31 décembre 2019 - Thines


Le village de Thines est placé sur un promontoire rocheux qui en son extrémité, forme de loin l'impression d'un éperon abrupt. C'est beau et sauvage, notamment la rue du centre fait un mètre et demi de large tout au plus, creusée inégale dans le schiste. Au milieu se trouve accrochée au mur une boîte postale jaune - pourquoi ? Allez savoir. C'est un site touristique, l'église romane est à ce titre pleinement exceptionnelle (bien que lui préférant la méconnue église de Montselgues, mais soit, cela ne relève d'aucune importance ; allez voir les deux, cela vous permettra de pleinement faire la distinction entre la vallée et le plateau, radicalement opposés, jamais ennemis pourtant).

On accède à Thines soit par la route, soit par un chemin muletier qui fut récemment appelé le chemin des poètes (il a été décoré de vers, gravés dans le bois). Au vu de l'étroitesse de la voie d'accès et l'impossibilité de stationner, la route est interdite à la circulation. Il n'y a que nous qui y allons, car nous cherchons de l'eau potable en cet endroit ; on y remplit nos bidons un peu après le Gerboul, c'est une pratique locale. En été, c'est quelque chose qui se fait très tôt, car sinon nous recevons des regards noirs.

Le parking est un lieu qui n'en possède que le nom [le rat taupier dirait que c'est un truc où on met des trucs], mais bref c'est un espèce d'élargissement plus ou moins en graviers et de terre battue, en face de Térondel. Rien de plus. Ca va bien à tout le monde. D'ailleurs du monde, il y en a, là, (pas comme après Lazonès, qui fait office de frontière (car nous plus hauts, la solitude), peu étonnant d'ailleurs qu'intuitivement j'aie placé cette limite là, désormais pleinement invariable, car ce fut le domaine des Longueville, avec le château encore présent (et désormais magnifiquement rénové), au-dessus l'austère et sauvage mas de l'Espinasse (ou Espinas) et donc oui sans exagérer, il y a Thines et son flux de touristes, et il y a chez nous, au-delà de Lazonès, très au-delà, au bout). J'imagine bien que les gens de Prévenchet ont la même chose, une frontière en pointillés, surtout vu leur localisation, les seuls au monde  être derrière Thines. Peut-être un bâton, peut-être un caillou, qu'en sais-je.

Au Pays, on reconnait les touristes. Vous allez vous moquer de moi. Ils ne sont pas fuyants. Eux. Tandis que nous sommes. Oh pas méchant. Mais nous avons chacun notre chemin. On passe par-ci par-là, on se voit de loin, on se fait signe de la main, on s'aime bien comme ça. Aussi on veille aux maisons des absents ; le vent a retourné une corniche (c'est bien tout ce qu'on peut surveiller, car en 20 ans, le plus grand acte de délinquance du hameau fut que les chèvres ont sauté sur un pan de toiture de la maison de Jean et ont pété les tuiles, que veux-tu). Nous avons chacun nos parcours. Moi, avec Emy, je prends la rue des fusillés. La rue. Oui, une voie très descendante en gazon, d'un mètre ou plus de large, bordée de murets en pierres sèches. Les fusillés, c'est relatifs aux résistants qui ont été trahis et abattus le 4 août 1943, une plaque commémorative figure sur la maison de Léo et Léa. Je ne suis pas sûr qu'autre que moi utilise la rue des Fusillés. Enfin, aucune rue n'a de nom ici, on s'en doute. Il y aurait quelqu'un, j'en serais gêné. Ce n'est jamais arrivé. Jamais.

A Thines, les gens du coin disent que la Vierge à l'Enfant a été volée en 1973. Ils se mettent le doigt dans l'oeil. Elle est partie. D'elle-même je veux dire. Les années 70, le début de la grande déglingue, tourisme de masse, Notre-Dame de Thines s'est trouvé épuisée de ce défilé incongru de gens peu discrets et pas révérencieux. Alors elle s'est fait la malle. Il fallait s'en douter. Ca peut se comprendre. Elle a un regard espiègle. Elle est mutine. C'est une filoute (avec tout le respect que je lui dois, la vieille dame date du XIVème siècle). D'ailleurs je n'ai pas connaissance d'avoir vu ailleurs, une fois dans mon existence, plus belle statue, plus beau visage, (mais soit, je ne suis pas musée).

Il n'en existe que deux photos. Une exposée dans l'arche désormais vide, une seconde chez Camille et Jean. Cette dernière provient d'une autre espièglerie. Une vieille dame avait sorti la statue dehors, afin d'en faire une photo à la lumière du jour, puis l'avait re-rentrée. C'est tout ce qu'il reste et personne désormais n'attend qu'elle revienne. Des copies plus-que-médiocres sont déposées dans l'église (mais pas sous l'arche). Plus personne ne vénère la Vierge à l'Enfant de nos jours. Thines n'en reste pas moins un formidable village, isolé et préservé. Beaucoup plus d'habitants qu'on ne l'imaginerait. C'est bien, c'est bien comme ça.

Nos quotidiens sont d'une immense-gigantesque-ineffable banalité. On s'émeut que la rivière soit grosse après la pluie, on parle de la terre, des chiens, puis avec un peu de commérage tout de même, des voisins des voisins. On ne sera pas une ligne dans le livre d'histoire, on n'est pas grand-chose : un rapport aux arbres, au nid de l'écureuil qu'on voit dans le faux-châtaignier, c'est un peu tout. Les oiseaux ne sont pas dans les livres d'histoire non plus. Franchement au vu de mes activités passées, j'aurais pu, la porte était ouverte, mais je l'ai refermée sans bruit et sans heurt. Pourquoi ? Vous savez, on est bien à être quasiment rien. C'est une belle place. On peut mourir on s'en fout, on vit et on est bien. Quel jour est-on ? Ca fait longtemps que je n'en sais plus rien voyez-vous ? Juste inquiet d'être si pauvre, c'est normal, c'est sain, mais dans le fond ça ne dérange pas plus qu'autre chose. C'est peut-être, au-delà de toute considération philosophique étriquée, ce qui fait qu'on est fuyants, surtout et par dessus tout face aux gens qui-sont-pas-du-pays, on a crainte d'être pris pour des moins-que-rien, alors que nous nous satisfaisons d'être juste des un-peu-rien, des crève-misère parfois aussi, mais on se débrouille. Je sais que la frontière est mince, un peu comme celle qui se trouve au tournant étroit de Lazonès. Pour vous ce verbiage n'a aucun sens, pour nous c'est important, remarquablement, mais je comprends ; c'est normal.

Par dessus tout, que Dieu nous garde qu'il se passe quelque chose ici. Qu'il nous protège des nouvelles constructions, des antennes, des lignes haute-tension, des projets en grande-pompe - journalistes-et-politiques - des gens-tout-court à la limite, certains matins en tout cas, surtout quand l'écureuil réalise avec brio une intrusion dans la maison. Qu'on nous laisse en paix, lui et moi, lui parti, moi tout seul. Retranché(s). Solitude dans une marée montante de vent, qui grimpe à l'assaut hostile de la vallée vers les Boyer, puis Montselgues au fond comme ligne de mire. Crève Cévennes dirait Jean-Pierre Chabrol, du temps où l'on imaginait ne serait-ce que ça puisse avoir une âme, mais ce n'est plus vraiment car les terres ont été désertées au gré d'exodes ruraux successifs en millefeuille ; plus d'ici le moindre mescladis occitan respirant bon l'authenticité, un vieux au berret, au pantalon de velours, rude comme un bout de bois de châtaignier séché, nous sommes une consommation de ludique estival : Thines avec Vallon-Pont d'Arc et Ruoms en une seule journée. Notre-Dame de Thines est partie un beau matin de 1973 sans crier gare.

Dans l'humidité qui me dévore, encore plus que le froid, c'est arrivé sans trop que je ne sache pourquoi, ne pouvant même plus dire si c'est de la chance ou de la malchance (quelque part ça n'influe que peu), ou simplement - prosaïquement dirons-nous - si ce fut trop long, tout ça trop long, j'ai eu de la peine lancinante et longue que la vallée ait perdu ses coeurs vivants, tous partis s'entasser dans des villes crasses et malsaines ; tout le monde se plaint de la saleté d'Alès, et que change ? Une feuille morte de châtaignier bat sous le vent en faisant un petit bruit d'hélicoptère. Il n'y a rien d'autre que cette feuille, le soleil depuis longtemps parti derrière les roches granitiques lourdes, la pluie fine maintenant. L'hiver c'est fait pour résister, ça sert à ça, la végétation en dormance, les feuilles pourrissantes au sol, puis le corps moisi, plus qu'hier et plus encore. Trop appelle à se taire. Mélancolie discrète presque effacée dans des pointillés à peine lisibles, transparents, livides. Le jour qui passe, comme celui d'hier et invariablement d'hier-encore, ressemble à une tourmente tournoyante de frelons enragés, au milieu d'un terrible immobile. Ma bougie s'est éteinte à ce moment-là.






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