6 décembre 2019 - Ardèche


Le retour au pays s'est passé comme les mots l'avaient prédit, les routes sont devenues plus petites et encore-encore. A partir de Lanarce, je n'ai plus vu personne, enfin plus un humain je veux dire - seul un vieux moustachu sorti d'outre-tombe arrachait un antique grillage peu avant le hameau, presque l'envie de s'arrêter pour lui prêter main forte. Ensuite... deux chevaux et un âne se promenaient sur la route, c'est ça mon coin, ce qui fait qu'on y est bien d'ailleurs. Loubaresse, Borne, les hameaux désertés sont passés doucement, reliquats de congères, à partir du col de la croix de la Femme Morte (quand même !), on arrive au plateau venteux et austère de Montselgues. Puis la Vallée. Les feuilles ont bruni durant ces huit jours, des cailloux sont tombés sur le parking de Thines, ça fait hivernal ; les températures sont clémentes malgré tout. Le silence m'a envahi, ou plutôt je me suis immensément laissé envahir par le silence. Sérénité.

La question du peuplement revient souvent, force d'insistance sur les pentes désertées : combien de fois le martèle-je, quasiment à en faire une uchronie. Une petite lumière là-bas au loin, seule, dans un noir gigantesque, la vie. Ici on n'est pas nombreux mais on s'organise, par là on n'a rien mais on partage tout. Je n'en fais pas un lieu idyllique - nappé de rêve et d'une bonne dégringolade lors du retour à la réalité - non c'est un endroit avec ses galères, ses noirceurs, mais quelque part aussi avec un lot de bonheurs qui permettent d'envisager la vie sous un autre angle : lenteur d'abord, lenteur avant tout, puis démantèlement de l'individualisme (qu'il dit en racontant sa vie à outrance à longueur de pages, soit, il fallait le dire quand même).

La vie est solidaire parce que le milieu est dur. Simplement. Et je voudrais en parler de quelque manière que ce soit, il ne reviendrait que cette logique. Cela explique que de mes quatorze kilos de crème de marrons, plus de la moitié soit déjà donnée. Oui, même pas vendue. Pourtant c'est une curée à produire ce genre de préparation. Peu en importe, on vit comme ça et voilà. Lorsque Raymonde s'est mise en travers dans le dernier lacet, menaçant de chavirer sévèrement dans le ravin, les voisins ne m'ont pas demandé du chocolat noir avant d'agir ; à ce titre ils ont abandonné leur repas.

L'individualisme tel qu'il se bâtit dans cette ferme sert à rendre autrui heureux, partager ce que l'on produit de ses mains sans rien attendre de retour. Lorsque je ne travaille que pour moi, je suis tout autant heureux, mais la mélancolie latente n'est jamais loin. Il suffit d'un léger basculement pour qu'elle devienne collante. Peut-être que d'un point de vue pratique, ensemble fortifie ainsi que rendre heureux multiplie, mais soit ce n'est pas à la vallée que vont se développer de telles philosophies de comptoir (bar le Bluebird, à côté du Narval, pour ceux à qui ça parle) : et en proximité peu ou prou du miracle, nous ne sommes pas nombreux mais nous nous organisons.

L'église de Thines domine la vallée, majestueuse, imposante, respectable. Dans le hameau complet, une seule lumière au-dessus du Gerboul ce soir, le village est pour ainsi dire vide et ça fait beaucoup de noir, lumière ténue, la vie, cachée derrière une fenêtre aux rideaux tirés. Dès fois je me demande ce que je suis venu foutre ici, le coeur rempli de noir, vague à l'âme virevoltant, évanescent : du noir dans du noir ça ne se voit pas : c'est peut-être une forme d'apaisement : se marier à la nuit pour disparaître telle une ombre, ici on a la paix, ici on a la paix, l'absence de jugement quand on est pas à la hauteur, les voisins ne m'ont pas jugé quand je me suis gaufré avec Raymonde dans le dernier lacet ; ils ont aidé, puis sont partis comme ils sont venus, fuyants, retournant à leurs solitudes de ouate. Ca doit être un peu pareil pour les gens de la mer. Pareil oui probablement. Des ombres dans la nuit, des gens franchement pas à la hauteur mais qui y arrivent. Alors la crème de marrons.

Notre carte de géographie est celle des routes qui font plein de tournants, ce sont ces mini-routes blanches qui n'apparaissent que lorsqu'on zoome au maximum sur les applis de carto. Nos géographies sont les noms des lieux que personne ne connait (limite Lozère, massif des Cévennes, ça évoque les cèpes en automne, la bonne odeur de l'humus) ; trente kilomètres autour à vol d'oiseau c'est à peine si on connait, enfin nous-mêmes je veux dire : en certains endroits, je pense à Rocles, ça peut largement dépasser l'heure et demi de voiture. Une pensée pour tous les gens qui subissent les grèves dans leurs trajets, leur commute time, à tous ceux qui grèvent pour défendre encore un minimum de leurs droits en charpie, leur quotidien urbain est à ce point différent. Nos géographies sont en fin de compte l'héroïsme quotidien des ouvriers de la mairie, d'entretenir un territoire pareil - pour un peu, j'en viendrais à aimer la politique ici, tant elle confère au dévouement et au renoncement (il faut être retraité et rentier disait le maire), ils viennent d'ailleurs de renouveler les piquets pour la neige, des bâtons en bois dans du gravier - c'est peu dire que je ne les connais pas ces ouvriers, je ne les ai jamais vus, il faut avouer que je suis plutôt discret, mais leurs marques d'existence sont bien là. Il y en a plein des trous paumés comme ça. Plein. Mais la Creuse ça résonne mal. Vide. Moche. Insipide. Des sapins en mode sylviculture au kilomètre. La Lozère renvoie à des rêves d'enfance profonds. Noirs d'ailleurs. Les chemins sombres, la pluie qui vient de s'abattre cette nuit, il fait froid.

Maintenant se pose la question de savoir si je suis paysan. Je préfère cela à agriculteur (ceci étant, je ne suis pas), voire même à exploitant agricole (mon dieu, exploitant, du mot exploiter, bref...) ou alors des fois je me perds dans des longs monologues passifs : autonomie alimentaire, énergétique, etc etc ; dans des cadres plus spécialisés, on parle de survivaliste ou de collapso. A vrai dire, je ne sais même plus si cela me touche quelque part : la matière est intéressante, sans aucun doute, mais me semble curieusement étrangère, de plus en plus en fait. Même plus convaincu que c'est dommage. Paysan c'est quoi ? Celui qui vit de sa terre, de la forêt ? Le seul gugusse (avec un berret j'imagine, sinon il y a une faute de goût dans l'imaginaire collectif) qui va dans le vallon, là où le chemin finit en impasse, sente sur aucune carte d'ailleurs, le lieu perdu duquel les sangliers se repaissent. Paysan ramène à une imagerie rude et rustre. D'après le Larousse, personne qui vit à la campagne, de ses activités agricoles. Que dire de plus ? La tête du préposé administratif lorsqu'il faudra cocher la case du métier ? Agriculteur donc ? Il y a quelques jours, Ezéchiel a gravement "beugué" quand j'évoquais n'avoir aucune machine. Volontairement. Ce fut encore pire lorsque j'ai dit ce dernier mot.

Cela fait plusieurs semaines que je suis en errance, essayant de me positionner entre producteur local et cultivateur. A chaque fois la tentation est grande de n'être rien (parce que ça fait du bien), d'être noir dans la nuit, d'être humain, d'appartenir à la vallée sans que cette dernière ne m'appartienne pour autant, d'être mélancolique ou pas [dans l'emploi salarié, il faut être communicatif, souriant, dynamique, aimer le contact, avoir du leadership, voire même allons loin puisque c'est permis, avoir un esprit pour la vente] ; ici c'est exactement pareil sauf que c'est totalement l'inverse, à force l'emploi salarié perd son sens, forçant des gens à ne pas être eux-mêmes, masque, diversion, déguisement, dissimulation - ici en quelque sorte l'esprit premier est la lenteur (tout est très-très lent), la solidarité primordiale parce que seul c'est quand même dur, puis le reste est simple, être mélancolique parce que ça ne veut pas dire être dépressif [s'imprégner d'un paysage hivernal brouillardeux -voire cafardeux- tel un bonheur, une essence, une huile essentielle], être pas grand chose, c'est bien un pas grand chose. Peut-être même est-ce bon de ne trouver aucune réponse, n'est-ce pas l'ultime témoignage qu'aucune réponse n'est à donner ? 

Un rat taupin a creusé mes semis et a mangé mes noyaux de prunes. Cette petite enflure a truqué mes trucs !! Je mets sa tête à prix, reward à 10.000 dollars, je l'offre à Jean-Louis si jamais le bandit est capturé ! Le ciel est lourd, plombé de nuages gris à l'aspect ondulant. J'ai méticuleusement réparé les dégâts puis m'en fut creuser mon canal d'évacuation des eaux, lequel évitera de bien fameux dégâts lors du prochain épisode cévenol. La nuit est tombée, noire d'ombres rampantes, le soleil depuis longtemps enfui derrière l'Everest de Thines, le coeur envahi d'un brouillard obscur et laiteux ; alors je monte la pente, le coeur griffé dans les rameaux d'églantier (j'avais vraiment dit qu'il fallait que je l'élague), puis la lune a bondi comme une foldingue depuis le Nogier ; ça lui a pris comme ça. Nos ruralités sont un peu cela. Ca en serait pour un peu affligeant, écrasé de banalité morne, si au matin très tôt, la fauvette ne venait pas babiller de son langage volubile et impétueux.

A Maintenon, lorsque je m'y rends - quelque part probablement un rythme de tous les six mois - on me dit systématiquement : tu verras, rien n'a changé. La petite ville se laisse mourir, négligente, encroutée, fainéante. Il faut dire qu'ils ont le même maire depuis 25 ans, vieux et triste sire assoupi. La ville respire le manque de dynamisme et le laisser-aller. Ici dans la vallée, à revenir après une absence, rien n'a changé non plus. Les feuilles d'arbres sont beaucoup tombées oui. Sinon rien. Ce grand rien presque-du-tout en vient à former une rassurance. La maison de Jean fut bâtie en 1480. Les ruelles en gazon, entre deux murets antiques, cela devait en quelque sorte être le paysage d'antan. Le hameau vit au rythme de la nature et offre un sentiment radicalement différent ; ici tout est pétri de l'absence. C'est de cela que l'on a besoin.

Un chevreuil a décampé alors que je traversais la châtaigneraie de Garidel ; dans les monceaux de feuilles, sa course a fait du bruit. Des gens lisent mes mots, des témoignages affluent, j'en suis ému jusqu'aux larmes. C'est dur voire fragile pour moi car les écrits sont écorchés et sincères, mais il faut assumer. Au-dessus de Garidel, vers le captage de Gilbert, la vallée s'ouvre en entier, il n'y a aucun obstacle à la vue : des routes qui deviennent de plus en plus petites, s'évanouissant dans un paysage de pentes abruptes. Parti tard, peut-être un peu trop mais ce n'est pas grave, je me suis fait dévorer par les ombres et gagner par la nuit. A mon tour, je suis devenu une toute petite lumière fébrile au loin, dans les combes ; la vie.

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