21 novembre 2019 - Ardèche



Tu sais, je ne suis pas quelqu'un de si intéressant que ça, telle pourrait être l'entame de la moindre pièce de conversation ici désormais. Il fut un temps où j'étais plus ou moins vaguement un peu célèbre, disons un cercle plutôt large au delà des amis et des amis d'amis. Désormais circonscrite, l'existence est rabougrie à un quasiment plus rien : ce n'est pas spécialement volontaire, plutôt induit par le sauvage aspect du coin, quelque part il n'est pas désagréable non plus d'être désormais à ce point plus rien ; je pensais à cela en arrachant mes mètres carrés de chiendent, préparant depuis plusieurs semaines le potager à venir, lequel permettra un grand pas vers une certaine autonomie alimentaire, ce qui en outre idée absolument fixe, encourageante et salvatrice, me permettra de ne plus travailler salarié. Ca donne un plus rien de spécial, une personnalité limitée à la terre et ce qu'il en sort : qui peut en avoir quelque chose à cirer ? Les paroles deviennent terre à terre, voire même souvent enfouies dans les tréfonds, puisqu'il n'y a personne à qui parler.

Ce matin alors que je débutais l'arrachage, j'ai noté la présence d'un curieux monticule linéaire. Mazette, un rat taupin est passé par là. Dans la muraille de la ravine, j'entends alors du chahut dans les feuilles mortes. La petite souris me regarde avec un visage tout mignon. Arborant un grand sourire, elle me dit : je vais manger tous tes trucs ! Avec mes pieds, j'ai alors cassé les galeries. La souris témoigna : tes trucs ont cassé tous mes trucs (désolé, je n'ai pas été à l'école). Elle contacta son assurance et dans l'après-midi même, avec Mamy et les 42 enfants, ça creusait de nouveau furibard vers la ravine, de nombreux trucs en direction des trucs. On ne la revit jamais ai-je rêvé !

A force, mon langage devient animal. Centré sur l'existence d'ici, le vocabulaire sillonne les trafics des cochons dans les terrasses du haut, la rivière de Thines qui prend de l'ampleur, les bogues des marrons qui trainent et qui piquent les genoux dans le potager, les nuages bas qui rampent sur les contreforts de l'Everest de Thines. Puis, plus rien d'autre. La vie d'ailleurs me devient étrangère, terne, ça ne me parle plus, comme si une fermeture s'était opérée (probablement un geste inconscient de protection) : la vallée demande d'avoir un moral en acier-béton-armé, un physique sans faille, mais elle accorde d'être fragile moralement, d'avoir le dos griffé de très profondes entailles, les blessures du passé. La forêt permet cela, c'est antagoniste, la ligne de démarcation n'est autre qu'une fine toile d'araignée à peine visible, qui traverse le chemin au gré des vents.

La vie d'ailleurs, politique des grandes villes et des centres périurbains, on ne l'oublie pas. Ce n'est pas comme ça que ça se passe. Ici il pleut cinq jours de suite. Je suis cloîtré à l'intérieur de la roulotte, sans savoir quoi faire, dans des conditions d'humidité extrêmes, de saleté démoniaque (rien que d'aller aux wc à la forêt fait entrer des monceaux de boue, même sur le matelas par mégarde) : la vie des villes parait abondante, sucrée, attractive, facile, pourtant elle fait horriblement peur. Je suis devenu fragile, j'étais fragile, mais cette fois-ci en plus agité d'une certaine inquiétude, animé d'un sentiment diffus, les galeries sous les caillasses de la ravine un refuge, la pluie attendre, sans rien d'autre à faire que de regarder les nuages ramper, apaisé et rassuré.

La forêt a un rapport énorme avec la mort. On peut chuter entre des roches et honnêtement, il n'y a franchement personne pour venir à la rescousse. Alors, naturellement, on est précautionneux dans chacun de ses gestes - lent et mesuré. Je crois que tout un chacun en a une conscience sourde ici. Après la mort ça ne gène pas. D'ailleurs je préfère appeler ça la fin, parce que inévitablement, parler de la mort ça fait morbide. La fin ce n'est pas désagréable, c'est un truc comme un truc dirait la petite souris. [Tout ce que je demande, c'est que vous mettiez mes cendres sous une lauze au sommet du Gargo. Je me doute bien qu'on ne peut pas faire ça. Essayez de magouiller avec une urne vide, si vous y arrivez ça ferait une agréable revanche sur l'administration, une belle promenade pour vous, et soyez surtout heureux comme j'ai pu l'être follement dans cet endroit magique].

Il s'avère qu'en ville, on y va de temps à autre ; on essaie de grouper un minimum les obligations afin de s'épargner. Pour des raisons administratives, j'ai dû chercher une boîte-aux-lettres. Oui j'aurais pu la tailler dans un tronc d'arbre, je sais, j'aurais pu. L'article en métal avait été pré-repéré, j'attendais simplement qu'un bon de réduction soit valable, me faisant obtenir l'objet pour ainsi dire gratuitement, (je suis peu bons et cartes, etc, mais vivant sans le moindre revenu, je dois faire très attention à tout). Direct au but, au fond à gauche, puis je me dirige vers la caisse, et là j'ai eu peur. Angoissé, ai-je réussi à me laver -assez- dans la rivière ? Cette personne va-t-elle remarquer, percevoir, comprendre, ressentir, absorber le fait que je suis à-ce-point-sans-domicile ? Mais je crois que la peur ne provenait pas de là, j'ai mille fois affronté ces situations dans les randonnées, mille fois mille.

Je crois que dans la perception, j'ai eu peur d'être tronçonné, la chair découpée par la lame affutée. Alors, au-delà de mon écorce chavirée et entaillée de blessures sombres purulentes, la tranche de mon corps aurait révélé les rides, la cerne que chaque année forme. On y aurait vu des années fastes, avec de belles cernes épaisses et solides. On y aurait aussi lu les ronds noirs à peine perceptibles, l'été 2017, puis cet hiver de froid, la chair gangrénée par l'humidité dévorante.

Caissière à Weldom, semi-multinationale-multimillionnaire-hideuse, caissière anonyme, la cinquantaine bien affirmée, discrète et gentille avec les clients, probablement traitée comme un semi-robot dans une part non négligeable de la journée, qu'est-il advenu de cet instant humain - terriblement humain - où je ne voulais pas déranger ? Ces mots reviennent et blessent. Ca ne dérange pas tu sais, tout le monde sait que tu fais 'vraiment' ce que tu peux, honnêtement, sincèrement, dans les conditions qui te sont données : la boue s'était accrochée au pantalon, ici la terre est noire, humifère, puissante et fertile. En bas, la rivière gronde de torrents bouillonnants. Les genets sont ondulés par de féroces bourrasques chargées de nuages pluvieux.

La forêt a un rapport puissant avec l'amour. Tout à l'heure, une bergeronnette des ruisseaux traversait Térondel de son vol ondulant, la végétation aux couleurs magnifiées par la pluie. Elle permet d'être seul, d'ouvrir sa coquille, de la laisser au sol, d'être fragile-comme-tout ; l'amour d'ici ne fait pas mal, il est constant et doux. D'aller chercher cette fichue boîte-aux-lettres a lancé un malaise, nouveau, puissant et profond, celui de ne pas être par ici et simplement là-bas, de déranger, l'âme boueuse et humide, des flots de rivière traversant les pieds et les mains. Les gens parleraient : guérison par ceci ou par cela il faut consulter ceci ou cela blablabla, France-Vomi dirait (désolé, mais dans ce recoin de campagne, il n'y a que France-Inter qui passe et ce n'est pas un cadeau) : les politiques ce n'est pas bien tralala, mais on les aime tralala, c'est la vie tralala-blablabla, la bulle à verre dirait blink la bouteille ; leurs paroles sont un unanime brouhaha, un chahut surmonté de sacs plastiques, je n'y entends plus rien, je n'appelle plus. A la croix de Fer, un brouillard rongeait les pins noirs. Le causse c'est cela, un immense silence, un immense silence avec juste le ronronnement ténu du vent dans les pins, rien d'autre, un ciel gris plombé. Ce n'était pas le causse mais le même murmure. Il suffisait de fermer les yeux. L'amour c'est ça.

La pluie tombe sans interruption, cela fait maintenant longtemps mais je ne sais plus, c'est que quelque part le rapport avec le temps n'a plus de sens. C'est une simple attente putride, le matin où cela aura cessé sera beau d'une lumière nouvelle permettant une temporaire renaissance. Je ne sais pas. Je crois que ça fait très longtemps maintenant. Lorsque des amis donnent des signes (de vie), c'est très précieux, ça réchauffe, ça fait écarter la pourriture, ça fait reculer la moisissure qui grandit sous mon écorce. Jamais je n'aurais cru que tout ce monde soit si important, du plus petit au plus grand, jamais je n'aurais cru qu'ils auraient gardé contact, sentiment de culpabilité d'être plongé dans une situation aussi dure (j'ai essayé de l'éviter, mais ce n'est pas facile), je pourris, mais dessous la sève et vive, le sang palpite : quand je vois ces terres potagères gorgées de promesses, le bonheur réchauffe les parcelles ; ils savent, mes amis, que l'hiver, tout parait mort, que novembre est dégueulasse, mais c'est la belle-vie, celle de vivre en communion ultime avec la nature, faire-nature, quel qu'en soit le prix à payer ; certes je perds mes feuilles et me recroqueville dans les racines profondes de mes peurs. Tous m'aiment pour ce combat que je mène, parce que je suis fragile et nous y arrivons ensemble, le battement de coeur de ces amitiés est devenu un indispensable - auparavant dans le brouhaha je ne les entendais que peu ; c'est normal, ce qu'ils appellent vie active travaille un peu comme un poison, on n'a que peu le temps d'écouter.

La nuit tombe tôt, il fait noir, il n'y a désormais pour ainsi dire plus de lune. Mon coeur en putréfaction se noircit, prends corps avec la terre. Mes sentiments en décomposition deviennent amorphes et silencieux. Ca ruisselle au sol, la pluie battante frappe le zinc de la roulotte, à côté de moi pour seule lumière brûle une bougie. Je pense à vous, ce morceau de paradis que je construis au jour le jour évolue doucement sous mes mains noircies et abimées. Quand viendra le printemps, je serai tellement fier de vous l'offrir, tellement heureux.

Lorsque je suis revenu au potager, au sol se trouvaient de nouvelles galeries formant des petits monticules de terre. Au sein des roches de la ravine, une petite souris et sa mamy me regardaient avec un visage narquois. L'une me dit : article 23 alinéa 4 de la charte de ce lieu : il est interdit de tuer des animaux. C'est toi-même qui a truqué ce truc.

J'ai regretté d'avoir rédigé ce texte.
Me retournant, je me suis dit que cela était bon.

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