5 novembre 2019 - Ardèche



Au gré d’un petit envoi quotidien, j’écrivais à Nadia ces derniers jours : au fil de la journée, j’ai vu un être humain, un chien, vingt cochons et une oie. Une autre simple série de constats permettant d’introduire ce récit d'aujourd’hui serait : consultant la météo, j’ai vu que les températures vont chuter d’un degré tous les jours durant dix jours. Je me lave dans la rivière, je vais aux toilettes dans la forêt, je fais la vaisselle dans le bassin de récupération d’eau de pluie, j’ai un chauffage rudimentaire, le système de chauffage et la cuisine génèrent plein d’humidité, je vis dans une roulotte, le sol où je suis posé ne m’appartient pas.

Automne, couleurs d’hiver sur le plateau, hier il y avait un vent terrible, aujourd’hui un brouillard à couper au couteau, le tout entrecoupé de pluie glaciale. J’ai ramené Émy la chienne border-collie chez Laurent son papa, elle est redescendue aussi sec dans la nuit. Lors du trajet d’une quinzaine de kilomètres, je n’ai vu personne.

Lorsque j’étais arrivé « ici » le 19 août, Yoann, un habitant rare à l’année, m’avait dit : l’hiver, il faut avoir la niaque. Souvenir clair de ses paroles, tout en ne saisissant pas trop ce qu’est de la niaque, mais il est à supposer – on s’en doute sans trop faire le malin – qu’il s’agit d’un fort courage.

Et bien en fait l’hiver ici, c’est chouette, même si je l’admets ce n’est pas encore l’hiver novembre. En résumé, il n’y a personne, il y a un sanglier, oh tiens ah oui ça allait vite, il n’y a personne et il n’y a personne ; il pleut, il fait dégueu, il fait froid, excusez-moi du peu mais il faut se laver dans la rivière et ça caille sa mère, tout en ajoutant qu’il y a du vent, il fait noir, tu es seul et tout seul.
Delf, sors de ce corps ! 

Faut-il être complètement frappé pour aimer et / ou, faut-il forcément tomber dans un tel extrême ?

Clairement c’est un retranchement que je pourrais compenser, notamment par des séries de conforts que je ne saisis pas. Mais pourquoi ? A vrai dire, j’apporte plus de questions que de réponses.

Tout cela a commencé par un temps archi-dégueu rencontré sur les abords du Cézallier, qui m’avait plongé dans un auto-stop guère agréable en destination du Lioran et de Saint-Flour. En ce temps – et comme combien de fois d’ailleurs, je ne compte plus – nous (deux voyageurs) avions été hébergés ; quasiment un sauvetage, par un fromager du Fau, puis transportés par une famille salvatrice et accueillante, dont j’ai perdu les coordonnées ; l’homme exploitait du bois à Fretma sur le Méjean, puis s’était salement pété le genou. Bref de racolage de souvenirs, possédant une face sombre d’ailleurs, j’étais passé non loin du village de Dana Hilliot, puis dans la foulée, lui avait commandé son livre « vivre ici ».

Edifiant ouvrage. L’homme, assez misanthrope, quoique… mais surtout profondément meurtri, construit une immense litanie sur les campagnes reculées qui se meurent, désertifiées et devenues morbides (l’homme est du Cantal) : ces coins sans âme-qui-vive, blessés par le froid, griffés par le vent, plombés par des nuages lourds. Soit complètement masochiste, il en a délibérément fait son choix, soit les faits sont là et plus curieux alors, il aime. Or, à le lire dans un insondable récit de meurtrissures, il appert qu’il n’est pas maso. Il aime, non pas attaché à la désolation, dans un inexplicable et d’ailleurs inextricable récit de soi, lequel mène à conclure qu’ailleurs que ça, on n’est pas bien.

Et finalement, finalement… que dire d’autre que son texte m’avait fameusement remué, parce que dans son Cantal que je ne connais à ce titre pas, j’y voyais mon Méjean, mes Cévennes, ma Lozère.

Du coup je ne sais même plus dire si mon mode de vie actuel est un complet revirement, ou bien une simple continuité. Que dans les virées avec François ont toujours autant compté les mines, certes, on ne l’efface pas, mais aussi les solitudes et les paysages à ce point attachants de toutes les Lozère du coin. Que dire sur le fait que je suis parti ? En réalité tout le monde s’en fout que je sois parti, c’est normal, c’est bien d’ailleurs. Les lignes se croisent, s’entrecroisent, on se rapproche, on s’écarte, mais on ne s’oublie pas. Certainement pas.

Alors que je ramassais les châtaignes – toute la journée durant, je vais les manger l’hiver : donc je les débogue, les trempe, les épluche, les cuit, etc etc c’est laborieux – les doigts dans les épines, je me disais : là maintenant tu es dans une forêt abandonnée par les humains. C’est dur d’accès. Plus personne n’est venu en ce spectacle naturel depuis des lustres. Les terrasses sont splendides, elles témoignent du labeur des générations très-passées, c’est intact depuis 1930 au gré des exodes ruraux successifs, c’est fou, c’est vide d’humain ; pourtant que de soin, que de dur travail des hommes. Voilà c’est oublié parce que désormais de nos jours, on a autre chose à faire. C’est saisissant, un ermitage aux mille teintes de feuilles mortes, et toute la journée comme ça, vaquer aux marrons dans les couleurs d’automne, chatoyantes et magnifiées par la pluie, ça fout un sacré coup.

Ce lieu reculé, il pleut, on en vient à songer qu’on déteste les humains. Mais non, c’est faux et c’est injuste. Les humains ont été extraordinaires avec moi ; quand je repense à cet homme qui m’a hébergé alors que j’étais au bout du rouleau sur le causse Campestre. Non c’est injuste de laisser faire ce sentiment de misanthropie. C’est simplement qu’être seul, là, dans la forêt, c’est bien, aussi.

Alors du coup, ramassant inlassablement, je me suis perdu dans un dédale de questionnements, et au plus je n’y récoltais aucune réponse, au plus je trouvais ça quelque part assez étrangement satisfaisant.

Avant même les années deux mille et alors que j’étais ravagé par le service militaire, j’écrivais un journal appelé absences souterraines. Cette sorte de psychanalyse de comptoir essayait de me sauver – sans réel succès. Ca a duré ainsi jusque 2005, puis d’autres palliatifs sont venus se greffer, pour tenter de survivre dans un monde malsain. Cette maladie, c’est le monde du travail. Alors soit je n’ai vraiment pas eu de chance, soit cet univers n’aurait pas dû devenir comme ça. Le travail a décimé une certaine part de ma vie, par le manque de temps permanent, l’aigreur et les colères, les terreurs nocturnes, quelquefois même des passages non éloignés de la dépression : tout en essayant sans cesse d’inverser la tendance par des espéré-jolis processus créatifs, des projets altruistes, tout ce qu’on veut. Ca tenait quelques mois quelques années peut-être, mais cycliquement, le travail venait ravager. Concluons que ça a probablement été une certaine part de malchance ; mais l’on ne peut s’en foutre. Ca, aucunement.

Alors désormais d’être un peu seul, un peu débrouille-toi avec la forêt, un peu sous la pluie, ça fait bizarrement du bien, parce que de manière indéniable, de ramasser de la châtaigne, ça construit un équilibre de vie, tout autant que les coings, les alises et bon, soit pas grand-chose d’autre puisque nous sommes en fin de saison. En somme surtout, ça donne une place d’être humain parmi la forêt – pas au milieu des voitures et des gens réellement vicieux qui déversent leur hargne du monde avec leur formulaires déconnectés de toute réalité. Il me faudra longtemps, très longtemps, pour guérir du monde du travail, ou je n’en guérirai pas, mais tout du moins désormais (hormis le terrible transport de Raymonde), les terreurs nocturnes, c’est fini, la haine d’un peu tout, c’est fini, le manque de temps, c’est fini. Parce que j’ai le temps et je suis un être humain.

Il est très proche de dire que c’est du gâchis, tout comme la désertification du Cantal peut l’être et comme tout cela a finalement rendu le « vivre ici » difficile. Certes ce n’est pas spécialement une parade pour dire que je suis le plus fort et que je résiste vachement bien au froid et à l’humidité. Non c’est plutôt une réminiscence, celle d'une soirée récente à Namur, dans un complexe cinématographique que l’on qualifiera de à la mode. Des jeunes tapaient dans un punching-ball, qui inscrivait en rouge des valeurs de frappe ; ça caracolait hallucinant, des mecs de quartier habitués à taper. Et dehors des gens qui parlaient un langage que je ne comprenais même plus, des notifs, des snapchat, des visu et caetera, s’extasier devant la dernière toyota hybride. Et j’en passe. Je me ressens extrêmement loin de tout ça, fatigué, heureux, en communion avec la forêt en automne. Ces baquets de vie d’avant : notamment crier et voir noir, c’est je le suppose au regard d’aujourd’hui, la conséquence d’avoir été empêché d’être humain.

Lorsque j’ai croisé des destins en souffrance, j’avais une position professionnelle privilégiée pour ça, on m’a réellement empêché de les sortir de leur trou ; ils avaient besoin d'une petite impulsion, tout comme moi j'ai pu être hébergé et aimé simplement parfois, souvent même. On m’a sans arrêt ramené aux formulaires insipides voire même la négation pure et simple de leur douleur, à piétiner des deux pieds toute forme d’empathie, j’ai sans arrêt triché pour les sortir quand même. Ca a beaucoup marché en fin de compte (et fort heureusement), mais le fait de renforcer systématiquement la machine de contrôle, celle empêchant d’être un humain de cœur, a provoqué une réelle dégradation. On peut écrire tout ce qu’on veut, quand on subit cet acharnement professionnel, on ne peut réellement se poser les fesses sur un équilibre – ça ne marche pas. Même le soir ou ce qu’il reste de vie vraie rongée grignotée le week-end.

Avant-hier, Danièle, une éleveuse de brebis, s’exclamait : on me dit que je ne pars jamais en vacances, mais je suis au pays des vacances. Interpellant. Elle avait mal au dos, dimanche, elle bossait.

La forêt fonctionne comme un refuge. Soit, on n’est pas nombreux dans le coin, je n’entends pas grand monde s’en plaindre d’ailleurs, mais certainement quand solidarité il y a, elle est réelle. Probablement, cela émane du fait qu’on partage un milieu de vie rude. Ca n’en fait pas de nous des durs à cuire, mais plutôt des précautionneux. On fait très peu mais on le fait bien.

Hier ainsi, je me promenais vers le mont Perier, un espèce de mamelon schisteux duquel on s’étonne même qu’il ait un nom. C’est un coin de nos campagnes, sans plus, beau, comme partout en fait. Ce lieu m’a fait surgir une puissante réminiscence du Méjean et l’orée de ce texte d’ailleurs. Sur cette rude terre bataillée par les vents, austère et semi-désertique, y’a pas la foule pour ainsi dire. Ce qu'il y a été vécu fut simple et fort. C’est probablement ce qui ressort ici de cette Cévennes d’Ardèche où je suis venu poser une ancre. En réalité je ne sais plus trop ni le comment ni le pourquoi – la terre continue de me faire peur tant elle est puissante, la nature y est majestueuse et impétueuse – le fait d’être un humain lent, simple, modeste fétu de paille parmi les arbres, me remplit d’un gigantesque apaisement. C’est peut-être ça qui, hormis toutes les duretés qu’on endure, provoque qu’on aime « vivre ici ».



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