2 janvier 2020 - Thines



C'est l'histoire d'un chien ; peut-être que la moitié de nos histoires pourrait commencer comme ça. Nous sommes habités par une immense banalité, que notre pays : la vallée, transforme en petites pépites précieuses. Et bref, c'est l'histoire d'un chien qui était fainéant.

Manioc était un basset artésien normand, donc un chien de chasse. Bernard, son maître, ancien chasseur, sortait souvent et connait du coup le pays comme sa poche. Levé à cinq heures du matin, le samedi, le chien lui lançait un regard torve : il pleut, tu es sûr que ça vaut vraiment le coup ? Avec un temps pareil le gibier ne sortira pas dis... Tu ne voudrais pas rallumer le feu ? La voiture est mise en route. Le chien se met juste devant, la bloque et marche d'un pas très lent : aah, j'ai des rhumatismes, j'ai très mal, je me sens défaillir... puis le cirque durait de la sorte jusqu'à l'injonction d'embarquer une bonne fois pour toutes.

Et c'est ainsi qu'un jour, ils montaient le Ron Sourd (l'Everest de Thines), du temps où il n'était pas envahi de genets, [c'est un peu comme tout ici. Dans le temps et en tout cas avant 1914, Tastavins comportait 800 habitants et l'entité de Thines à elle seule 2000. Il se trouvait des travailleurs dans le moindre trou. Le Ron Sourd, à l'époque vingt minutes d'ascension, aujourd'hui une heure et demi n'est pas forcément de trop à cause de l'envahissement des genets à balai]. Le chien se trouve derrière. Il se traîne. Aaah, mais ça monte, aah je me sens mal... Attendez-moi, mais attendez-moi... Les deux chasseurs grimpent, le chien s'arrête. Puis, il se cache derrière un bosquet. Les chasseurs en font de même et épient, déjà rigolards. Le chien jette un oeil, oh, la voie est libre ? Il se met à redescendre.
Manioc, au pied !
Et là il fallait voir son regard... Et meeerde !

A Alès, les petits vieux l'avaient pris en amitié. Ils lui donnaient des os à moelle à ronger au travers de la clôture. Sauf que de ronger, oh que d'efforts ! Alors le chien mettait les os sur l'allée de garage. Lorsque la voiture évitait les objets, le regard du chien : oh mais les cons ! En effet, les pneus écrasaient les os et s'il en est un qui n'attendait que ça !

Ce sont nos petits récits, on se marre bien. Soudainement on compare nos mains. La mienne fine et douce, celle de Bernard une énorme paluche, qui a vu cent-mille gros chantiers : une main qui inspire du respect, une main bienveillante aussi. On se raconte les cent-mille histoires du pays. Que ferait-on d'autre ? Tu sais les histoires des polytocards, on s'en fout royalement ici. On évoque que trois mômes partent de l'école de Montselgues, sur neuf, déménagement, exode. Ca nous touche ça par contre, oui. Puis on parle d'une rue encaladée qui a glissé à Thines, lors du dernier épisode cévenol. C'est isolé - curieux pourtant, tout le monde est au courant.

Pour nous l'Ardèche ça ne veut pas dire grand chose. Certes cela reprend à quelques détails près le tracé du Vivarais, ça a un sens, mais rendez-vous compte, Annonay est à trois heures de routes. A l'échelle de la Belgique, c'est presque un pays.

Notre géographie est cévenole et lozérienne. La vallée, nous, sommes dans une Cévenne colérique. De profondes vallées luxuriantes très sauvages, encaissées, des châtaigniers des chênes verts, un habitat très dispensé, le plus souvent caché. En contrepartie, la terre lozérienne est celle d'un plateau ouvert, lent, taciturne, glacial. Les lieu-dits La Fage, c'est-à dire la boue, car l'eau stagne, voire même se trouve prise dans les nombreuses tourbières, celles de la croix d'Inassas, du Ranc Gla. Le village est resserré, se protège du vent du froid du brouillard de la neige : Montselgues, Loubaresse, le glacial Tanarce. Nous sommes juste à la frontière et c'est effarant de voir à quel point cette limite est précise, là où le plateau craque et se fond dans d'immenses vallées, (le local de chasse de la Cham de Chabreilles (la cham, c'est le plateau en patois), les poubelles au Clapeyrou, si si c'est aussi idiot que ça. Le brouillard démarre pile là, de même que la neige).

Nous sommes les rares à avoir la chance d'être sur cette limite.

On s'exclamait et quasiment s'extasiait, avec Madeleine, de faire exactement la même chose, à trente ans d'intervalle. Lorsqu'on en a marre que le soleil passe derrière l'Everest de Thines à 13h35, au creux de l'hiver, alors on monte au plateau, la plupart du temps à Pierre Plantée, là où sont les menhirs. Là-haut, on a le soleil jusque 17 heures, alors tu parles !

Lorsque je décidai de relater ces histoires - minuscules, banales, insipides - je m'étais dit qu'il fallait prendre comme titre La Boissière, et ériger en couverture un brin de bruyère. Mais non, nos histoires vont très au-delà de ce simple lieu-dit refermé sur lui-même, tout du moins pour l'instant. Dès lors, l'ouvrage s'appellera Trasenlai Lazonès, ce qui en cévenol signifie Au-delà de Lazonets. La maison de Lazonès est ma frontière : c'est violemment ridicule, je le conçois (et à ce titre Laurent l'ignorera, cela s'admet voire même plus que se comprend) : plus bas c'est le monde, plus haut c'est le refuge, en somme mes terres, celles qui ne m'appartiennent pas, celles auxquelles j'appartiens. La couverture devrait être l'aquarelle de Nadia, ce sont nos récits communs.

Il y a exactement un an, à deux-tiers d'encâblures du nouvel an, nous étions dans une carrière souterraine avec mon bien-aimé frère. En soirée, nous profitions d'une bière (je n'ai plus bu une bière depuis le moulin de Sens, je n'ai plus entendu le rire d'un enfant depuis je ne sais plus, et ça c'est peut être plus choquant, ou tout du moins plus touchant) et c'est dans ce souterrain que je lui évoquais mon souhait, ma peur, mais mon désir intense de démissionner. En mémoire de cela, je traçai alors un grand dessin au sol, qui certainement est encore là. Il s'avère que, malgré l'angoisse, j'ai démissionné. Pas un seul instant je ne le regrette. Je touchais la mort, celle d'être vivant sans vie. Désormais je rayonne de vie, foisonnante comme une source glaciale, douloureuse souvent, compliquée parfois, mais inquiétante jamais. Il se noue des moments importants comme ça, banalité réelle, sans qu'on le sache, et pourtant c'était un instant clé. C'est l'histoire d'un chien c'est l'histoire d'un humain. Petit, précieux. L'or du monde.

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