou tout du moins dans les pourtours de cinq heure trente, il s'est mis à neiger. Emy a dormi à la roulotte pour la troisième nuit de suite. Elle déserte sa maison. De plus, elle s'est chopé une petite épine de châtaigne dans un coussinet. Dès lors ce matin, nous avons pris les chemins de traverse pour monter aux Coulets, chez son papa. Comme le chemin n'est pas très franc, surtout avec la neige, c'est Emy qui m'a guidé. Je lui ai demandé où c'est, ayant une vague idée, je ne savais pas beaucoup plus que ça. On a traversé les genets en vrac, bref un chemin de chien. Une heure et demie plus tard nous étions là-haut.

Emy pète les plombs parce qu'elle n'a plus de brebis à garder. Sans nul doute avec les agnelages et les chevrotages, ça va s'arranger. En attendant elle tourne en rond, ce qui fait qu'elle est toujours fourrée par là. C'est un peu long pour elle et inquiétant pour nous, mais bon si ce n'est que ça, on s'en occupe. C'est un peu ça d'avoir le temps, on gère, on s'entraide, pour des conneries quelquefois, mais soit après tout, pour des choses importantes aussi. Laurent a expliqué qu'avec les vents de l'autre jour, son bâtiment d'exploitation a bougé d'un mètre au sol. C'étaient des vents tournant et ça a semé une certaine pagaille. Un épicéa est tombé, fort heureusement aucun cochon n'était en dessous - ça a dû se jouer de peu. Le retour a été humide, il s'est mis à pleuvoir plutôt sévèrement.

Au regard de la loi, enfin de leur loi je veux dire, je suis un oisif. Hier j'ai beaucoup avancé sur le potager car je savais la météo défavorable aujourd'hui. Ainsi donc ce jour, je ne fais rien. La pluie tombe sans discontinuer. Dans la roulotte j'ai des conditions d'humidité exécrables. Le chauffage ne s'allume plus. Le piézo est trempé. A ce stade, ça ne m'étonne même plus. Laurent évoque que sur le plateau - tout le monde appelle Montselgues comme ça, le plateau - les conditions climatiques sont nettement plus dures qu'ici. En février, il se trouve une période d'une quinzaine où ça descend longuement jusque moins dix. A ce niveau je ne pourrai plus tenir. A vrai dire ça ne m'inquiète même plus : pas plus moi-même que mon huile à ce titre, puisqu'elle est totalement figée. On se débrouillera bien tous deux, on s'est toujours débrouillés. Regardant en arrière, en fait, il me semble comprendre que ça fait trois semaines que je n'ai pas vu une douche. J'avais évidemment l'intime conviction que ça allait être compliqué. C'est la vie quotidienne qui se transforme au fil des pages, la vie n'est pas spécialement simple pour l'instant.

S'il y a bien une chose qui va débarquer, que je le veuille ou non, c'est que je ne sais pas comment je vais passer la nuit. Humidité fracassante au gré du gel persistant qui va s'installer graduellement de plus en plus puissant, un sacré quatre heures du matin en perspective. Le moins qu'on puisse dire est que j'en ai vu des pires, des nuits. La plus extrême sera sans nul doute celle dans le transformateur abandonné et demi-écroulé de Drigas [de toute mon existence, je ne pense pas avoir été plus en danger que cette tempête là] ; alors là cette nuit à venir, de la gnognote mon frère, comme qui dirait j'en ai vu d'autres. Il serait injuste de ne pas partager ça, je dis ça maintenant en vrac car c'est tellement commun et au fond tellement important aussi. Au demeurant, je ne parle pas de l'odeur générée par les absences de douches, certes, mais plutôt de ces récits. Cette foncière banalité prend forme d'une traversée à la fois complètement dingue et pourtant si terne. C'est à revenir dessus, mon vivre ici, et pour autant que je lui doive bien ça, ces textes seront en miroir aux crépusculaires récits de Dana Hilliot, bref tout comme lui je vais collationner ça dans un livre. Pourquoi en être arrivé là sera l'éternelle question qui se pose, sans que les réponses n'en soient réellement satisfaisantes.

Le récit n'apportera rien, si ce n'est quelques milligrammes d'errance inutile ; au départ je pensais apporter une impulsion afin de montrer que c'est possible, d'être critique de la société et d'être un véritable militant riendutoutiste pas écolo et plutôt naturo-simple : une autre forme de vie est envisageable. Cependant elle ne l'est pas à portée de main / simplement je veux dire / comme ceci ou comme cela / ça prend un temps fou. Plongé dans une telle galère, c'est finalement Jean qui est venu me tirer de la poisse. J'étais trempé, il m'a amené jusque l'âtre de son feu. Tout seul je n'en sortais pas, englué dans les brouillards. C'est la vie de monsieur-tout-le-monde qui a claqué la porte, critique de la société décadente, acerbe et désabusé, épris d'une nature farouche et pétri de bonne volonté ; cette fois-ci il à fallu de l'aide. Cette maison ces terrains ces terrasses cette eau, c'est là où nous sommes, c'est notre dernier refuge. La vie s'accroche à tes vêtements tel un rameau d'églantier : elle ne te lâchera pas pour si peu (il faut de l'effort, de la détermination, jamais lâcher), car sinon, au moindre relâchement, au moindre moral en baisse, elle viendra pourrir tes rêves. C'est de tout ça qu'on voudrait s'extirper, se gonfler d'un optimisme de bulle, de l'oxygène, chaque jour repartir avec encore plus de courage, encore plus de volonté. Nous y arriverons malgré tout. Tout réside dans le nous.

Après avoir séché ma veste et mon bonnet auprès du feu, après m'avoir encore une fois sorti de la poisse humide et gluante, Jean m'a donné un nouvel élan. Mes vêtements secs, ça permettait de passer la nuit. Le lendemain contre toute attente, au milieu d'un champ de boue et de neige demi-fondue, il a fait beau. Une mer de nuages roulait dans la vallée. C'est dans ce genre de moment que tu sais pourquoi tu es là. Je me suis lavé au bassin, l'eau à zéro degré. Puis, que dire d'autre que ça a été. A chaque fois, le pays m'a fait subir, en me chuchotant à l'oreille : je suis très rude ; à chaque fois j'ai été tiré de là plus ou moins in extremis, par chance, par pure bonté aussi.

L'antenne téléphonique de Montselgues a craqué avec les conditions météo déplorables. Je suis monté à l'Echelette afin d'écouter les nombreux messages téléphoniques, certains inquiets. Sur les bords de routes, notamment la piste, des monceaux de neige. Au loin où que porte le regard, l'immensité de la vallée. C'est pour ça qu'on vit ici.
Si la normalité forme un cadre, il est peut-être légèrement de fait qu'en ce moment, ma trombine n'est pas spécialement encadrée. J'imagine un instant le gag, une rencontre sur le marché de la très grande normalité, l'inénarrable Tinder. Tu vis encore chez ta maman ? Non non, je suis dans une roulotte qui s'appelle Raymonde (si je te jure, c'est une histoire de chat en plus), le matin quand je me lève, je fais de la vapeur avec la bouche car il caille sa race. C'est quoi tes passions ? Bah écoute, en ce moment je regarde un peu comment s'arrachent la festuca glauca et le nardus stricta. On fait un tour aux terrasses ensemble ? Tu vas voir c'est fun. J'aime les plans à trois, vous désherbez et je prends mon thé. Ah oui au fait, j'oubliais de prévenir, je me lave au seau dans la roulotte et la semaine dernière, j'ai attrapé une pneumonie de la couille. Ca dérange ? Ah pardon, je comprends...

Ce soir j'étais canné (comme l'aurait dit le tout autant inénarrable François). Du coup j'ai arrêté le potager, il n'y a rien qui presse, et j'ai été faire un tour. J'y ai vu, tout comme aujourd'hui et hier de même d'ailleurs, l'étourdissante foule de zéro personne. Au moins ça a un avantage, tu ne passes pas une demi-vie à t'engueuler avec ton prochain, puis à nourrir une rancune mêlée de regrets, de paroles trop dures, etc etc. Par contre, je me suis fait houspiller par un geai qui peu heureux de ma présence superfétatoire, a imité la buse histoire de me virer de là. Ca a marché, bien évidemment.

Le matin, je pense à mes transports en commun pour arriver au poste de travail. Dès que le soleil jaillit comme un diable derrière le plateau, je descends l'escalier fait de vieilles lauzes et commencent les séances d'arrachage. C'est 10 heures par jour en ce moment. Les journées sont courtes en hiver, très courtes. Il faut tout faire dans ce bref délai : le potager, la cuisine, la vaisselle au bassin, la douche aussi donc, mais bref j'en passe les détails.

J'appelle ça une chance, quand je pense aux pauvres qui se tapent des trajets de malade, subis bien évidemment car peu aiment, enfin soit. Le plus dur, c'est de garder le cap, la motivation, surtout dans ces instants de solitude. Il ne faut que très peu de souvenirs pour que je redouble d'ardeur.

Je ne suis pas sûr que tout le monde bénéficie de cette sorte de chance ; il faut absolument que cesse ce jeu d'écriture médiocre de juger les gens, quand bien même je voudrais voir du maraîchage partout, des vergers à chaque coin de pré, les terrasses des Cévennes réparées, des Carrefour en ruine (cible de pillages et d'urbex), et j'en passe. Ce n'est pas ; il en découle que ce coin cévenol est désertique, sauf du 15 juin au 15 septembre. Est-ce un bien, est-ce un mal ? On est bien quand ce n'est pas la foule, c'est le moins qu'on puisse dire. Ce qui n'est pas normal, c'est que l'inhumain soit autant répandu : le périphérique de Paris c'est inhumain, le Châtelet Les Halles c'est abomiffreux, mais Montfermeil aussi en fait. Quel mirage a pu se construire fut une époque pour que de cette campagne cévenole, après un je-ne-sais-combientième exode rural, on puisse se rendre à La Courneuve ? Là où je suis, inévitablement je pense à Ainielle et à la pluie jaune. C'était précieux à l'époque, ça l'est encore tout autant aujourd'hui. Peut-être que c'est la rudesse des choses qui a fait fuir les gens. C'est vrai que c'est dur.

La vie dans un aussi petit logement permet de reprendre contact avec les choses, l'existence brute et belle. Ne serait-ce qu'aller faire ses besoins dehors, il est une heure du matin, on se rend compte qu'un énorme roulis de nuages arrive sur le plateau. La lune, presque pleine, inonde les paysages d'une lumière blafarde pâle et bleutée. Ca fait comme les belle étoile au jardin en juillet, sauf que novembre est bien en route. Un aussi petit logement en contact avec le climat (ce n'est ni une maison ni un appartement), rythmé par le froid, ça veut dire tout cadencer. A 14 heures, c'est l'heure de la douche-vaisselle : surtout ne rien remettre à plus tard car juste après, le soleil passe derrière l'Espinasse. L'ombre promet un glacial pour ainsi dire immédiat. Bien prévoir le repas car dès 17h30, la nuit envahira les terrasses. Sans électricité, tout doit être très organisé. Se laver les dents à 10 heures, car avant l'eau est tellement gelée, ça fait mal. Il fait quelle température dans Raymonde ? Je ne sais pas, celle de mon huile d'olive qui est figée, un bloc. Ca dans une maison ? Pas spécialement, on est protégé par le confort douillet. C'est salvateur le manque de confort, ça replace crûment l'humain à sa place, petit-être assisté de technologie. Une autre situation permet de connaitre ça, c'est la pauvreté. Je ne la souhaite à quiconque. C'est beau de vivre la vie-vraie.

Le soir, je me réfugie sous deux couettes. Une bougie brule à côté, offrant des teintes pastels à tout un univers de bois. Le site est très silencieux, c'est un calme ultime. Ca fait de longues soirées à ne rien faire. C'est agréable. Rien, vraiment rien. J'avais une vie frénétique bercée par le manque de temps - évidemment, il fallait beaucoup d'activités pour compenser le vide généré par le travail salarié ; désormais j'ai du temps, plein de temps, et ça provoque une vie différente.

Cette nuit, ou tout du moins dans les pourtours de cinq heure trente, il s'est mis à neiger. Emy a dormi à la roulotte pour la troisième nuit de suite. Elle déserte sa maison. De plus, elle s'est chopé une petite épine de châtaigne dans un coussinet. Dès lors ce matin, nous avons pris les chemins de traverse pour monter aux Coulets, chez son papa. Comme le chemin n'est pas très franc, surtout avec la neige, c'est Emy qui m'a guidé. Je lui ai demandé où c'est, ayant une vague idée, je ne savais pas beaucoup plus que ça. On a traversé les genets en vrac, bref un chemin de chien. Une heure et demie plus tard nous étions là-haut.

Emy pète les plombs parce qu'elle n'a plus de brebis à garder. Sans nul doute avec les agnelages et les chevrotages, ça va s'arranger. En attendant elle tourne en rond, ce qui fait qu'elle est toujours fourrée par là. C'est un peu long pour elle et inquiétant pour nous, mais bon si ce n'est que ça, on s'en occupe. C'est un peu ça d'avoir le temps, on gère, on s'entraide, pour des conneries quelquefois, mais soit après tout, pour des choses importantes aussi. Laurent a expliqué qu'avec les vents de l'autre jour, son bâtiment d'exploitation a bougé d'un mètre au sol. C'étaient des vents tournant et ça a semé une certaine pagaille. Un épicéa est tombé, fort heureusement aucun cochon n'était en dessous - ça a dû se jouer de peu. Le retour a été humide, il s'est mis à pleuvoir plutôt sévèrement.

Au regard de la loi, enfin de leur loi je veux dire, je suis un oisif. Hier j'ai beaucoup avancé sur le potager car je savais la météo défavorable aujourd'hui. Ainsi donc ce jour, je ne fais rien. La pluie tombe sans discontinuer. Dans la roulotte j'ai des conditions d'humidité exécrables. Le chauffage ne s'allume plus. Le piézo est trempé. A ce stade, ça ne m'étonne même plus. Laurent évoque que sur le plateau - tout le monde appelle Montselgues comme ça, le plateau - les conditions climatiques sont nettement plus dures qu'ici. En février, il se trouve une période d'une quinzaine où ça descend longuement jusque moins dix. A ce niveau je ne pourrai plus tenir. A vrai dire ça ne m'inquiète même plus : pas plus moi-même que mon huile à ce titre, puisqu'elle est totalement figée. On se débrouillera bien tous deux, on s'est toujours débrouillés. Regardant en arrière, en fait, il me semble comprendre que ça fait trois semaines que je n'ai pas vu une douche. J'avais évidemment l'intime conviction que ça allait être compliqué. C'est la vie quotidienne qui se transforme au fil des pages, la vie n'est pas spécialement simple pour l'instant.

S'il y a bien une chose qui va débarquer, que je le veuille ou non, c'est que je ne sais pas comment je vais passer la nuit. Humidité fracassante au gré du gel persistant qui va s'installer graduellement de plus en plus puissant, un sacré quatre heures du matin en perspective. Le moins qu'on puisse dire est que j'en ai vu des pires, des nuits. La plus extrême sera sans nul doute celle dans le transformateur abandonné et demi-écroulé de Drigas [de toute mon existence, je ne pense pas avoir été plus en danger que cette tempête là] ; alors là cette nuit à venir, de la gnognote mon frère, comme qui dirait j'en ai vu d'autres. Il serait injuste de ne pas partager ça, je dis ça maintenant en vrac car c'est tellement commun et au fond tellement important aussi. Au demeurant, je ne parle pas de l'odeur générée par les absences de douches, certes, mais plutôt de ces récits. Cette foncière banalité prend forme d'une traversée à la fois complètement dingue et pourtant si terne. C'est à revenir dessus, mon vivre ici, et pour autant que je lui doive bien ça, ces textes seront en miroir aux crépusculaires récits de Dana Hilliot, bref tout comme lui je vais collationner ça dans un livre. Pourquoi en être arrivé là sera l'éternelle question qui se pose, sans que les réponses n'en soient réellement satisfaisantes.  

Le récit n'apportera rien, si ce n'est quelques milligrammes d'errance inutile ; au départ je pensais apporter une impulsion afin de montrer que c'est possible, d'être critique de la société et d'être un véritable militant riendutoutiste pas écolo et plutôt naturo-simple : une autre forme de vie est envisageable. Cependant elle ne l'est pas à portée de main / simplement je veux dire / comme ceci ou comme cela / ça prend un temps fou. Plongé dans une telle galère, c'est finalement Jean qui est venu me tirer de la poisse. J'étais trempé, il m'a amené jusque l'âtre de son feu. Tout seul je n'en sortais pas, englué dans les brouillards. C'est la vie de monsieur-tout-le-monde qui a claqué la porte, critique de la société décadente, acerbe et désabusé, épris d'une nature farouche et pétri de bonne volonté ; cette fois ci il à fallu de l'aide. Cette maison ces terrains ces terrasses cette eau, c'est là où nous sommes, c'est notre dernier refuge. La vie s'accroche à tes vêtements tel un rameau d'églantier : elle ne te lâchera pas pour si peu (il faut de l'effort, de la détermination, jamais lâcher), car sinon, au moindre relâchement, au moindre moral en baisse, elle viendra pourrir tes rêves. C'est de tout ça qu'on voudrait s'extirper, se gonfler d'un optimisme de bulle, de l'oxygène, chaque jour repartir avec encore plus de courage, encore plus de volonté. Nous y arriverons malgré tout. Tout réside dans le nous.

Après avoir séché ma veste et mon bonnet auprès du feu, après m'avoir encore une fois sorti de la poisse humide et gluante, Jean m'a donné un nouvel élan. Mes vêtements secs, ça permettait de passer la nuit. Le lendemain contre toute attente, au milieu d'un champ de boue et de neige demi-fondue, il a fait beau. Une mer de nuages roulait dans la vallée. C'est dans ce genre de moment que tu sais pourquoi tu es là. Je me suis lavé au bassin, l'eau à zéro degré. Puis, que dire d'autre que ça a été. A chaque fois, le pays m'a fait subir, en me chuchotant à l'oreille : je suis très rude ; à chaque fois j'ai été tiré de là plus ou moins in extremis, par chance, par pure bonté aussi.

L'antenne téléphonique de Montselgues a craqué avec les conditions météo déplorables. Je suis monté à l'Echelette afin d'écouter les nombreux messages téléphoniques, certains inquiets. Sur les bords de routes, notamment la piste, des monceaux de neige. Au loin où que porte le regard, l'immensité de la vallée. C'est pour ça qu'on vit ici.

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