24 décembre 2019 - Thines





Quand ils arriveront sur les hauteurs de Sobrepuerto, la nuit, certainement, commencera à tomber. Des ombres denses progresseront en vagues à travers les montagnes et le soleil, trouble et défait, gorgé de sang, se trainera devant elles s'agrippant, désormais sans forces, aux genets et à l'amas de ruines et de décombres de ce qui en d'autres temps (avant cet incendie qui surprit dans son sommeil la famille entière avec tous les animaux), avait été la solitaire Casa de Sobrepuerto. Celui qui ouvrira la marche s'arrêtera à sa hauteur. Il considèrera les ruines, la solitude immense et ténébreuse des environs. Il se signera en silence et attendra que les autres le rejoignent. Et quand ils seront rassemblés près des vieux murs de la bâtisse brûlée, ils se retourneront en même temps pour voir une fois encore la nuit s'emparer des maisons et des arbres d'Ainielle, tandis que l'un d'entre eux se signera à nouveau murmurant à voix basse : et que la nuit aille à la nuit. Dans la pénombre en demi-teintes et à peine déchirée par la flamme d'une bougie, à nouveau s'en furent les lignes connues par coeur, précieuses, de la pluie jaune, après l'escapade de l'après-midi à la ruine de l'Echelon ; combien de fois pus-je les parcourir, leur dureté, une trentaine peut-être ? Le soleil est passé derrière l'Everest de Thines à 13h35, comme l'avait d'ailleurs prédit Léo. Une lumière sinistre à dévoré le vallon, gorgeant les terres de froid et d'humidité.

Une fois les mains lavées au bassin, finement noircies de la terre, très sombre ici du fait que c'est granitique, j'ai pris les chemins à travers le hameau ; il n'y a pas âme qui vive : partir vers la hauteur de l'Echelon permet de bénéficier d'une heure de lumière supplémentaire, du fait que vers le ruisseau des Coulets, ça met plus de temps à sombrer. Les chemins sont oubliés et envahis de genets, seul un oeil expérimenté permet de déceler ces pierres, détraquées, qui dans des temps immémoriaux furent le bord de la sente, en terrasse ; à ce jour tout est soumis au pillage des pieds des cochons et comme la quasi totalité des Cévennes, hormis le tourisme estival dont on sait le ravage, l'abandon le plus complet dévore les hameaux aux rues déglinguées. Cette semaine, les jeux sont d'ores et déjà faits pour que je ne voie aucun humain, il se peut d'ailleurs que cela se prolonge à plusieurs semaines du fait que j'ai réalisé de conséquentes réserves de nourriture. Les voisins sont absents actuellement - quand ils sont présents, ils sont fuyants comme des renards dans la pénombre.

Mes pas foulent les feuilles de châtaigniers, en épais tapis ici étant donné que le bord de la sente est un muret, même chemin qu'hier au captage de Gilbert, depuis longtemps parti, et probablement l'unique homme à en arpenter les lieux depuis des mois ; seuls peut-être des chasseurs y viennent, et encore ? Je savais, arrivant ici, que je prenais part à l'histoire d'Ainielle, mes écrits des premiers jours, premières heures, en gardent une marque, une gravure, un trait profond et hésitant ; le papier complètement trempé et maculé de tâches d'encre, je l'ai encore. Après le ruisseau, j'ai pris la pente, dans les arbres effondrés, les terrasses éventrées et les épines noires.

La maison de l'Echelon se trouve sur un versant aride et caillouteux, au beau milieu de plus rien désormais. Aucun chemin n'y mène. Sa position en promontoire fait qu'on la voit bien, avec sa forme en L, de très loin, même depuis le Ranc Fournassier. Il parait qu'elle appartenait à Darboux, enfin c'est ce que le pays dit. Au gré d'une pente assez prononcée, elle est précédée d'une vingtaine de cadavres d'arbres, lançant leurs cimes décharnées vers le ciel brut - les troncs à la base pourrissante, lourd de menaces de la nuit déjà proche ; la lune s'est enfuie du Nogier depuis quelques instants. On arrive devant la vieille bâtisse par surprise, car un dernier éperon rocheux en barre la vue. Elle parait belle, austère, rassurante, mais elle est morte.

Anciennement sur trois niveaux, les planchers sont troués et assez dangereux, certains pans sont tombés. Les cochons entrent dedans, comme en témoignent de multiples crottes éparpillées. Au sous-sol, ce fut une étable. Le sol, constitué d'un antique lit de bouse, est crevassé de toutes parts. Mais le plus étonnant est probablement l'étage du milieu, dont la cheminée à côté de la porte : il s'y trouve un amoncellement de bouteilles, qui soudainement fait rappeler qu'il y eut de la vie ici, et pourtant tout respire le cadavérique, une épaisse couche de poussière, un magma indéfinissable, recouvre les objets. Je referme la porte, tout du moins ce qu'il en reste.

De retour au travers des châtaigneraies, j'ai brièvement regardé la maison de Darboux, funèbre respect, isolée au bout d'une longue terrasse en friche, seulement bordée de vieilles planches en état de putréfaction avancé. Que va-t-elle devenir, maintenant qu'il est mort ? Les acquéreurs ne se bousculent pas au portillon par ici, et si l'on en croit l'avenir du cimetière, je serai peu ou prou sous peu, un temps hivernal certainement, le dernier d'Ainielle, (puisse-cela être un symbole, mais il est vrai que l'analogie est étonnamment proche). Les terrasses de Darboux sont profondément gravées du signe de la solitude et du recueillement, les ruches sont vides, le terrain respire le sommeil du mort, on le sent encore présent, c'est d'ailleurs probablement le cas. Lorsque, vingt ans auparavant, mes mains se posaient sur la pluie jaune, lorsque, dix ans auparavant, mes pas foulaient les rues enherbées / inoubliable et ému / en pélerinage précieux, Ainielle, Escartin, Otal, Berbusa, Oliván, Cillas, Cortillas, Basaran, j'étais loin de me douter que je serai à l'aube d'être l'un de ces derniers, au milieu des sangliers et des chevreuils, seul - il se passe comme une projection, non c'est faux, c'est une outrance, une démesure ; puis, passant le bassin dans lequel reposent actuellement des tétards noirs de salamandres, mon regard s'est porté sur les hauteurs du ravin de la Devèze, gorgé d'humidité glauque, puis la Boissière surmontée de la maison brûlée, en ruines depuis une trentaine d'années, j'ai ressenti la déréliction, le regard afférent de n'être plus rien qu'un tout petit être invisible dans les ondes de genets balayés par les vents nocturnes. J'ai refermé la porte sur la nuit et le silence, s'en fut la lune, sous les hululements d'une chouette hulotte solitaire.

Après un repas silencieux et sans le moindre but, je suis ressorti, la veste serrée, le bonnet engoncé. La pleine lune offre une lumière pâlotte et lugubre, qui porte des ombres gigantesque sur les parois de granit des maisons froides et désertées. En errance, je suis absolument seul dans la rue, la rue qui ne porte pas de nom et qui n'en est pas une, la seule voie qui finit en impasse après le passage de deux gués. Les arbres ont des silhouettes déchiquetées dans les halos blafards nocturnes. Remontant par le sentier, je me demande comment il est possible de subir autant de silence, autant de désolation, aussi longtemps. Quelque part cela me fait profondément plaisir, mais aussi me plonge dans une obscure indifférence. Je me ressens incapable de vouloir autre chose.

Saisi d'un profond mal du pays, je repense souvent à ces endroits où j'ai dormi, très seul, dans le noir complet en plein hiver ; ces images reviennent et le manque déchiquette une blessure douloureuse. Le plus émouvant est à l'Avergat, auprès du brug van Kanne, le long du canal Albert. J'y fus des dizaines de fois, une nuit même y être uniquement pour y être. Souvent je repense aux nuits brouillardeuses à Cadzand, au loin les bateaux qui vont chercher l'embouchure du Scheldeland, les teintes pâles de Scheveningen, mon immense solitude à Middelkerke, la douceur feutrée des petites rues de Mechelen. Mais je sais que tout cela n'est qu'illusion, un miroir dans une eau mouvante, un regard à peine perceptible dans les reflets : la Belgique avait grand peine à m'offrir un présent, en quoi pouvait-elle prétendre à un avenir ? Plus que jamais il fallait partir. Là-bas que j'étais bien, ici que je suis bien, de même esseulé, les pas silencieux dans des sentes sans âme-qui-vive. Ca fait mal de repenser à ces paysages brouillardeux de Flandre qui me manquent, probablement du fait que c'étaient des instants précieux, gardés au chaud dans un coeur qui palpite. Y songer remplit de mélancolie crépusculaire.

Aujourd'hui mon imaginaire appartient à ces terres de vents - le plateau qu'ils disent - la pluie bat le sol et fait rouler de minuscules galets de granit dans les pentes, les genets ploient sous les bourrasques, le regard hâve, le visage mouillé et transi par les ondées successives ; il n'est plus d'autre terre que cette solitude infinie à perte de vue, les vallons qui se succèdent, les nuages qui courent comme des dératés dans les combes écrasées, le vent qui chante dans les fils des clôtures à bétail, (ce fut ce qui m'a le plus surpris et enchanté dans le causse, cette étrange mélodie du vent, nulle part ailleurs que les plateaux pour le chant ondulant, presque vivant, presque dira-t-on, bien qu'une pensée profondément poétique permette d'en douter), puis inévitablement ces séculaires croix de granit au bord des chemins, érodées, austères, sévères, froides pierres au milieu d'une immense désolation : rien d'autre qu'un infini plateau flexueux battu par un vent hargneux.

En ces moments, dire qu'il existe autre chose qu'un hiver ne parvient même plus dans l'imaginaire. C'est probablement que le coeur est gelé.

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