23 novembre 2019 - Ardèche



En arrivant ici, je m'attendais à vivre avec la nature. Je m'attendais à avoir une écriture contemplative et fainéante, la vie des oiseaux, les forêts de châtaigniers. Ce qui arrive est dingue. L'écriture devient nerveuse et imprécise, floue et dans l'urgence. J'écris pendant, et pas après.

Ca fait une semaine que la météo annonce un épisode cévenol. J'en avais énormément entendu parler durant mon enfance, ceux qui évoquaient cela parlaient de moments terribles. Chance ou pas, je n'en ai jamais connu un seul. Au fil des jours, la menace s'est précisée, autant en intensité qu'en période.

Les valeurs sont étourdissantes. A Paris, il pleut 637 mm par an, en moyenne. S'il est à tirer un bilan du moment présent, je me paye 320 mm en 5 jours, 202 mm en 24 heures. Les vents sont à plus de 100 km heure.

Le programme est simple : la pluie : une pluie acharnée, en proie au délire, emportée par la folie, paroxysmique. Sans plus de possibilité que ça, je suis réduit à la claustration dans Raymonde pour 5 jours et demi. Advienne que pourra sur la durée réelle. Nous sommes vendredi, jour 3.

Jeudi matin, j'étais super content. En effet, j'ai bénéficié de deux heures et quelques de trève au petit matin. Effet remarquable, la possibilité de faire toute la vaisselle au bassin (c'est plus facile qu'à l'intérieur), aller aux wc, mettre les déchets de légumes au compost, puis s'acquitter d'obligations administratives. J'en parlais d'ailleurs, mais soit passons. Bref un instant de chance, ce de surcroît que de passage à Lablachère, j'ai pu prendre un livre, la traversée de l'Himalaya de Sylvain Tesson et d'Alexandre Poussin. Long et bien écrit, c'est parfait. Aussi, j'ai pu bénéficier de plusieurs ouvrages d'un déçu des poules, un riche enseignement agricole (et même si la couverture est abîmée, ça se restaurera, ça en vaut bien la chandelle). Paré pour la très longue attente, je n'avais même pas un livre en fait ! 

Ce vendredi matin, j'ai bénéficié de dix minutes de trève. Inespéré. J'ai foncé au bassin et fait tout l'essentiel du nettoyage. Déjà qu'attendre c'est long, mais alors patienter dans un pucier ! Depuis lors, ça tombe des trombes du ciel, ininterrompu.

C'est un évènement fou. Des vents rageurs s'engouffrent dans le fond de la vallée, les arbres ploient sous la férocité. Des pluies diluviennes s'abattent sur l'Everest de Thines, devenu quasiment invisible sous les trombes d'eau. Je ne peux même plus écouter de musique. La pluie bat la toiture de zinc avec une haine palpable. Pas de fuite pour l'instant, Raymonde a son certificat d'étanchéité, enfin... pour l'instant. La pluie passe sous la porte, que j'ai fermée à clé non pas de peur d'un visiteur, mais que le vent la force. J'ai sacrifié un torchon, celui que m'avait donné Nathalie - tant pis, je le laverai dans la rivière. Par chance, les vents sont en long par rapport au stationnement de Raymonde, c'est une pure furie.

Aux alentours de 10 heures ce matin, Emy, son mari et son fils sont venus gémir à la porte d'entrée. Je ne peux pas vous accueillir, vous êtes trois et des soupes, il en va de ma survie. Ils ont été se faufiler au garage, puis le bref temps d'une accalmie à midi, ont disparu. Un pic vert est passé à toute vitesse, un merle a déboulé puis a disparu. Comment font-ils pour survivre ? Comment assument-t-ils leurs besoins ?

Il fait nuit et je ne vois plus rien, c'est noir d'encre et détrempé. Je sais juste que c'est dingue, nuit blanche assurée. Je pisse dans un seau et jette tout dehors par la fenêtre (au moins ça c'est chaud, le seau est en inox), pareil pour le reste, tant pis et je nettoierai plus tard. Les repas sont des stricts minimum car je ne peux rien aérer, la production de vapeur engendre une humidité tentaculaire. 

Je pourrais être formidablement en colère de subir ça. Il n'en est rien. Je suis pour l'instant, à 19 heures, au sec. Je ne sais pas ce qu'il adviendra de cette nuit, mais en tout cas là, j'ai la gratitude d'être bien. Oui simplement, d'être bien, sous deux couettes, quasiment pas d'eau. Le balai-brosse sous la porte est un point faible. La pluie frappe de ce côté, l'eau entre sous le bois, par la brosse. A coup de manche de cuillère, j'ai entré une bâche de randonnée là-dessous, blindé, obturé. Le maximum a été fait afin que cette survie soit douce.

Je ne suis plus lavé depuis cinq jours. Mes réserves d'eau tiennent bon, je fais tout avec parcimonie, voire presque de l'avarice. Sortir dehors n'est plus envisageable, c'est la mousson version 3 degrés celsius, in the mood for love version dans ma caravane et dans le noir. Ce qui avait été très difficile avec la neige, c'est d'avoir eu mes vêtements mouillés. Cette fois-ci c'est bon. J'ai au coeur la gratitude immense d'être au presque-confort, quand bien même sont présentes la peur et la nuit blanche, dont je me fous comme de l'an 43 avant Louis 15. En ces instants, j'ai une pensée pour Gyumri, au petit peuple de Torosgyugh et des environs. Ils doivent être en plein hiver. Leur gentillesse et leur humilité ne sont qu'un enseignement : ne pas se plaindre.

Je ne sais plus me positionner entre l'exploit de tenir bon dans de telles conditions, ou simplement la contemplation, remercier la somme d'éléments qui font que ça va bien. Raymonde n'est pas renversée par le vent. J'ai accentué ses pentes vers l'avant (c'est désagréable mais utile) afin que l'eau des gouttières déverse plus vite les fleuves d'ondées folles de rage. Le sol tremble par moment, je pense que des arbres tombent.

Je pourrais détester ce lieu, qui décidément - dès le premier jour d'ailleurs - m'en fait voir de toutes les couleurs. Je pourrais être sans sentiment envers cet endroit ingrat. Non pourtant. Les Cévennes ne s'obtiennent pas, elles s'apprivoisent. Il faut apprendre à prendre le temps. Lorsque je décidai d'écrire ici, je ne me doutais pas de devoir arriver à de telles extrémités. Je ne sais pas si le potager survivra à un tel assaut, dehors c'est la guerre. Je n'en sais rien, on verra plus tard, quand bien même ravage probable il y a, il s'avère que je suis tellement heureux de survivre. Ca peut paraitre bête - et ça l'est probablement - des instants comme ça, c'est la reconnaissance, le remerciement et inévitablement une pensée pour les oiseaux, qui doivent vachement en chier.

Il ne vient pas d'autre mot que de dire que je me sens très petit.

La nuit fut pour le moins agitée, c'est le cas de le dire - on pense à un vieux tube des années quatre-vingt : nuit de folie. La pluie s'est faite rageuse. Plus verticale la pluie, horizontale, balayée par des vents déchaînés. Puis à quatre heures, plus inquiétant encore que la pluie, le vent. Ca a fait des boum sourds, ce sont les arbres qui s'arrachent et s'écrasent. Derrière, un grondement persistant, sombre et horriblement sinistre, ce sont les flots de la rivière de Thines qui deviennent un déluge de ressentiment.

Les vents ont fait tanguer Raymonde, même dans le sens de la longueur, c'est inconcevable. Si j'étais en large, je n'imagine pas un instant. Le bois s'est mis à craquer, sous la pression orchestrée par la tempête haineuse. En ces instants, assez longs tout de même - plusieurs heures - la pluie n'a plus frappé la toiture, ça volait de partout. D'ailleurs je ne parle plus de pluie, je parle d'eau, des seaux d'eau.

Au petit matin, heureux survivant, aucun dégât chez Raymonde (mazette !), j'ai suivi les ordres de François. Lors d'un épisode cévenol, tu ne dois pas rester au chaud. Tu dois sortir pour voir où coule l'eau. Mais je le redis, tu dois y aller !! Ceux qui le connaissent l'entendent sans nul doute.

Curieusement, les dégâts sont assez modérés eut égard à la violence. Le potager demande deux jours de réparation, les routes et chemins sont des flots, la rivière de Thines se prend des allures de chutes du Rhin. Ce ne serait pas si dramatique pour en bas, ça en serait même joli. Les deux ponts ont tenu et ça c'est remarquablement une bonne nouvelle.

Je suis vivant et au sec. Oui certes au vu de cette petite sortie, mes vêtements ne sont plus que soupe, mais il est vrai qu'il fallait voir. L'eau coulait à grands flots chez les canadiens, je n'aurais jamais cru. Les terrains sont inutilisables.

La tension va retomber au cours d'une très longue journée d'indolence, il n'est toujours pas possible de sortir, deux à cinq millimètres par heure sont attendus. Mais ce n'est plus rien. Le plus gros de l'épreuve est derrière. Tant de gratitude au coeur que tout se soit si bien passé.







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