13 janvier 2020 - Thines



Les vieux te regarderont avec un air sage, celui du maître de cérémonie, et te diront -toujours- que ça, ce n'était rien. Lorsque, aujourd'hui encore, quelque peu effrayé par les deux épisodes cévenols d'il fut deux mois, tu évoques la fureur des élements, ils te répondront tous pareil : mais ça ce n'était rien, crois-moi ce n'était rien. Alors, en force de surenchère, ils vont ressortir les éternelles histoires d'il-y-a-cent ans, nos vieux bavardages du pays, sauf qu'à défaut de siècle, tout est désormais récent, le vent de 1999, la tempête de 2005, les calamités de 2011.

Dans ces instants, chacun racontera comment l'eau est passée à côté du pont, là où ça fait un angle droit - déjà là tu peines sévèrement à comprendre comment ça a pu tenir. Puis Madeleine ira plus loin encore, l'hiver 2005 c'était passé au-dessus du pont. Stupeur. Mais comment ? Alors la réponse n'est autre que : c'est fait pour. Puis dans la foulée, elle se met alors à raconter qu'un de ces hivers encore, elle a ouvert la porte et il n'y avait plus de paysage. Dehors, deux mètres de neige étaient tombés. C'était en 96. De la sorte, ça a duré trois semaines et les hélicoptères larguaient des paquetages de riz au-dessus de Tastavins. De ces récits, on sort essoufflé, étourdi, écrasé : mais comment vais-je tenir est la seule question, et autant dire qu'on ne pense même plus au pont en fait (quand bien même c'est une impasse, mais soit, on fera comme les anciens ont fait et toujours fait, constituer d'importantes réserves de nourriture et passer par le vieux chemin, en rive gauche de la rivière de Thines). Indéniablement, ça ira.

En ce moment le temps est radieux - ça fait deux semaines que ça dure - et pourquoi parle-je du mauvais temps, je n'en sais rien d'ailleurs, peut-être juste une réminiscence soudaine des paroles des vieux au nouvel an, empreint d'un respect de plus en plus marqué pour ce qui est paysan : de la réserve, de la dureté, du bon sens, mais surtout beaucoup de repli sur soi.

Je suis tellement isolé que je parle tout seul. En montant la draille, sous un soleil généreux, je murmurais "quel bien-être", puis cent mille petites autres choses, inévitablement maudire la fétuque bleue qui glisse (je ne le dirai jamais assez, jamais), puis s'émerveiller devant une grosse carcasse demi-vivante et splendide d'un châtaignier de mille ans. Je parle tout le temps tout seul désormais, écrasé par une solitude de mille ans aussi. C'est peut-être un premier pas vers la folie. Bof, ça ne dérange pas en fait.

C'est de la sorte, toutes ces idées en tête, foisonnantes, que je montais, à partir de Valbelle et plus précisément du Pradel. Ce recoin est particulièrement bucolique et, je ne sais pas, je dirais rassurant. On s'y sent bien tout de suite, sans raison. On se baignerait bien dans le ruisseau de Vernede. Mais les cévenols le disent de même, c'est le soleil des fous. Dans une semaine tout aussi bien, il peut neiger.

Le chemin qui monte dru est pavé, c'est assez incroyable de contempler ce travail titanesque des anciens. C'est la draille, la voie de la transhumance, et donc à mon tour je m'endraille, tout comme les bêtes pouvaient s'endrailler par milliers et ce, durant des siècles de tradition perdurée.

Mais aujourd'hui sur le plateau de Lespinasse règne une ambiance morbide. Si durant des décennies ont dégénéré les luttes entre les forestiers pour le reboisement de l'Aigoual et les bergers pour les pâturages [combats éminemment violents], ce qu'il s'est passé à L'Espinas est ma foi bien pire, bien plus redoutable, bien plus insidieux, bien plus irréversible. Comme aux Monts Lozère, comme au Méjean et tant d'autres endroits, ils ont planté du pin noir d'Autriche. Des kilomètres de simple monotonie sinistre. En dessous le sol est mort, acidifié, torturé. Sur le plateau de Montselgues, la serre des Fonts et tous les alentours, c'en est fini des pâtures. Tout au plus aux Gleysoles, des vaches Salers errent dans des parcs boisés.

Et me voici rempli de nostalgie, comme les vieux du pays, sur ce qui n'existe plus. De transhumance, je n'en ai connu qu'une seule, à Mandagout et c'était en 93, j'étais môme c'est dire. Tout d'abord on entend le grondement, comme un orage menaçant qui se forme au loin, ce sont les sabots qui battent le sol, puis singulièrement, les clarines se distinguent. Avant même d'entrapercevoir le troupeau, c'est avant tout la poussière qui précède, puis soudain apparait le menou, c'est-à-dire le meneur. Et là, dans une émotion terrible, nous voilà à croiser le pas rapide de 3000 bêtes, connaissant leur chemin, impatientes d'aller en estives sur les plateaux - par ici on dit aller à la montagne, (en Cévennes d'Aigoual, après l'Espérou et au travers des trous du Bramabiau, on dirait monter au causse (qu'il soit Méjean ou Sauveterre, peu importe)). Et donc cela, qui fut le quotidien semi-nomade de tant de bergers, ce n'est quasiment plus. Nos terres s'embroussaillent de genets, mais ça ce n'est rien à vrai dire, c'est la nature ; elles se sont surtout couvertes de forêts de pin noir de par la main industrielle odieuse de l'Homme et cela, c'est un parfum cafardeux. Lugubre. Funeste. C'est pour ça que probablement, je traverse toujours la cham rapidement ; les flaques sont gelées, les pistes sont toutes affreuses, uniformément crevassées par les engins de débardage.

D'est en ouest, le plateau n'est rien, car il est avant tout une longue bande de terrain gréseux érodé par la Thines d'une part et la Borne d'autre part, le sud forme une pointe effondrée à partir de la serre de la Croix. Au pas de charge, j'arrive sur la ruine de Lipertès, puis l'immense point de vue sur Sainte-Marguerite Lafigère et Pied de Borne. Tout le paysage m'est inconnu, je ne reconnais logiquement aucun repère. C'est d'une immensité belle.

C'est saisissant comment en fin de compte, en sautant d'une seule vallée au gré d'un plateau étroit, on se ressent comme devant des étrangers. Ce sont d'autres gens, d'autres solidarités ; on ne se connaît pas. Au soleil à l'abri du vent, contre un container abandonné dont une écriture antique mentionne qu'il provient de Gonesse (mon dieu quelle horreur, mais pourtant je jure que c'est vrai), je prends un court repas frigorifique, puis m'endraille de nouveau, vers le bas cette fois-ci, plus mélancolique que jamais.

De retour, un regard posé sur le potager, sur la ferme, rude et imposante de ses pierres ancestrales.
La mort règne en ce lieu.
Il y a quelques mois, je venais d'arriver, nettoyant la ravine, j'ai glissé sur le granit, les pierres érodées ont tendance à toutes être rondes. Je suis tombé en arrière et eut une chance remarquable de ne simplement pas me fracasser le crâne, raide mort sur place, comme une bête imprudente. Désormais je me méfie du granit et de la fétuque bleue comme de la peste.

Puis la mort est venue cette nuit.
A cause de la fédé de chasse de Sablières, j'ai été très malade toute la nuit, et suis encore énormément affaibli à l'heure d'écrire ces lignes. Je leur en veux, indéniablement.

La mort est venue s'assoir deux fois sur le banc de la table de Raymonde, je l'ai vue avec une acuité effarante. Elle sait dans le fond que j'ai un mépris féroce pour elle, parce que je n'ai pas peur. J'ai demandé, dans mon chant du loriot, d'être inhumé au Gargo. Je sais que ce ne sera pas facile, car ce n'est pas une coutume admise. Mais je sais présentement, face à la mort, que quoi qu'il se passe, je serai plus tard une mésange, ou qu'en sais-je (et peu importe). La mort a ressenti ça et elle fut penaude de ces instants. Je ne sais pas pourquoi elle est revenue, s'assoir, calme et attentive, une seconde fois. Il faut croire que l'ambiance ne lui plaisait pas ou voire même qu'elle n'en croyait pas ses orbites vides, il est vrai que ni Raymonde ni mon lieu de vie n'appellent à la décrépitude et l'on se voit plutôt guilleret - ou plutôt émerveillé dirais-je - de la beauté enfantine et limpide de tels lieux.

Dans le fond, je crois que je vis une solitude inhumaine, ces mots que je commençais à partager avec une personne proche ces derniers jours. Lorsque ce soir d'été du 15 août pluvieux, j'appelais depuis le curieux cimetière-monument de Gravières (j'y pense à chaque fois que j'y passe, aujourd'hui encore, je jure que c'est vrai), je me souviens de ces mots, cette solitude écrasante ; j'y repense encore beaucoup. La seule chose que je puis, c'est être la locomotive dont il y a nécessité pour l'instant, tracter de toutes mes forces, créer ce dont j'ai besoin, cette dynamique d'accueillir au gite dans une authenticité cévenole réelle [lorsque l'on monte à Montselgues, il existe sur la D4 un vaste panneau sur lequel un texte reprend les termes parc naturel, agricole et de loisirs du Tanargue - désolé, je n'en ai écrit les mots exacts. Le terme loisir a été rayé au caillou avec rage ; empreint de cela, je rêve de faire vivre authentique, ce qui explique que je vais voir le moindre bout de chemin dans les alentours], cette dynamique aussi d'accueillir à l'écolieu, je n'aime guère ce mot, trop à la mode, mais soit passons au-delà, on se comprend.

Cette nuit j'étais très malade et c'est là que la solitude, immense et très lourde, se ressent le plus. Je n'avais personne (et même si je sais, ça ne sert à rien, personne ne ressentant la moindre affection, ça, je le dis, ça fait férocement mal). Cette rosse de la mort le perçoit, c'est pour ça qu'elle traîne. Mais elle n'aura pas le dessus, sale bique, car locomotive je serai.

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