8 novembre 2019 - Ardèche



La saison des châtaignes est terminée. Désormais elles se chopent presque toutes du carpocapse. Du coup ce qui reste par terre est perdu. Les professionnels, eux, tendent des filets sous les arbres afin que les fruits ne touchent pas le sol. La seule parade que je peux mettre en place est de déboguer et de ramasser dès que ça tombe. Etant arrivé sur place tardivement, nettement trop tard d’ailleurs, la récolte en est fortement diminuée. C’est presque la moitié qui est à éliminer du fait du ver. Peu importe. L’année prochaine le rendez-vous ne sera pas raté ; il est peu de dire que cette année fut un cas de force majeure. C'est déjà beau d'avoir pu ramasser. 

Quand bien même c’est minime, je suis très satisfait de cette récolte, à peu près cent kilos cette année. Le potentiel est nettement plus grand mais comme on s’en doute, ce sera pour plus tard ; automne prochain comme un renvoi vers un infini si éloigné : que va-t-il se passer durant tout ce temps là, une année ? A chaque jour sa peine, et d’ailleurs j’ai rarement autant traversé le quotidien au jour le jour. La nuit tombe de plus en plus tôt : je ne sais pas trop ce que je vais faire, ne parlons qu’à demi-mot du froid qui va de plus en plus m’empêcher de me laver dans la rivière. On verra demain. Pour sûr, les arbres à pain vont me manquer. Ca c'est aujourd'hui. Un manque ponctué d'un rendez-vous, ce sera beau de se retrouver au printemps. En attendant, dormez.

Ces forêts m’ont empli d’émerveillement. Quelles sont secrètes et belles. Je suis ce que je mange. Chaque jour une poêlée de châtaignes. Je suis la forêt. J’aime lui appartenir, tout insignifiant que je suis. Les feuilles tombent, dans quelques semaines le spectacle sera éteint, ça deviendra morne et triste. Deviendrais-je de même que l’hiver une âme en dormance,  en attente que les terres se réchauffent, vais-je envoyer mon sang dans les racines, caché, terré au fond des sols sombres ? Désormais plus rien ne me touche, engourdi de froid. Je m’en fous éperdument, car aujourd’hui a été une belle journée, le soleil a inondé la vallée quelques dizaines de minutes. Le reste m’importe peu. Etrange mélange entre laisser-aller et lâcher prise ; tout va si bien.

Cela devait arriver, aujourd’hui j’ai vu zéro personne. Un grimpereau, des mésanges, un chien, une salamandre, un orvet. Le chien, c’est Émy en fait, elle n’est même pas à moi. C’est une terre d’ermitage, de reclus et de silence. L’hiver qui s’approche enveloppe l’âme et ralentit les gestes. On est bien comme ça, même s’il fait si seul : pas d’interaction, vivre avec soi comme son unique repère. Lorsque le printemps frappera à la porte et que l’agitation du monde montera la petite route, même au-delà de Lazonès, alors ça donnera un sentiment étrange. Peut-être l’idée que ça devrait être tout le temps l’hiver, mais sans regret non plus. Curieux équilibre fragile. 

Avant, dans la vie d'avant, qui est la même vie que maintenant mais il s'est passé une rupture - une cassure - j'attendais 16 heures. Pour être sorti de cette forme de petit enfer, ni plus ni moins, banal quotidien, voilà. J'attendais vendredi, pour une trève, dimanche soir étant bien pire encore que le lundi matin : purgatoire, l'idée d'y retourner. J'attendais le congé, j'attendais la mine, j'attendais la randonnée. On est tous comme ça. C'est normal. C'est la vie qui nous rend comme cela.

Désormais je n'attends rien. Je n'attends pas le printemps, je suis hiver, amorphe, caché sous deux couettes et je suis bien. Il fait tellement noir dehors. Je n'attends pas l'amour, je n'attends pas les temps meilleurs je n'attends pas les vacances. Les temps sont bons comme ils sont, même si je me suis coupé en épluchant la châtaigne, même si le tan est incroyablement revêche. Y voir une désillusion et un manque flagrant d'espoir - aigri, hargneux, distant, terne - est une distance de la réalité, car c'est avant tout se satisfaire pleinement de ce que j'ai ; or ce que j'ai aujourd'hui, c'est d'être minuscule dans une forêt majestueuse. Oui ça n'a pas le sens ni le destin d'une personne célèbre. Plus m'en importe, éloigné du monde, un monde qui m'a fait mal quelquefois. En somme ça fait un mois que je n'ai plus ouvert le moindre journal d'information. Désintérêt le plus complet. Qu'est-ce que tout cela pourrait bien changer ?

Il est vrai qu'il pourrait être valable de s'orienter vers un destin politique ou militant ou engagé ou qu'en sais-je : essayer de diriger le monde vers un meilleur. Je peux comprendre. Mon regard s'est porté au loin, vers les steppes du Méjean, le mamelon bleuté très éloigné du Gargo. Il fut un temps où je parlais de géopolitique, mais ces paroles n'ont strictement-absolument rien changé au monde, elles ont fabriqué angoisse de vivre. A quoi bon hier comme demain ? A quoi cela a servi ? Désormais au Méjean tout comme au plateau, là juste au-dessus de mon habitat - austère et venteux - ces considérations n'ont aucune importance. Et tant mieux. Ca apaise. C'est apaisant oui de vivre sans.

Tout s'est passé comme ceci, sur des impulsions immédiates alors que ça aurait du prendre des mois d'inquiétudes. Ca s'est fait naturellement, les rouages se sont enclenchés, de toute façon je partais, c'était décidé, c'était salvateur : une bonne somme de hasards et de conjonctions de bons moments ; mais non il n'y a aucun hasard, ça devait se passer comme ça. En février, lorsqu'ils ont vraiment été trop loin, j'ai pressé mon AZ-5, l'ultime manoeuvre, l'arrêt complet, ils ont explosé en paroles furieuses, je n'ai pas rendu la pareille. Au départ j'avais peur, c'est normal, mais ce qui fut était bon. Sans leur agressivité, sans leur méchanceté, je ne serais jamais là aujourd'hui. En somme je devrais les remercier d'avoir été aussi profondément mauvais dans leur coeur. C'est eux qui ont permis ça. C'est probablement ce processus qui a provoqué l'absence de haine. Que cela est complexe, mais n'y pensons plus. Il faut tirer un trait.

Cette nuit les sangliers sont venus. La lune donnait une lumière forte juste au-dessus de la montagne. Ils ont chahuté dans les pentes emplies de genêts à balai et de bruyères. Ils sont restés de l'autre côté de la rivière mais mazette tout de même, que c'est impressionnant. Les chiens ont hurlé, ceux des voisins je veux dire. Emy n'était pas là, sinon elle serait rentrée dans la roulotte. Puis ça s'est calmé, mais le sommeil n'est pas revenu tout de suite. La lune s'est effondrée derrière la montagne et c'est devenu tout noir. C'est la géopolitique du sanglier, en fait désormais c'est ça qui compte.

Ce matin, même pas fatigué, peut-être parce que des évènements comme ça font partie de la vie, il faisait remarquablement humide. Monté sur le plateau, la température est descendue de 4 degrés. Les terres austères; grises, pelées, était engluées d'un brouillard collant et tenace. Personne à la ronde jusqu'à Planzolles, où seuls deux mecs, courageux ou obligés, changeaient un poteau électrique brisé. Ca n'offre pas grand chose des terres comme ça, ce notamment où durant l'hiver - particulièrement quand il est collant et sans neige - la seule chose qui compte est le moral. Peut-être est-ce à considérer comme un demi-cas de psychiatrie ou l'émergence d'une semi-secte guidée par Hildur Guðnadóttir,  de prétendre presque sentencieusement ce que c'est chouette quand c'est triste comme ça. Y'a pas à dire, ça donne de la valeur authentique au printemps à venir ou à autre chose qu'en sais-je ; si ce n'est que j'avais prêté Without Sinking à une connaissance, laquelle m'a finalement avoué avoir tenu dix minutes. D'accord. Soit... il est peut-être indiqué de songer à des soins, sourire au coin des lèvres en y pensant (car je rigole tout seul comme un idiot et le froid forme des nuages de vapeur). Vous êtes chez vous, silencieusement au chaud, vous êtes bien, je suis sous deux couettes, la pluie frappe la toiture, je suis bien.

Il s'ouvre un fossé entre les gens venant en Ardèche en été, en vacances, et les gens du plateau en hiver. Qu'en dis-je, il s'offre un fossé, on ne se comprend plus quelque part, mais c'est tant mieux. Ils sont bien comme ils sont et c'est un bienfait. Nous qui ne revendiquons rien, juste la paix (et c'est d'ailleurs bien la première fois que j'évoque un nous, comme une appartenance), nous souhaitons - pas tous mais nombreux - vivre en reclus. Votre monde va trop vite, il fait trop de bruit, il nous plonge dans une souffrance poisseuse qui tombe comme un brouillard moite et froid sur nos sentiments, même si souvent ça s'estompe ; c'est à ce titre et après les sangliers d'ailleurs, je repensais à cette chanson de Françoiz Breut, vingt ou trente mille jours (c'est une vie en fait, qu'elle évoque par cette même pas demi-métaphore) : mais zut-flute-fourte, c'est si court ! Quand on y pense, mais qu'est-ce qu'on attend un vendredi soir pour ceci-cela après une semaine complète visqueuse ? Il n'y a pas le temps. Une coulée de brouillard glauque au col de l'Echelette, c'est intense : il n'y a plus le temps, il faut prendre le temps. Il y a urgence à la lenteur, se poser sur le rocher mouillé, voir les brumes ramper, avoir froid, partir aussi à un moment donné, car ça fait du bien.

L'écriture glisse vers de plus en plus austère, elle devient le plateau, vide, longue et inutile. Oui, l'aventure est terminée. Passer de ferme en ferme tel un petit oiseau migrateur, traverser les contrées (la belle Haute-Loire) avec la roulotte Raymonde : l'été, la liberté, le rêve idyllique aussi, celle d'une certaine légèreté. c'était bien, sans nul doute, mais là désormais s'ouvre la vie un peu plus grandie, affermie, avant ce n'était que préparation. Etant enfant, je rêvais, le soir avant de m'endormir, d'avoir un petit domaine, occupé par les radis et les poules. La vie a généré autre opportunité, comme un écart, c'était bien (souvent très bien même (on a une sacrée collection de compte-rendus épiques)) ; en somme, ce n'est pas poubelle (ce seraient des paroles dures et injustement revanchardes), là c'est autre chose, un autre chose dont on se demande bien ce qu'il y en aurait à dire, car qui peut s'en foutre que les terres soient doucement préparées à passer l'hiver ? Qui peut vouloir lire et partager le destin d'un type pareil ? Ce n'est pas, c'est le moins qu'on puisse dire, l'égérie de Christian Dior ; et pourtant les mots sont fluides, le témoignage disert.

On est mille comme ça, j'en suis peut-être le plus bruyant avec ces mots qui s'alignent comme un tourbillon de roches dévalant dans la combe, mais mille, banal, chaque destin une richesse terrible. Banalité que Raymond Depardon, sponsorisé France Inter, a tenté de conspuer, droit chemin dans la moisissure, mais il a échoué. Nous ne sommes pas ses Profils Paysans la vie moderne (même le titre est ridicule) : nous sommes fragiles mais plein d'espoirs, nous sommes solitaires mais accueillants, nous sommes dans le brouillard, si dense que c'en est gris, mais le vois-tu si plein de vie ? Ambigus probablement. Il n'est pas anodin de partir, enfin je veux dire, partir autant. Ca n'en fais aucunement de l'héroïsme. Ca fait surtout des décalages qui deviennent un peu grands et des gens qui doucement, ne se comprennent plus. Ce n'est pas grave en soi, mais un peu quand même parfois, notamment en été lors de la rencontre des mondes, lorsque l'on est à côté, l'un de l'autre, et qu'on se rend bien compte qu'un fossé nous sépare. Au fond une rivière torrentueuse quelquefois.

C'est cet aspect banalisé qui engendre que je n'aime pas l'Ardèche : ce sont les gorges, les kayaks, les foules, les véhicules stationnés à l'arrache, les campings. Si j'avais à parler de mon territoire, je parlerais des Cévennes (nous sommes la commune la plus orientale du domaine, une extrémité en somme). Mais même les Cévennes ce sont les kayaks. S'il me restait qu'un seul mot à dire, mon territoire c'est l'hiver. Ce n'est pas un hasard, je n'ai jamais été en Lozère en été. La saison estivale des vacances est spécieuse. Le beau temps fait aussi plaisir, c'est sans nul doute. Qu'on est bien en terrasse, ombragée sous la pergola. Qu'on est bien avec un verre de vin blanc, dont le froid fait perler le rebord du verre. On est bien partout, été comme hiver, toutefois les humains m'ont fait du mal ; ils m'ont fait énormément de bien, ils m'ont fait du mal parfois, en certains sens irréversible. Quelque part l'hiver reste juste une question de facilité, ici il n'y a pas d'humain. Et quant au reste, le Pialet marque une frontière. Il n'y a personne plus haut.

Désormais je n'attends plus rien de la vie. Il n'est d'autre parole que ce qu'elle donne est ce dont j'ai besoin : tout diminue, plus de grands projets, plus d'exaltation la veille du départ. C'est tout petit tout petit comme un pipi de kiwi une existence comme ça. Le moins qu'on puisse dire, c'est un bon verre de vin, tendre et liquoreux. Il est très urgent de plonger, tout un chacun, dans ce que son coeur réclame. Les écarts ne sont pas graves, ils construisent juste un peu d'amertume et de paroles dures amalgamées en vrac - inutiles et brutes. Vingt à trente mille jours, c'est court, trop court pour faire du mal aux autres avec des mots agressifs et si vains, trop court pour ne pas écouter son coeur, qui réclamait juste un peu (en chuchotant, mais bref une vie si pressée, on n'entend pas tout) ; on a vraiment tous fait ce qu'on a pu et si cela reste à répéter, c'était bien. Le thé chauffe dans la bouilloire, il y a de l'humidité sur les fenêtres de Raymonde. La soirée s'étire langoureusement sous une pluie glaciale qui crépite sur la toiture de la roulotte, une pluie qui mouille qu'on dirait. Je savoure l'urgence de vivre, en prends le temps : que ce bien-être hivernal puisse être vôtre aussi.

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