22 janvier 2020 - Thines


Dans ce pays, il existe une constante : dans un quart d'heure, tu ne sais pas ce que tu feras. Toi qui te prépare à venir, quelque soit le jour de ton projet, dans l'immense calme et la sérénité de cet endroit, apprête-toi à vivre ces bouleversements minuscules, comme l'eau fluide d'une rivière qui jaillit soudainement sur la bosse d'un rocher. Le pays est comme ça et il sera encore comme ça. Ce matin il pleut. A cinq heures, lorsque le pipi matinal à demandé à sortir faire un tour, comme un chien trop impatient d'ailleurs car il fait rudement froid, le sol était couvert d'une fine couche blanche duveteuse, un tout petit peu de neige, un rien à vrai dire. Comme le temps était comment dire, ce qu'il y a de plus maussade, j'ai profité de ce moment pour lire les brochures touristiques sur la Cévenne d'Ardèche. Ca aide à mieux connaître les producteurs locaux, savoir même comment est née Terra Cabra à Planzolles ; car mis-à-part sans cesse récupérer les pots de fleurs dans les poubelles du cimetière, les fortes charges de travail aidant, je ne m'y arrête jamais, à cette fromagerie de picodon dont on ne voit pourtant que ça. Connaître donne désormais une envie impétueuse de poser l'ancre et de les connaître.

Il pleut fin, lent, régulier, gris, hivernal, midi. Tandis que l'eau dédiée à la soupe commence à chauffer puis à lancer des jolis panaches de vapeur sous le couvercle dont la dimension n'est pas adéquate (encore et toujours de la récupération !), de rudes coups sont martelés à la porte de la roulotte. C'est Jean. Il me dit : Jo et Bernard sont là, viens manger ! La soupe retourne dans son éternité de froidure, du bonheur jaillit du coeur, comme les bonds d'une rivière au printemps.

Ca faisait deux semaines qu'on ne s'était pas vus, on se retrouve comme des gens qui s'étaient perdus depuis toujours. Oh tu sais avec le temps calme qu'il y a eu ces derniers jours, autant dire qu'il ne s'est pas passé grand chose, c'est bien, on est bien comme ça. Sky a sauté la clôture, il mendie par la fenêtre pour qu'on joue au bâton, sky-comme-le-ciel, c'est un gentil, c'est un brave celui-là. Puis évidemment, je raconte l'histoire de Philippe qui débarque à La Boissière, moi qui l'accueille avec une fourche ! Puis le fait que Sky ait engrossé Emy, bref on roucoule sur nos petites histoires à la banalité toute astucieuse, c'est notre vie. Puis évidemment, on parle de ceux qui sont morts. Noé Chat est mort, et le vieux apparemment, un monument d'ici, on l'aimait bien. Camille ressort de la chambre du haut, usé par amour, dédicacé d'une écriture tremblotante de personne très âgée, un livre sur lui ; il tenait un restaurant à Dépoudent (un hameau de Pourcharesse), genre de bouge avec un seul plat, adorable au possible en somme, puis comme un vieux paysan aux mains si admirables, il faisait un peu tout.

Puis voilà, c'est probablement un peu comme ça que nous sommes arrivés à parler de Raymond Depardon : Profils Paysans, la vie moderne.
Vincent : Oh mais non... comment peut-on donner une image aussi dépressive de la ruralité ?!
Jean : Il demande au type, est-ce que vous aimez votre vie ? Puis le paysan fait la moue comme ça, puis ne dit rien, dit rien, dit rien...
Vincent : Le mec qui mange sa soupe, complètement tout seul, le plan fixe et sombre, affreusement muet, et comme ça pendant 10 minutes, slurp, slurp, slurp.
Bernard : Et bien moi je vais te dire, j'ai connu le moyen-âge, et ce qu'a fait Depardon, c'est fidèle à la réalité. Les mecs, ils étaient comme ça. Ils étaient totalement seuls. Ce paysan n'avait pas le petit intermarché du coin. Et quand bien même, il n'aurait pas pu payer, il n'aurait pas su. Il savait très bien que s'il voulait bouffer, il devait planter ses patates, récolter ses châtaignes, sarcler ses dizaines d'acols accrochés à la pente, faire la tuade du cochon, quelques jours même lutter avec âpreté contre la burle. Des bergers dans cette veine-là, j'en ai vu un paquet. Alors je m'arrête, je discute et je dis, il reste combien chez vous ?
Oh deux.
Y'a moi j'ai 180 bêtes, et y'a le voisin là-bas plus loin, c'est 150 bêtes.
Silence...
Mais sur le versant là, je ne parle pas d'en face, juste ce versant hein, y'avait 6000 bêtes avant. La déprise agricole, ça a vraiment semé la pagaille, que dis-je, la merde. Là maintenant c'est foutu. Tu as les fougères qui viennent, demain ce sont les genets. T'as plus un homme, avec les hommes t'avais les chiens. Maintenant les sangliers descendent et ils ravagent tout. Voilà c'est ça la vie d'ici.
Vincent : Oui mais cette solitude si âpre. Bon je sais que ça a été tourné au Pont-de-Montvert, c'est plus haut et donc plus dur qu'ici, mais cette solitude poisseuse, tu sens, ça colle aux mains...
Bernard : Tu sais les gens étaient comme ça, c'était comme ça, c'est tout, et ils n'étaient pas malheureux.

Puis Camille dit : On a pensé à toi ce matin, avec la pluie persistante. Et là soudainement un espèce de flash s'est produit. Tu sais Camille il faisait si mauvais, j'ai simplement engrangé de l'administratif. Il faisait deux degrés dans la roulotte. J'ai mis les doubles chaussettes de Nadia, le bonnet rouge foncé sur les oreilles, engoncé jusqu'au cou dans le sac de couchage. La pluie crépitait sur le toit en zinc, j'étais si bien, je le jure, si bien emmitouflé. Alors je comprends ces vies rudes, ces existences paysannes dont il ne reste presque plus de traces, sauf des photos anciennes dans les livres. De vieux nés ici, il n'y en a quasiment plus. Seul Honoré on pense. Même les Duval, arrivés dans les années cinquante à Roussel, ne sont pas nés ici. Peut-être Line à Thines, on ne sait pas, on oscille. Mais quoi qu'il en soit, on ne parlait pas. On était avec les bêtes, avec le chien ; on ne disait rien en fait. C'était correct après tout.

Oui je suis tellement bien dans ma Raymonde, dans mon sac de couchage, ma bouche fait des panaches de vapeur, mes doigts sont gelés à me dépêcher de raconter ces histoires avant de les oublier, avant d'être submergé par de nouveaux récits, et surtout de nouvelles émotions. Au contraire de la ville - où l'on se trouve à être sauvagement seul parmi le monde (et où l'on en souffre peut-être encore plus ; grand bien me fait au coeur que mon frérot ne vive pas cela), cette campagne, on s'arrête et on vit. Camille et Jean, à peine arrivés ici, de ça une bonne grosse dizaine d'années, voient un vieux. Ils se présentent.
Je sais, répond-il péremptoirement. Je connais votre véhicule !
J'ai 94 ans qu'il lance soudain ! Hé, vous ne me croyez pas hein ! Puis il tend sa carte d'identité.
Il fait glacial et humide, je pense à mes proches, que j'aime plus qu'avant je pense [le coeur en a le temps]. Cette citation d'Ella Maillart (Des monts célestes aux sables rouges) : il aime mieux manger du sorgho toute sa vie, ne plus voir de sucre ni de viande, mais n'avoir pas de maître. La vallée ici, c'est ça ; ces quelques mots résument tout, ce que l'on est, ce que l'on aime.

Remontant prestement après ce repas - il fait froid, je ne traîne guère - je passe devant le monument aux morts des fusillés de 1943. C'est vrai qu'une fois, il faudra que je prenne le temps d'expliquer cette tragédie, de ces résistants piégés et fusillés par les allemands ; c'est l'actuelle maison de Léo et Léa. Et donc effectivement, il est bien mentionné le nom d'Alphonse Bataille, 25 ans.

Mais Bataille ce n'était pas son patronyme, c'était son nom de résistant. Ce qui fait, en outre, que durant longtemps, il n'est pas mort, tout du moins officiellement. Le souci, c'est que ça a bloqué l'héritage - certes, puisqu'il n'était pas mort - et donc sa ferme en Lozère est tombée en déshérence. Le frère a perdu son frère, assassiné, et est resté sans rien du point de vue de la pierre. Ca a si tant duré, c'est Chirac qui s'est occupé de ça. Juste avant la fin de son mandat, il l'a fait déclaré mort tout court, et ça s'est solutionné comme ça.

Camille renchérit sur une vieille histoire, des amis d'amis, donc ce n'est pas du coin. Deux femmes étaient parties en Espagne, avec leur voisin dans la caravane. Sauf que ce dernier, un vrai petit-vieux, est mort. Il a été emporté par un infarctus. Complètement paniquées, les deux filles décident de remonter en Belgique. Le trajet étant long et fatigant, elles s'arrêtent à un motel quelconque, en vallée du Rhône.
Sauf que dans la nuit, la caravane a été volée. Le corps, enterré on ne sait trop où (nous devisons alors de la sauvagerie immense de certaines de nos combes, dont notamment cette impressionnante crevasse sous le col de la Croix), il en est ressorti que le pauvre petit père... n'était pas mort, tout du moins officiellement puisqu'ils ne l'ont jamais retrouvé. Tout le problème des disparus. L'héritage avec.

Dehors, Sky nous regarde par la fenêtre, beau et gentil comme tout, il donnerait un tiers de la moitié de l'univers pour qu'on lui jette un bâton. Comme ça, une seule fois, s'il-vous-plaît - nous craquons, nous ne devrions pas ! Assez soudainement, nous revenons à nos arbres. Il faut absolument que nous préparions nos greffons, c'est la période pour le faire, puisqu'alors nous grefferons en mars durant la montée de sève. Au loin, des nuages menaçants s'écrasent sur Maurine, sur Hugon, sur le ranc Lancié. Malgré les déboires, les échecs, quelquefois sordides d'ailleurs, sourds sentiments mélancoliques, l'esprit vogue en arrière, Louvain-La-Neuve particulièrement, cette cité ubuesque follement aimée, mais non, je ne regrette rien.

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