20 décembre 2019 - Thines


Episode. Cévenol. Deux mots.
Indépendamment ils constituent un bonheur à l'orée du sympathique. Un épisode, ça signifie des histoires à se raconter, une suite existante, l'attente impatiente, de l'engouement en quelque sorte. Quant à cévenol, c'est le doux parfum de l'enfance, les envoutantes forêts de châtaigniers, la nature et la beauté. Lorsque l'on accole ces deux mots, ça construit un tout autre sens. Pluie infernale, quantités faramineuses, longue durée. Comme le dirait François à ce sujet, si j'en parle c'est parce que j'en cause. Et bien simplement, si l'épisode 1 avait été un cauchemar sans nom, c'était le 22 novembre d'ailleurs, un mois après, je traverse l'épisode 2, le 20 décembre. Super. Génial. Fantastique. Formidable. Tout ça ensemble et rien que ça. Vlan. Ou biiim dirait mon frérot. Faisons simple, on remet ça en janvier ? Je propose que ça soit aussi répétitif que Questions pour un champion et aussi long que la pub sur TF1. Avec ça, on est dans l'extase, c'est peu dire. Ne restera plus qu'à accoler un autocollant fluo 'vu la la TV' pour que ça soit l'orgasme.

Dès lors, j'ai indispensablement mis à jour mon profil Tinder, avant tout de nouvelles photos dans une cabine d'essayage chez Zara, puis surtout une nouvelle description plantureuse et avenante.

Homme amorçant une vie en autonomie complète en Ardèche Sud, joyeux pays des canoës et des campings baignés de soleil, recherche femme ayant un attrait pour la discussion avec les sangliers et si possible, des capacités développées pour le bûcheronnage. Tout un tas d'avantages à portée de mains : je n'ai pas vu une douche depuis un mois, j'habite au fond d'une vallée perdue, à une heure de la première petite ville et je suis en panne de véhicule. Vous découvrirez les indéniables avantages de la vie comme en 1904, la sérénité, le calme... et accessoirement mais ce n'est pas important, la vie sans électricité, sans eau courante non plus, enfin bref l'authenticité. Les rares jours où la température dépasse 9 degrés, vous vous laverez à poil dans la roulotte avec un seau. Sinon, vous bénéficierez de chaleureux matins à -2° et vous verrez, c'est splendide, le café fume (oui et quand vous pissez dehors à 3 heures du mat', ça fume aussi, hum, oui, pardon, je m'égare). Promotion spéciale : A toute vie de couple entamée, j'offre 20 stères de bois en bûchots de 30 (et une tournée chez Zara ou Jenifer si t'es sympa) (enfin je ne promets pas) (quoique ça ferait biiim, c'est si beau non ?)

Il est clair que depuis, j'ai reçu tellement de propositions que je me retrouve pour ainsi dire le chef de tribu malien polygame, accoutré d'un chapeau à plumes, et entouré d'une smala de 24 femmes toutes ébahies d'une vie si cernée de confort ludique et facile. Oui je ne sais pas pourquoi 24, ça donnait bien. Et je suis devenu actionnaire chez Zara. Loin s'en faut, c'est ça la belle vie. 

De par la fenêtre de Raymonde 2, je regarde l'Everest de Thines. Il est balayé par des vents gorgés de haine, les pluies sont horizontales. C'est l'Eissero, le vent du sud, qui vient de Lafigère et qui monte là-haut, colérique et sourd, sur le plateau dénudé. Les arbres évoquent un grondement permanent sous les bourrasques pour ainsi dire ininterrompues. Ca s'engouffre furieux dans la vallée puis ça monte ravager Montselgues - comment ça je l'ai déjà dit le 22 novembre ? Pardon je radote, c'est l'âge certainement.

Epuisé, je tire le rideau fait par Mamy, dont je remercie la patience et la gentillesse. Ca permet de fermer les yeux, de ne plus penser à ça [essayer], puis tout du moins voir de jolis dessins maliens en teintes pastel. Derrière, un oiseau invisible murmurera : de quoi vous inquiétez-vous donc, des vents, des ondées ? C'est normal, parfaitement normal, puis il partira sur une autre branche remuante, impassible probablement. Ici le climat est sévère, les gens sont bourrus ; près de la borie de Bousquet, j'entendais un touriste bavarder (Alès probablement) : le granit c'est rude tout de même.

Désormais va se poser un acte, un geste, une couleur, une tendance, un avant-après au gré d'une ligne de démarcation : une frontière invisible. On va voir si je suis une locomotive, si j'ai la force de trainer dans mon sillon des gens : créer du bonheur à partir de quasiment rien [pour eux simplement], dès lors dans l'emphase voir si je suis un bulldozer, allez pourquoi pas même un supertanker, si ce n'est tant qu'on y est un Cosaque des Dragons de la Garde impériale. Tout dans la demi-mesure et la modestie discrète ! Rien que d'y penser - de l'écrire - ça me reconsolide, espéré-rustique comme un sanglier, désiré-fort comme un cheval-shire, rêvé-dur comme de l'iridium : même si je suis rongé, en réalité je ne trouve d'image plus juste. Je suis face à la dureté de la vie. La vraie vie. J'ai choisi. J'affronte. Je me sens petit. Pourtant j'y arrive ; à peu près on va dire. Locomotive ? Moi-même je ne sais plus. J'ai le visage comme les gens-des-photos-de-1904 : taillé sec, incroyablement marqué par la dureté ; mais je l'avoue j'ai un coeur en chamallow.

Je suis une abeille dans sa ruche en bois, attendant le printemps afin de sortir, en train de mourir du fait de la longueur-trop-longue.

Après la tempête viendra un soleil insolent. Comme la dernière fois, tout le bazar sera mis à sécher dehors et Madeleine se foutra allègrement de moi, disant que je fais brocante. Elle a bien raison après tout. Puis le temps passera et on n'en parlera plus.

Au gré d'innombrables textes au kilomètre, se déroulent de lancinantes plaintes chuchotées sur le froid et l'aridité du quotidien. Mais, sans doute aucun, c'est là que je veux être - il n'est aucun regret. Pour rien au monde je voudrais partir, ni même retourner au facile-quotidien-malsain d'avant. De certaines périodes dures comme il en fut, je pense en ces lieux à Berlaimont ou Rixensart, je ne nourris pas la moindre nostalgie. Je garde juste mémoire d'une grande pauvreté. Il est utile de vivre ça un moment de son existence, pour savoir-être, garder le recul, aimer autrui. Humble. Simplement.

Lorsque je pense à la Vallée, je nourris exactement le même sentiment qu'à Otal, à Escartín, ou surtout à Ayerbe de Broto. Une profonde paix, un puissant manque au moment de partir, une mélancolie dévorante quand j'en suis loin. Le Méjean m'a d'ailleurs nourri de moments inoubliables - un amour terrible - mais j'étais content d'en partir (et tout aussi heureux d'y revenir). On est parfois secoué par un lieu ; je pense notamment au brug van Kanne (en ayant déjà parlé d'ailleurs). La Vallée offre un autre chose, c'est un amour tranquille. Plus qu'un potager magnifique (même si j'aimerais bien !), plus qu'un confort de vie basé sur une autonomie respectueuse de l'environnement (idem), ce que je souhaite offrir aux résidents permanents tout comme aux passagers du hasard, au-delà de toute métaphore lyrique présomptueuse de supertanker et compagnie - si ce n'est que ça fait joli de l'écrire - c'est cet amour tranquille. C'est ce qui émane de mon corps désormais.

Archives du blog