19 novembre 2019 - Ardèche



La première fois que je suis arrivé là, j'ai arrêté le véhicule quelques kilomètres avant, à Lazonès. C'est un peu une frontière invisible, un monde du bas un monde du haut, l'ancienne maison de Lucien la Brocante. En cet instant, j'avais uniquement connaissance que c'est une impasse et comme qui dirait, pas spécialement avec des centaines de voisins. Il s'avère que la route devenait si étroite et si malaisée, je m'étais évoqué intérieurement : je n'arriverai jamais à faire demi-tour. Ca place le contexte. Dès le départ et comme qui dirait, là où je suis, c'est un bout. Du monde, presque, mais en tout cas la dernière maison, ou à peu près, enfin bref. Du coup je me suis stationné chez Marité et je suis resté quatre jours, à camper discrètement entre les deux ponts.

Il s'avère qu'il pleuvait, (ma maman aurait poétiquement évoqué cela comme une vache qui pisse) et d'ailleurs ça a duré les quatre jours. Je venais de Villefort puis suis logiquement passé par Pied de Borne. En gros, ce n'est pas l'autoroute qu'on pourrait dire. Routes longues et très étroites, le ravin du Chassezac, puis franchement rien à la ronde, c'est l'Ardèche : aucun de nous ne compte en kilomètres, on compte en temps.

Le premier contact a été effrayant. C'est très-très-très-très isolé. Le pays est rude. En face et de l'autre côté de la rivière torrentueuse se trouve une montagne ; de la lande, des genets, des bruyères puis franchement, rien. Alors que j'étais trempé et glacé par la pluie, un 15 août tout de même [c'est le seul jour formant la saison nommée été en Belgique], Jean m'a hébergé et rassuré. Sans lui, je redescendais à Gravières et brutalisais pour ainsi dire immédiatement au téléphone : mais vous êtes des dingues ? D'ailleurs ça s'est un peu fait tout de même, dans l'espèce de curieux cimetière semi-monastique en bord de route. Pas facile la vallée. Rien que d'y remonter, bref depuis Gravières quand même, 13 kilomètres pour 50 minutes (je me suis amélioré, maintenant je roule à vingt).

C'est là où je suis.

On appelle ça la vallée. Les chasseurs locaux, ceux de la fédé de Malarce, disent que c'est bien d'avoir acheté là. Si tu n'aimes pas les kayaks des gorges de l'Ardèche (soit, oui, donc, je me suis payé les gorges du Tarn étant ado et ce fut à proprement parler infernal, donc ça reste un peu coincé là depuis, mais passons), alors ici tu seras bien, parce qu'en résumé, y'a personne. Mais, tu as entendu les cochons alors ? Quand ça, la semaine dernière ? Purée y'a un de ces trafics en ce moment. Ici on ne parle pas de sanglier mais de cochon, on a notre vocabulaire, des choses banales, Bernard dirait : des histoires de pays.

En réalité, du fait que ce soit au bout, ce qui s'appelle le bout du bout puisque de toute façon après ce sont les bognes, il s'avère qu'en bas c'est en bas, et en haut c'est ici. Quand on descend aux Vans, en résumé quelque chose comme 3000 habitants, on va en ville. Mais on se démerde de plein de manières. Jean-Marie livre son pain à Thines, Greg fait du fromage à Montselgues et quand bien même tu aurais un ennui ou l'autre, Philippe du Gerboul aura vite fait de te faire une photocopie. En ville(s), on a tout sous la main ; ici c'est comme la montagne ou la mer, ce n'est que de l'entraide. On a rien mais on se débrouille pour tout.

Alors que je montais la piste, la route qui mène à la D4 - l'antenne du téléphone étant en panne depuis des jours, j'allais chercher du réseau là-haut au Mas de Peyre ou à l'Echelette, bref des coins faits pour la neige comme les chiens sont faits pour mordre, (il s'agit juste que j'attendais des e-mails important, je ne monte pas là-haut pour Tinder hein) - une camionnette pourrie me stoppe. Une fille, punk à chien, a perdu son chien. Du coup après avoir donné des nouvelles aux amis, en bref de ne surtout pas s'inquiéter, le hasard fait que je trouve l'animal, Gitane, accompagnée de deux pouilleux et en train de décimer une poubelle sur le parking de Thines. Ni une ni deux, je vais à Laviô. Exclamation de sa maman : la grosse fait les poubelles !

C'est sur ces entrefaites que j'écrivais relativement dépité à Nadia : à Thines, une moitié des gens s'appelle Léo, une moitié s'appelle Lucien, et la dernière moitié s'appelle autre chose (ah, ça ne marche pas en fait) ; mais en tout cas, tout le monde a des problèmes de chiens !

Nos problématiques sont primaires et se résolvent de manière pragmatique. On n'a pas d'eau, de toute façon c'est comme ça pour presque tout le monde. Quand on va en chercher à Thines, à Planzolles ou aux Vans, on propose toujours aux autres de prendre leurs bidouilles (car là-encore, on ne parle pas de bidon). Nous sommes préoccupés par la fermeture des robinets des cimetières, bien avant de savoir si un gouvernement est formé en Belgique, mais ceci étant, il n'y a pas fort à parier que c'est encore bloqué, et d'ailleurs qu'est-ce qu'on peut s'en foutre. Tu n'as pas voté pour eux mais ils s'arrangeront pour faire ce que de toute façon tu ne voulais pas, et dès le gouvernement formé, se rattraper par des hostiles mesures antisociales. En clair nous, on parle de chiens, de cochons, de marrons, du vieux Darboux qui est mort et que c'était quand même un chic type. Voilà.

La vallée se resserre au niveau de Roussel et nous, on appelle ça le canal de Panama. C'est beau d'ailleurs. C'est une vallée farouche, les gens se donnent très lentement parfois. En somme pour eux, tu resteras toujours un étranger. C'est peut-être parce que tous les habitants ont conscience d'une chose, cette volonté de conserver l'authenticité rude du site. D'ailleurs, n'ai-je pas arrêté ma course à Lazonès chez Laurent, enfin un autre Laurent. Alors il y a le monde d'en bas, Chambonas ses couleurs vives son château, c'est quasiment estival, et puis il y a notre monde d'en haut. On l'aime comme ça.

L'habitat est dispersé parce que c'est granitique, un peu comme les monts d'Arrée ou les monts Lozère, tous deux esseulés et fantomatiques. Il y a des sources partout (curieusement d'ailleurs, elles sont en haut), et les anciens ont placé les maisons sur les débits d'eau. Logique, ils n'étaient pas idiots à l'époque, d'ailleurs en Lozère on appelle ça des gouttes. Donc à défaut de maisons en poquets, resserrées autour d'une source, l'habitat est très solitaire. Quand je dis très... Faut aimer être célibataire ici, car sinon c'est un peu la déprime. D'ailleurs, aujourd'hui, des conditions un peu exceptionnelles ont conduit à ce que six personnes soient présentes en même temps dans la cour : oh cette foule. Ca donnait une impression bizarre d'anormalité, presque un malaise ; qu'est-ce qu'on peut être bien dans cette solitude crue.

D'ailleurs bien sans transition, ces personnes se sont éloignées comme elles sont venues, et cette fois-ci un certain nombre de voisins partis pour l'hiver, c'est l'ouverture de la porte d'un gigantisme de solitude, des milliers d'hectares dont je suis le seul gardien, tout bonnement illégitime puisque je ne suis rien d'autre qu'un minuscule humain dans un territoire auquel je n'appartiens pas : s'il y a bien quelque chose de certain, c'est qu'il s'appartient à lui-même, sauvage et impétueux. Mais voilà, je suis là, seul. Ainielle plus que jamais, pluie jaune au fond du coeur, combien ces temps-ci je me vois nulle part d'autre qu'à Otal ou Escartin - ce sont des souvenirs importants, qu'infiniment peu peuvent saisir (ce sont les villages abandonnés des Pyrénées, la solitude d'ici est une promenade de santé par rapport à là-bas, personne n'en parle, personne ne connait, ou si peu, presque dira-t-on) ; ainsi je deviens gardien des clés, moi qui suis si médiocre, arrivé un quinze août un jour de pluie, novembre les gens m'offrent leur maison, leur cheminée, leurs chambres, leur cave, les caisses de pommes et les cartons de kiwis. Partir d'ici ? Fou toi. Pourquoi ? Ce soir le soleil éclairait uniquement La Blacherette au loin, tout le reste était noir-gris sombre. Partir non, comme une Ainielle accrochée au coeur. Je comprends maintenant. J'avais été bouleversé étant ado à la lecture de cet ouvrage (relu vingt fois), maintenant je suis cet ouvrage. Il ne peut y avoir de meilleur hommage.

Ce midi, lors d'un timide soleil, je prenais un repas sur les marches d'escalier menant à Dorpstraat - c'est un peu mon repère ce petit coin - et dans l'aubépine crevant la terrasse attenante, un merle m'observait. Très longuement, ici tout est long car on prend le temps de n'importe quoi, le merle babillait. Je pensais que seuls les rouge-gorge gazouillaient de la sorte. C'est un tout fin babil, long et ininterrompu, comme si ce beau merle noir se parlait à lui-même, se chantait une petite chanson dont il avait le refrain en tête. Pour ainsi dire inaudible, ce chant chuchoté a offert un instant précieux. Soudainement il a pris une baie, puis vivement s'est écarté vers les bambous. Petit ami de l'aubépine, je te vois souvent tôt le matin, marquer ton territoire. On sera amis, je le sais, un jour viendra.

Le pays est ambigu. Il s'offre extrêmement lentement et parfois, subrepticement, rapidement : trop, franc, brut, fort. S'il y a une question qui revient toujours, dans chaque parole : tu restes à l'année ? Lorsque je réponds oui, il se trouve une sorte d'approbation, un respect presque immédiat. Je ressens que le pays a souffert de l'exode rural et peut-être encore plus des résidences secondaires tertiaires ou plus-rien-du-tout. Quelque part c'est farouche, parce que notre vallée est intime et il nous est radical qu'elle le reste, d'autre part tout apport de vie fait tellement de bien (les terrasses crevées qu'on rêve tous de remonter, les genêts qu'on voudrait couper pour rouvrir les chemins) : ce dont nous ne voulons pas, ce sont des gens qui s'en moquent, que cela ne touche pas : il y en a, surtout l'été ; il est légitime que naisse une peur. Ambigüe cette crainte, je n'ai jamais rencontré de rejet jusqu'à présent, c'est peut-être implicitement un signal pour dire que la vallée a besoin d'amour. Celui qu'on a pour elle.

D'aucuns vous diront que c'est une route étroite et des arbres : il y en a des centaines des coins comme ça. Oui c'est vrai. Après il y a un moment dans la vie où on a besoin de poser ses rames. On ne demande pas au lieu rêvé d'être parfait, mais en contrepartie d'être la bienveillance dont désormais on aspire. Sans équivoque, le lieu est rude, ne le cachons pas sous des artifices. Il ne faut pas chercher de logique, rude c'est aussi ce que l'on veut - en somme aseptisé à la fin, ça manque de goût, fade, l'épice manque.

C'est ainsi, et d'ailleurs grace à la bienveillance énorme de deux voisins qui - sans nul doute - ont largement contribué à ce que je m'attache à vivre ici comme un lichen sur son tronc, comme une anémone sur son rocher, que j'ai rencontré Honoré, ancien maire de Thines avant la fusion avec Malarce et Lafigère, Honoré dont la simple prise de contact, regards croisés, première seconde je dirais même, engendre un respect immédiat. Une prestance discrète, un personnage effacé, pourtant un sentiment prompt et fort : ses mains, elles sont magnifiques, comme taillées dans un bois solide : rudes, noires, abimées : son regard timide, presque gêné : il a passé 80 ans, il a acheté une nouvelle tronçonneuse il y a quelques semaines.

L'histoire d'Honoré, qui était parti aux châtaignes, on le fait tous ici. Les sangliers avaient creusé un trou afin de dénicher de savoureuses racines à trancher, ou je ne sais quel champignon semi-enterré. Dans la pente, Honoré ne pouvait voir le cratère, son pied a percé le toit de la grotte des terres meubles et remuées. Chutant, sa jambe s'est empallée dans une branche de châtaignier brisée, rescapée d'une tempête, formant une pointe acérée dont la surface n'était autre que sale et vermoulue, en proie aux rhizomes des champignons. La pointe de bois a traversé la jambe, c'est entré là, c'est sorti là.

Ca a dû faire terriblement mal ? Bah non. Stoïque, il a ramassé son bol de marrons, il est redescendu à la maison, personne ne savait où il était. C'est entré là, c'est sorti là, montrant sa jambe bandée : certes, un simple chemin de presque vingt centimètres, de la bagatelle. Les pompiers ont dû lui dire non lorsqu'il s'agissait d'aller au camion seul. Plus tard à Aubenas, l'urgentiste a immédiatement pris conscience du sérieux, opération le lendemain même, un dimanche matin à huit heures pétantes ; le chirurgien est revenu exprès. Tu vois, ça arrive même à un vieux briscard comme ça ; lequel raconte ça avec une telle humilité, bah oui. Voilà. C'est tout. Voilà. Comment ne pas fondre devant une personne comme ça ? Et moi qui ose encore parler de ma fracture de la phalange distale (ça fait mal en plus !) : non mais franchement quelle affaire dis !

Le temps passe lentement. Jean racontait tout à l'heure d'avoir entendu les cris puissants d'un geai affolé ; attaqué par un autour, il était en fâcheuse posture, sauf que le jeune autour si peu expérimenté, ne savait pas comment s'y prendre. Le geai a pris la fuite, probablement haletant sur une branche de chêne à quelques pas de là. Nos histoires sont d'une telle banalité, elles sont engourdies, ça pourrait être partout, cela pourrait être le récit d'un n'importe qui. Cette platitude ne reflète pas nos ressentis. Ces quotidiens de la nature nous touchent et nous imprègnent. Désormais quand je regarde l'Everest de Thines, cette montagne sans nom juste en face, je pense au bouleau qui a eu l'idée saugrenue de pousser là, au sommet et au milieu des gros cailloux gelés et érodés. Avec le vent et le froid, mais mazette il doit prendre très cher. A devoir passer une nuit là-haut, là maintenant, la durée de survie doit être quelque peu limitée. Oui voilà, ce sont nos récits, nos périples, notre vallée.

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