3 décembre 2019 - Maintenon

Cela fait à présent six mois que je suis sans domicile, un espace qui permet de tirer un bilan sur la situation, jalonné d'avancées très positives, de difficultés et d'espoirs, aussi un temps sans regret, balisé par beaucoup d'entraide et d'énormes coups de chance. Pour ce faire, j'ai repris exactement le même lieu et la même photo que le 13 juillet 2019, que j'avais nommé avant le départ car en effet, je partais le lendemain pour ma première ferme.

Quel changement ! L'hiver ouvre ses portes, les paysages ne sont plus verts, la vue s'ouvre sur les pâtures des haras de la Folie. C'était symboliquement un lieu fort. J'étais adossé sur le tronc d'un arbre et c'était - probablement - une des premières fois de mon existence où je prenais énormément le temps de vivre. Il sera amusant de retourner en ce lieu plus ou moins régulièrement.


Il peut paraître curieux de trouver un quelconque avantage à être sans domicile, et pourtant c'est le cas. Lorsque je suis parti de Belgique, j'ai effectué la démarche de me faire rayer des registres de population. Arrivant en France, je ne me suis pas recréé. De ce fait, je n'existe plus : administrativement je veux dire, car sinon, si une chose est bien claire, j'existe comme jamais. Fort. Au sujet des quelques démarches administratives (carte grise du véhicule), mon frère assure l'indispensable intérim - qu'il en soit remercié et il le sait ; autrement je ne suis qu'une émanation du néant. Le seul impôt que je paye est la TVA sur les objets de consommation courante, des achats qui se réduisent comme peau de chagrin, fabriquant chaque jour une autonomie de plus en plus forte.

Cette propension à ne plus rien payer est un acte de résistance : que les politiques n'aient plus rien de moi -à ce titre, je ne vote plus-, que les banques soient à sec autant que possible. Pas trop gilet jaune, grève et autres combats dévoyés de leur sens (respect malgré tout pour extinction / rébellion), ma détermination consiste à ne plus leur permettre d'être toxique : goutte d'eau certainement, mais je pose mon geste. Yannick disait à leur sujet : tout ce qui se passe est voulu, ce sont des architectes. Véridique ou pas, je ne le sais, mais effrayant pour sûr. Acte de résistance ultime, ne plus leur appartenir. J'affirme, ils m'ont perdu.

Le présent comme l'avenir se dessinent avec une certaine forme de précision désormais. Possédant Raymonde, la belle roulotte, je suis indépendant du point de vue logement. Presque au bout des démarches au niveau de la ferme, je gagne jour après jour des millimètres de petit escargot quant à une indépendance alimentaire. La source permet d'avoir de l'eau. Au niveau énergétique, le souhait est de turbiner la rivière toute proche ; en attendant je ne consomme rien, l'équivalent d'une charge de téléphone par semaine sur la batterie de la voiture, qui roule peu. Quant au chauffage, les prochains jours verront l'installation d'un poêle à bois, ce qui permettra de chauffer avec les arbres morts qui jonchent le terrain d'à côté. Le très grand avantage du lieu où je suis est de ne voir personne de chez personne, donc quelle que soit la philosophie de mon séjour, je ne dérange pas. C'est un essentiel.

En mars dernier, lorsque je remettais ma démission, j'avais une vision floue de la manière de quitter la société. Ca s'est affermi. Il est clair que j'ai traversé de fortes embûches, certains le savent, mais je reste convaincu que la démarche vaut la peine endurée et disons même d'être perdurée. Je comptais que tout soit fini pour novembre, en réalité un an est (et sera) nécessaire, donc février.

Mardi passé, je suis parti de mon havre de paix en Ardèche, pour une semaine d'absence, à durée indéterminée d'ailleurs. Le moins qu'on puisse dire, c'est que ça a fait bizarre de retrouver des paysages urbains, dont notamment une curieuse et injustifiée sensation de danger ; la vallée du Rhône, l'industrielle vallée du Gier, la banlieue d'Orléans et surtout l'infâme ville fourre-tout au relent commercial-de-merde dans les boîtes à chaussures en métal banales et insipides + friches desdites, la périurbaine Saran. C'est une question de perception et comme tout on s'habitue, mais mazette que l'on est bien dans ce trou paumé dans ma vallée, autrement qu'une nuit de tempête. Ca offre une stabilité, un calme, une sérénité, un apaisement. Somme toute on en vient à se moquer d'à peu près tout. Le seul stress est la bagarre des merles sur la toiture de la roulotte (c'est dire), ou bien encore le regard passablement courroucé de l'écureuil, par la fenêtre, se disant c'est quoi ça chez moi ! Le destin est certes médiocre. C'est une vie modeste. On s'en accommode bien, je peux l'assurer.

On s'accommode de plus que ça. Curieux cheminement parallèle d'ailleurs - car étonnamment il m'en fut parlé, c'est rare - on se fout de la fin (et je n'aime pas parler de la mort, car ça donne un sentiment lugubre). La fin devient un évènement accepté, serein, lucide, non désiré mais non craint. Ca ne dérange pas. Ca devient banal, comme une pluie un mois de mars, comme la trille d'une fauvette à tête noire ; simple, beau, anodin, paisible, oui surtout très paisible. Ici les questions qui se posent sont d'un pragmatisme qui confèrerait à l'emmerdatoire pour 99% de la population : comment cuisiner les châtaignes, comment désherber de la fétuque bleue ? Par exemple je veux dire. En réalité c'est de ce type, mais il  y en a plein des questions, et des fois un peu plus complexes ; mais surtout plus de train plus de voiture plus d'emploi salarié plus d'argent plus de relation sociale compliquée et fausse. Que dire du passé ? Une personne [vraiment peu au fait de la réalité]  évoquait une sortie de crise. Mais il n'y a aucune crise ! La crise, pour autant que je la saisisse bien, c'était en mode diffus et collant ce que la vie d'avant m'obligeait à construire sur un biais permanent, un rapport à l'argent, à la relation sociale broyée dans un moule de conformisme : cela ne s'est d'ailleurs jamais vraiment bien passé, d'où le fait que j'étais pris au mieux pour un original, au pire pour un type désagréable. Au fond, mon âme violentée demandait à être hors de leur machine à mastiquer l'humain, la satisfaction d'être un plus-grand-chose ; rien de dépressif là-dedans, au contraire, un petit être rattaché à la terre, ce qui s'est par trop perdu, et pas rattaché au bitume au final. Les gens me trouvent sans fard voire brutal quand je parle de la fin ; voilà, en fin de compte je n'en suis pas le seul. Soit. Cela est bon.

Du coup, être ici en région parisienne, c'est à dire ailleurs, ne se fait plus porteur de sens, ou disons pas plus que ça. C'est vivre pour vivre, attendre demain pour demain, sauf que demain - le vrai demain sans évoquer dans je ne sais combien de temps - j'y retourne, vers mon refuge. Ici temporairement dans cet ermitage familial semi-urbain, je retrouve le mal de vivre, celui qui a dévasté mon enfance, à force de moqueries acharnées sur mon physique, mes vêtements, ce qui a provoqué un manque de confiance atroce, depuis surmonté à force d'un certain acharnement. Là-bas en la Vallée, ces souvenirs ne s'accrochent pas, les griffes ne se plantent pas, j'offre sans m'en rendre compte une planche savonneuse. Cela me fait revenir sur des paroles de Dominique A (pas plus d'affinités que ça), mais des propos forts tout de même : Ils reviennent sur les lieux où ils ont mal vécu / Contents d'y retrouver leur truc mal digéré / Vautrés dans du regret, dans tout ce qui n'est plus / Ils aiment tant ces histoires dont on sort accablé. C'est... Maintenon, une somme de ravage pétri de moisissures, mon frère et moi y sommes non par affection, mais plus par naturel et sain dévouement.

Dix-sept heures, sortie du collège, rue Maurice Lécuyer. Une horde de bus quitte l'école, destinations lointaines : Soulaires, Saint-Martin de Nigelles, Villiers-le-Morhier. Les villages environnants, la nuit tombe. On leur apprend à être serviles - le bruit des autobus - on leur apprend les transports en commun. A gauche, une maison avec clôture, une pub rénové par qualibat et autres du genre. Les maisons sont des boîtes. Les parents font tourner des boîtes, de com peut-être, au coin c'est un journaliste à l'Express. Juste à côté ils ont un petit chien. La longue file de bus s'éloigne. Cela me remplit d'une immense mélancolie.
Passons.

Dès demain, un jour d'après un peu plus symbolique et éloigné-mais-pas-trop, je reprendrai l'écriture de la vallée, celle de son immense solitude - là où les animaux ne sont pas pétochards tellement il y a peu (pardon il n'y a pas) d'humains : là où l'on peut se permettre d'être fragile, très fragile au fond du coeur, et où le moindre lever de soleil offre la réparation : d'un côté Tinder et ses sommets de normalité-glauque plus ou moins le burger-king de la sentimentalité, de l'autre côté les pentes rudes peuplées de genets, un geste rustre de la montagne lorsque tu grimpes, le silence touffu des châtaigneraies, jamais tu n'y auras mal au coeur. Simplement tu regretteras d'être si seul, que cela ne soit pas naturel pour les gens d'être là, mais au fond c'est bien, tu es bien, et tant mieux.

Il fera nuit quand je partirai. Ici l'offre est alléchante. Douche chaude, chauffage régulier, nourriture industrielle contrôlée, rassurante, la télé en berceuse de fond, électricité à foison, large espace de vie, supermarché et j'en passe. Aux creux de la nuit, partir vers le froid, le pas si sûr que ça, faire la nourriture de ses mains, être terriblement seul, se laver dans la rivière en décembre, une offre moins attractive certes, mais je peux garantir que l'air est bon et la lumière guérit le coeur. Il n'est point de douleur ici qui soit due à la méchanceté crasse des gens. Même si la Vallée est dure comme un vieux bois sec au sol, peu importe, cette pureté guérit. Aux creux de la nuit le bruit sourd d'un départ, alors je passerai Saran au lever du jour, bordé de la friche Quelle, taguée et jonchée de détritus incendiés. Puis voilà, simplement la route deviendra plus petite, puis plus petite, puis plus petite. Au fond ce sera la vallée. Il me manque que demain soit un simple aujourd'hui.

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