19 janvier 2020 - Thines



Ici tout au plus, il passe une voiture par jour, et encore, je dis ça, c'est une exagération, car de longues périodes peuvent être remplies d'un zéro bien pointé. Lorsque je fais le tour des maisons que je gardienne, autant dire que je ne cible pas spécialement les voleurs ni les vandales (mon ancienne vie s'efface peu à peu, rassurez-vous), car les pires délinquants sont le vent et les chèvres. Quelquefois les cochons ne sont pas en reste, mais c'est plus rare : ils préfèrent les terrasses élevées, sauvages et broussailleuses. Et donc bref, quand la voiture s'est engagée vers le Darbousse, évidement - construisant la serre et étant sur un promontoire -, j'ai regardé.

Et le Darboux, il est mort il y a deux mois. Alors faut dire que déjà une voiture, ça intrigue (toujours), là je pose la bêche et m'interroge.

Le mari d'Emy file voir. Je lui hèle : hé va voir, gos de pargue !
Le véhicule revient, un gros pick-up qui grince terriblement, puis s'engage dans la ferme. Ni une ni deux, je descends, tandis que le véhicule engage une marche arrière. Me voyant intrigué, le mec revient et me dit par la fenêtre ouverte :
Philippe : Hé je cherche mon chien !
Vincent : Ah ? C'est qui, je l'ai peut-être vu ?
Philippe : Hé, c'est lui derrière, je l'ai retrouvé, ça faisait deux heures que je le cherchais ! Il s'appelle Sky : sky-comme-le-ciel.
Derrière, je vois Sky alias plus communément le-mari-d'Emy qui me tire une tête du genre : ouais c'est bon ok, je suis totalement grillé...
Vincent : Hé bougre de pastre, faut pas le chercher, il est tout le temps avec Emy !
Philippe : Ah, la chienne de Laurent ? Ha bah elle est portante hein.
Derrière, Sky s'enfonce, de l'air de dire : heu surtout vous ne me connaissez pas hein...
Philippe : Je suis de la Bombine là-haut. Vous m'appelez quand il est dans le coin !
Puis tout en grinçant toujours autant, l'équipage se fait la malle tandis que le chantier de la serre, au soleil couchant et sous une grisaille persistante, se refait désert. J'en conclus sur mon éternel proverbe comme quoi ici, punk-à-chiens ou pas-le-moins, on a tous des problèmes de chiens !

Le lendemain matin aussi sec, Sky était redescendu, comme si de rien n'était (et surtout en niant totalement m'avoir prétendu durant des mois d'être de la famille de Laurent). Bref Sky un sacré coureur de jupons ! Comme quoi ceux qui ne parlent pas auraient bien des choses à raconter.

Ici il ne se passe à ce point rien que le moindre évènement prend une intensité folle, c'est un peu comme les longues périodes en mer. Lorsque je parle de ce rien-du-tout, c'en est d'une pureté éclatante. Les ruelles en herbe sont médiévales, inchangées - peut-être juste l'ancien, de passage, serait écrasé de voir autant d'abandon et de désolation, mais soit, j'en ai déjà parlé. Disons qu'ici j'aborde plutôt le petit-rien-rien du quotidien. On prend notre rythme. Je sais éperdument que si je passe le riz à la passoire, le lendemain matin j'aurai -comme à chaque fois- le cirque vibrant du troglodyte qui veut manger les quelques grains passés au travers et tombés au sol. Puis soudainement l'oreille se tend, deux mésanges nonettes se renvoient des trilles anormales. Mais que se passe-t-il ? On a beau regarder, ce verbiage spécifique n'est pas de notre entendement (bien que, il y ait énormément des paroles des oiseaux qui soient compréhensibles, quand vous viendrez je vous expliquerai, les cris stridents du merle systématiquement avant la nuit, parce que l'obscurité est une angoisse pour lui, la fauvette volubile qui gonfle ses plumes fait des bulles veloutées et criardes, cherche à impressionner pour faire fuir, puis tant d'autres choses).

Et du coup, comme ici il n'y a rien, on vit au rythme du rien. Un petit rayon de soleil ? Allez hop un thé. Cela ne cache pas une vérité crue, celle que les travaux de la ferme sont extrêmement durs, décourageants, physiques, salissants. Mais, simplement ça se fait. Et puis comme je me fous de mourir tout comme de vivre, alors autant vivre goulûment. Ca ne coûte pas plus cher.

Il faudra que je prévienne Sky, lui qui s'était approprié l'endroit, la serre est par terre. Ce matin tôt, aussi simplement que le soleil a émergé de la Blacherette, j'avais commencé à bâcher la serre, impatient de finir ce chantier aussi pénible que laborieux. Puis ce midi, il s'est levé une tempête sèche, ce qui n'était pas prévu à la météo, sinon je n'aurais pas entrepris les travaux. La bâche a fait voile de bateau.

J'ai soutenu ce que je pouvais afin que ça ne s'effondre pas. De grands renforts en forme de fourche devaient être posés à 45 degrés, après bâchage, pour contrer le vent. Ces renforts étaient à deux mètres. Ils étaient destinés à travailler en compression, les trous et encoches étaient faits. Soit je restais et je me prenais une poutre de cinquante kilogrammes sur le corps, soit je partais. Je suis parti. La structure a immédiatement plié. Les pieux enfoncés de 40 cm se sont déracinés, faisant éclater les fils de fer de torsion. La bâche s'est déchirée, dont une partie que je ne retrouve plus. Un pilier a éclaté. Le projet s'est écrasé au sol aux trois quarts désarticulé.

Devant le spectacle du tas enchevêtré, je n'ai pas ressenti de colère, pas même de la consternation. Je ne sais pas quoi dire, ça devait arriver. Il faudra construire autre chose, autrement, ailleurs. Je n'en sais plus rien à vrai dire ; comme le dit Julien Baker : au plus fort je nage, au plus vite je coule. Alors j'ai été prendre un repas bref, pensant aux miettes de pain et à mes potes, prenant même un pari sur la plus grosse miette et son court délai de survie. Pour arriver ici, il faut avoir coupé la lumière quelque part. Tout comme Thines vaillamment perchée sur son rocher [on n'y débarque pas par accident], on n'arrive pas sur les faysses de cette ferme - notre ferme - par le fruit du hasard. Lorsque tu cries tes peurs vers les pentes du ron Sourd, personne ne te répond, alors à la fin tu ne cries plus, tu te fais mal de toute façon, et tu n'as plus peur non plus. Ca ne sert à rien. Prend un thé.

A un moment, je me suis demandé, le breuvage fumant au gré d'un pâle et timide soleil d'hiver - il fait très froid - s'il n'y a pas un problème de câblage dans mon âme, pour autant rater, autant rater tout ça. Puis je me suis retourné vers mon adage premier : cacher en mon coeur le secret des hommes droits qu'un ciel clair suffit à rendre heureux. Mon regard s'est porté au loin, très loin, sur les cirrus surplombant Guinoalier. C'était à ce moment là ce qui blessait le moins et ce fut précieux. La grosse miette de pain vécut 10 minutes.

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