25 janvier 2020 - Les Vans



C'est un pâteux grisâtre lent-pluvieux et cela fait en quelque sorte une dizaine de jours que ça dure. Nous montons sur les hauteurs des Vans, stationnons le véhicule, puis abordons un bâtiment à l'aspect préfabriqué - cela pourrait être un hôtel formule un. De longues dégueulures noires d'humidité suintent sur les murs, particulièrement à côté des fenêtres. A l'intérieur, c'est monotone, insipide, hospitalier, empreint d'une écrasante neurasthénie. Le personnel est prévenant mais après voilà, le lieu est comme ça, c'est l'Ehpad des Vans, la même chose que ces centaines d'autres choses partout, cela ne fait nul doute en réalité. On n'en sort pas, ou tout du moins pas comme ça. C'est fermé ; pour éviter aux très dépressifs ou en démence sénile d'aller en errance, prendre froid, tomber dans le cours d'eau. Un clavier avec une étiquette mentionne Drôme Ardèche A. Le code est 2607A. La porte grésille. On en est là.

Nous allons voir le Bésigue, 85 ans. Il s'appelle Gilbert, mais ici nous avons tous des surnoms. Bézigue a plusieurs sens mais en ce cas présent, ça signifie le bon à rien. Assez lourdement handicapé, il a une main de guingois et une jambe le faisant boiter. Il n'en a pas moins travaillé, sans nul doute même plus que nous tous réunis. La vie était comme ça à l'époque. Voisin de Camille et Jean, anciennement de Marcel Clavel, il a habité à Tastavins jusqu'au dernier des derniers instants. Il restait sur sa terrasse, tout le monde lui rendait une petite visite dans la journée. Le Bésigue était comme ça. Puis des temps où son handicap se renforçait, il venait en voiture avec Camille et Jean, juste pour bouger. Il se plaisait à dire : cette terre, c'est à moi, cet arbre, c'est à moi, tu vois la clède là-bas, c'est à moi. C'était (et c'est encore) un grand propriétaire, paysan attaché à sa terre comme un monument sacré, qui préfère la garder quand bien même ce sera la faire crever, plutôt que de la partager.

Il eut un grave accident de voiture, l'âge accélérant le risque en fait, et il s'est retrouvé à l'hôpital. Dans ce rez-de-chaussée hospitalier, il ne s'y passait à vrai dire pas grand chose. Puis, au bout de deux ans de revalidation, tout de même tout ça, il demanda : qu'est-ce que je fous ici ? On lui répondit qu'il était en gériatrie. Fou furieux, il empoigna un papier, signa une décharge de responsabilité, puis il mit en oeuvre les appels téléphoniques afin de rentrer. Bernadette et Marité firent les démarches pour emprunter un caddie au Carrefour des Vans, pour le transporter, système D si l'on puit dire ; il fut installé des rails dans la rue du dessus, enfin c'est un simple petit chemin pentu et caillouteux. Madeleine s'est occupé de lui chaque jour durant plus de six mois, probablement tout autant que Marité. Un grand dévouement.

Puis vint le temps où, exténué par l'âge et le handicap, il chuta, au deuxième étage de chez lui (photo d'entête, sa maison). Au sol, il implora de l'aide. Sa porte était fermée à clé. Personne de nous, dans tout le hameau, ne fermons, quand bien même nous partons aux Vans. C'est le courage de mes voisins, Léo, Laura et Auriane, qui l'ont tiré de là. Ils ont apposé une échelle et l'ont porté. Il en est encore reconnaissant et ému à ce jour, malgré l'immense dédain qu'il peut ressentir envers la vie ; peut-être même de la hargne.

A l'époque, nous dit-il, on allait faire les foins là-haut sur les prés de la Rouveyrette (ce ne sont plus que des hordes de genets à ce jour), nous redescendions par Lespinasse. Tu vois ça ? Oh que oui, c'est titanesque. On imagine mal les énormes bottes de foin, pour nous qui peinons aujourd'hui là-haut avec un simple sac à dos.

Et autrefois encore... J'ai une ruine là-haut quand tu prends le chemin de Montselgues, la grange dont désormais un pan est effondré. Nous avions des pommiers... Mais aujourd'hui tout est crevé, tout. On allait chercher les pommes, de la rougette de la Borne. Nous les descendions sur le dos, dans des sacs de jute. Et sinon on allait châtaignier là un peu plus bas de l'autre côté de la rivière. On transportait sur le dos du mulet. On allait tout porter à Salindres. On était huit frères et soeurs, dis-toi bien que ça ne faisait pas un salaire. Et tu vois la source face à la grange, avant les Boyer ? Et bien elle est à moi. Il n'en reste rien des châtaigniers ? Ils sont malades ? C'est quoi la bête qu'ils ont mis pour manger la maladie ? Ca marche ? Parce qu'il parait que ça marche bien. Enfin bon c'est des ronces maintenant le coin.

Un de ces jours comme ça, on descendait les ruches-troncs [c'est une pratique cévenole qui consiste à faire des ruches dans des troncs de châtaigniers évidés, ensuite recouverts d'une lauze]. J'en avais accroché deux dans mon dos, avec une corde, ce n'était pas facile. On avait mis un plastique autour, pour essayer de se faire piquer le moins possible. Puis voilà, on a été jusqu'au Garidel, comme ça, avec les troncs.

C'était dur à l'époque, y'avait tout un pan de la grange qui était tombé, alors on a fait ce qu'on a pu avec du bois. Mais bon, il a fallu monter le ciment. Soit, le ciment on va dire que c'est bien, mais il faut du sable. Où trouver du sable ici ? Dans le fond de la rivière... Un peu, c'est malingre ce qu'il y en a. Alors j'aime autant te dire que du sable, il n'y en avait pas un paquet ! Ca a tenu ce que ça a tenu. Maintenant y'a plus de bêtes là-haut.

Aux murs sont accrochées deux photos. L'une, c'est sa maison depuis les vergers, à ce jour inoccupée, l'autre une vue de la vallée depuis le grenier, une vaste demeure d'ailleurs. La troisième photo, ce sont les gours de la rivière de Thines. Il dit : avec leur dos, les femmes qui passent pour me laver, elles arrachent, ça dépasse. Nous voyons bien que personne ne remet en place. Puis au gré de quelques derniers mouvements, il insiste : ne met pas les fleurs ici, ça va déranger. Ca ne s'arrose pas de toute façon.

La respiration est lourde et pesante, une jeune femme vient pour le repas. On le voit, elle est infiniment patiente, mais pas un mot envers Monsieur Comte. J'en ai marre d'ici, je vais partir. Personne ne vient me voir, je vais partir à Alès. L'année dernière c'était pareil. En quittant, nous allons saluer Marcel Clavel, 102 ans, petit hibou souriant, qui dit oui à tout. Il ne sait plus quel temps il fait aujourd'hui. Ca respire le mal au coeur, c'est moche de partir comme ça.  

Nous repartons le moral plombé. Tristesse mêlée de ces sentiments d'acidité reflués à tout va, de propos acerbes et certains tranchants ; pas même une nostalgie, juste une rancoeur sourde, sans but, sans cible. Sur la route, nous retrouvons notre vallée, aujourd'hui plongée dans d'intenses brumes rampantes, puis des pluies longues, fines et hivernales. Au sein de la belle roulotte Raymonde, il fait si-tant humide que les dessins d'Aure et de Lou-Hann sont gondolés. On attend tous le soleil, Madeleine en premier on le devine, ça nous fera du bien. On prendra un thé sur la terrasse, ensemble, même s'il fait froid, on parlera du Bésigue. Et puis rédigeant ces lignes, me remémorant l'odeur de mort dans cet établissement, une dame sénile se dandine dans le couloir, parlant aux dieux du ciel ou bien nous ne savons pas trop à qui à vrai dire, une autre entend du bruit et nous demande à être changée, plus que jamais on ressent au fond du coeur une urgence : profiter de la vie, réaliser qu'elle est belle (même si elle est dure, malgré les innombrables épreuves). C'est un enseignement de vivre ça, un grisâtre dimanche matin sur les hauteurs des Vans. Tout mauvais temps - même long comme un train de marchandise - parait une aubaine.

Lorsqu'on en vient, comme ces paroles qui retournent, à ne jamais nommer les proches des amis mais des collègues.

« Moi je me suis fait une philosophie. Le plus grand des conforts, c'est d'être bien dans sa tête le cul posé sur un caillou. C'est là qu'on est le plus confortable. On est libre. Jean-Marie Naud, La Bastide, avril 2011 ».

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