10 décembre 2019 - Ardèche



Je me laverai au printemps prochain.
10 décembre à 18h58.
Voilà le genre de pensée qui me vient au coeur - avec une certaine sincérité - quand je plonge les mains dans le bassin (et disons... un peu plus que les mains). La telle solitude qui règne ici promet de sévères hésitations, et lorsqu'il s'agit de se laver, c'est curieux, mais il se trouve toujours tant d'autres choses à faire ! Disons-le assez simplement, Moulaine à côté du bassin, c'est Center Park. Graduellement, le soleil décline derrière l'Everest de Thines de plus en plus tôt. Je sais que dans 11 jours, ce sera le plus court ensoleillement. Après ça remontera. C'est loin mais ça sert d'encouragement.

Ici le temps ne compte pas, le temps n'existe pas, tout est lent, tout est long. On s'en moque complètement. On, c'est Emy et moi. Que peut importer qu'il soit longuet et monotone de faire ceci ou cela, ça ne pose aucun souci, il n'existe aucune relation sociale pouvant former contrainte. La vie d'ici est forgée par la nature - puissamment - le lever du soleil et son coucher, la pluie, la neige, le vent, les aller-et-venues des animaux. Autrement il n'y a rien. Plus précisément, il n'y a rien du tout, qu'une grande liberté, plus personne qui veut du mal, plus personne qui vient râler (puis faire exactement la même chose que ce dont il râlait contre), plus de trajet, plus d'heure. Au tout départ ça déboussole. On se sent vide. Puis la nature vient remplir. Le rouge-gorge vient picorer dans la terre fraichement labourée, ça en devient un évènement, c'est attendrissant : à part ça il n'y a strictement rien et en fait, c'est agréable.

Sur les pentes de l'Everest de Thines, les chiens hurlent. On entend distinctement leurs clochettes. C'est la chasse aux cochons qui est terminée. Les chiens sont en errance (là ce sont probablement ceux de la fédé de Montselgues), et ça peut durer plusieurs jours. Les aboiements lointains vont et viennent au gré des trajets erratiques des bêtes. Puis, un soir, on se sait jamais pourquoi maintenant, des phares très au loin descendent la piste. L'un d'entre nous murmurera entre ses lèvres : tiens, il viennent les rechercher.

Les voisins sont pareils. Le temps ne les marque pas, d'aucuns je ne saurais dire l'âge. Sur leur terrasse, ils se moquent du temps, on a le temps (et on aura du temps pour toi quand tu viendras). Mais nous sommes solitaires. Fragiles et endurcis. Les voisins sont fuyants. Ils traversent le potager, de loin en loin ; probablement ils vont chercher du bois, ils ont fendu un vieux châtaignier mort le mois dernier. Un signe de la main, un sourire, mais une distance certaine : nous ne nous évitons pas, nous sommes simplement bien comme ça, loin, avec le rouge-gorge, les histoires de chiens et d'autres bagatelles telles qu'un lever de soleil rouge qui en viendrait à nous bouleverser, pour peu. C'en est pas loin.

Nous sommes des solitaires à apprivoiser, gentils mais fuyants, plein de tendresse mais renfermés. C'est d'ailleurs sur ce genre de décalage qu'est né adopte un collapso, au tout départ avouons-le d'une simple blague potache, puis ça a pris de l'ampleur. Peu importe adopte, ce qui compte est le fond de vérité : qui voudrait de nous ? Qui voudrait d'une vie vide comme ça, qui voudrait d'une vie rude comme ça ? Le silence vespéral nous convient, nous ne changerons pas, ou plus, ou peut-être que si, mais au fond du coeur, pour l'instant on ne l'espère pas

Lorsque l'on était môme, on nous ressassait régulièrement : si tu n'as pas de bons résultats à l'école, tu finiras caissière [la tête de la caissière le mois dernier, quand je lui annonçais : j'ai mis tous les codes barre sur le dessus, pour que ça soit plus facile à scanner (elle était touchée), puis lui ai quand même dit : j'aurai malgré tout un produit qui bugue, ce qui lui a donné un sourire rayonnant car évidemment, il y en eut un], caissière, comme si c'était pour les idiots-patates-débiles, c'est simplement dur et très avilissant, mais derrière ces êtres humains, combien de petits coeurs qui méritent d'être écoutés ?

Alors quand je faiblis au potager (ça arrive régulièrement car je suis tout sauf acharné), je me dis : si tu ne fais pas un beau potager, tu iras dans le bureau du Prince. C'est ainsi qu'avec mépris, j'appelle mon ancien patron, qui régnait (et sévit encore) en toute monarchie, ses servants n'ayant qu'à approuver sa voix sainte, ses manants à s'écraser sous le joug de sa noblesse. Dans le bureau du Prince le regard perdu sur sa pierre écrite en égyptien ou étrusque (je ne me souviens plus), sa chevalière de noble-société, à mendier un emploi salarié maladif, harcelant, violent, dégradant, toxique, haineux : on me donnât même un jour des consignes claires de ne pas intervenir, car il s'agissait  d'une personne âgée en détresse. Sous étroite surveillance, cette fois-ci je n'avais pu intervenir, au contraire de bien d'autres (en stoem dira-t-on en belge, ce qui signifie en douce). Du coup, lorsque je pense au Prince, je retrouve une énorme ardeur à faire de ce potager un presque-eden ; le potager puis d'autres choses : les cueillettes sauvages, la cuisine, voire même en poussant le bouchon un peu loin, couper du bois : faire très peu mais le faire très bien.

Lorsque je suis retourné dans la ville du Prince, le Monarque tel que nous l'appelions entre nous, j'en ai été malade. Je rasais les murs. Heureusement tout ça est désormais loin et ils ont - pour la plupart - la décence de ne pas me recontacter (ce dont ils peuvent être remerciés, un servant avait d'ailleurs le coeur sincère, mais je crois qu'il était un peu le seul), du coup ici ces souvenirs douloureux s'éloignent, se nappent de positif, c'est un formidable moteur, une énergie renouvelable : si tu ne désherbes pas correctement, tu iras chez le Prince. Même épouvantail qu'à l'école, la caissière (et pourtant il y a pire métier : banquier par exemple), ça marche formidablement bien. Le chiendent vole au tas de compostage plus vite que deux merles en course-poursuite.

Puis très vite aussi, fugace, ces pensées s'évanouissent, car il y a plus agréable que de penser au visage bouffi d'alcool - le vin rouge à outrance - du Prince. Ca part, ça sombre, ça disparait, comme le glouglou d'une merde qui tourbillonne dans les chiottes d'un couloir de galerie marchande dans un supermarché le long d'une nationale, dans une vaste zone périurbaine dégueulasse. Alors, l'eau limpide donne sa clarté neuve et javélisée. Quand bien même la vallée offre aujourd'hui un ciel plombé de décembre - assez humide et assez frisquet - je peux garantir qu'on est bien. La rudesse est un obstacle dont on s'accommode, dont même étonnamment on s'attache : on ne voudrait pas que ça soit autrement. Le monde des Princes (ils sont si nombreux, malheureusement) apparait comme incongru, hostile et absurde. A demi à poil dans le bassin en décembre, le long du GR, je ne suis autre qu'un rude, un rustre, abrupt et primitif. Comme je le redis, on en vient à souhaiter que ce ne soit pas autrement.

Alors c'est comme ça, le hululement des chiens sur l'Everest de Thines, ça devient une sonorité formidablement attachante. Parce que c'est ici, c'est notre vie, notre rythme, notre terrible lenteur : d'avoir un coeur fermé, un coeur gelé, de ne pas savoir quel jour on est, de s'en foutre éperdument d'ailleurs, mais par contre le vent du sud ramène la pluie, ça oui ce sont des signes auxquels nous sommes sensibles. Ca n'en fait pas détester les gens, comme un furieux misanthrope reclus dans sa BAD, armé jusqu'aux dents. Bien au contraire, c'est plutôt une histoire de coquille sur une fragilité (d'ailleurs qu'on ouvre, ou qu'on referme, je suis incapable de le dire) : en tout état de cause ici on ne souffre pas du coeur, on souffre du froid et de la rudesse des travaux. Quant à choisir, il est inutile de faire un dessin.
Lorsque arrivera l'été, ça sera étrange - totalement différent - le tourisme se concentre sur le hameau plus bas, là au bout du bout il n'y a que dalle (et tant mieux), tout le bonheur d'une impasse.

Tandis que vous rencontrez des gens ici, tous (sans exception) ont la même question, invariable malgré le hasard des rencontres : vous vivez à l'année ? Il y en a très-très-très peu. La réponse oui donne une consolidation immédiate, un respect tacite. A l'opposé, j'imagine simplement qu'une réponse non donnerait un : je comprends... Les âmes solitaires qui furent ici des piliers (je pense notamment à Tony) sont presque toutes parties, aux chants des sirènes, vers une vie probablement plus facile et plus douce. A une personne qui part, je n'opposerais pas la pluie jaune (s'enfermer dans le moulin et se cacher pour ne pas dire au revoir), ni la colline des solitudes (se poster silencieusement au loin pour regarder la personne partir, lui demander au préalable de ne jamais donner de nouvelles), loin de tout ça, je souhaiterais bon voyage, aiderais à charger les bagages, puis regretterais le départ - une maison vide de plus - je dis ça simplement parce que c'est arrivé aujourd'hui, Mathilde est partie. Il n'y a aucun héroïsme à rester à l'année ni aucune lâcheté à partir. On fait tous un peu ce qu'on peut, c'est déjà tellement tant.

C'est la pleine lune. La peste m'empêche de dormir ! Il s'est mis à souffler un vent impétueux dans le fond de vallée, dans les arbres près de la rivière, ça a duré comme ça une bonne part de la nuit. Je pensais à cela en vrac, comme souvent, quand j'ai été à La Bombine, un peu là-haut sur le plateau, d'ailleurs c'est la photo. J'ai trouvé une mandibule de sanglier. Alors j'ai cherché le reste du crâne, mais je n'ai rien trouvé. Puis soudainement, je me suis rendu compte du silence. Total. Ce ne m'était plus arrivé depuis une virée dans une vallée très sauvage d'Aoste. Dix ans ? Peut-être. Ca m'avait beaucoup manqué. Ce fut beau et simple, long aussi car j'avais le temps. C'est fou ce que la vie est différente. Je ne puis plus dire tout ce qui compte désormais, me touche voire me transperce, une beauté rude et simple - on ne demande rien de plus.

Tout ce que je peux dire, c'est qu'aujourd'hui je me suis lavé, et ce n'est pas le printemps.

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