7 janvier 2020 - Thines



Où l'on pourrait dire que ça se passe de toute façon, à chaque fois, à peu près comme ça. Après une dure journée de travail, je prends le chemin - ici il se trouve l'option vers le bas et celle vers le haut. Ce sera pour cette fois en direction de Montselgues, car je souhaitais voir cette vieille grange éventrée, derrière la rivière de Thines, et que l'on semble appeler la Paillère.

Des cartes consultées la veille, l'accès serait difficile. En effet sur place, il faut sauter la rivière. Par chance, cela se passe sans peine, ce qui est déjà un gain certain en cette belle journée. Par la suite, la ruine est dans la broussaille, par ici invariable (et d'ailleurs je radote probablement) : des genets, des prunelliers, puis quand il y a de la fougère il y a de la ronce. Quelquefois tout est ensemble dans des pentes bouleversées de cailloux invisibles sous les taillis, des trous, de la fétuque bleue terriblement glissante. Les passages les pires arboreront de l'églantier, qui même s'accrochera aux cheveux. C'est dire. Enfin bref présentement, il ne s'en trouve point et ça fait - pour une fois - du bien.

La ruine, comme toute bâtisse agricole cévenole, est pauvre. La charpente est bâtie avec les arbres alentours, du châtaignier ne craignant ni la pluie ni le temps (quand bien même des siècles), puis il ne se trouve guère d'autre architecture. Dedans l'enceinte de pierres centenaires, il ne subsiste plus rien, sauf une ancienne aire de pierres, dévastée. En bas l'étable, en haut la paille, désormais un vide béant et blessé. Un trou permettait de déverser dans l'auge. Au sol gît un squelette quasiment complet d'un mouton d'une autre époque.

Passant un très grand chêne, abimé par je ne sais combien d'épisodes cévenols puis de canicules féroces, une sente monte. Incertaine. Le seul repère permettant de savoir que l'on est sur un chemin (et le mot est présomptueux) est que ça et là, des rameaux de genets sont parfois coupés. Ca monte dru, sous un vent terrible. Ce n'était pas comme ça en bas dans le fond de vallée. Evidemment il aurait fallu le bonnet, c'est à chaque fois la même rengaine. Dans des arbres tordus, qui en disent très long sur ce qu'ils endurent, l'idée saugrenue -et trop tard désormais- de pousser là, le vent fait un raffut du tonnerre, ça souffle sans discontinuer, sous des rafales pourtant encore plus fortes parfois.

Puis sans avertissement la pente redoutable s'incurve. On arrive au plateau. La grange des Amoureyres est en vue. Un chemin large et soudainement radicalement différent offre un paysage paisible dans les pins maritimes. Sans transition, deux mondes qui s'opposent et s'aiment farouchement. Peu le diront, les paysans sont taiseux, mais ils le savent.

Ce chemin ondulant mène à la piste et je le connais que trop bien, c'est démoralisant. Cette tranchée est l'autoroute à sept voies de la forêt, un peu comme lorsqu'on arrive à Lesquin en provenance de Valenciennes. Cela a dû être fait pour le débardage, peut-être les pompiers au gré d'un gros DFCI, ou qu'en sais-je ? Mais soit, ce n'est pas une gloire ; à droite d'innombrables tourbières bordées de bouleaux. C'est fangeux.

Rapidement, un chemin discret et sans nom permet de descendre aux granges de la Rouveyrette (quand je dis rapide, ça semble toujours longuet, mais soit on se comprend). Le chemin privé descend sur la maison. Une voie herbeuse s'insinue maladroitement dans les genets, en crète de serre. C'est merveilleux durant une centaine de mètres et puis fatalement, cette sente se perd. Ca va vite, sans trop qu'on ne sache pourquoi. Ca se termine sur un plus rien et c'est tout. Comme on le dit dans le pays : il manque quelque chose. Enlevez au cévenol le chemin et nait un vif problème de quotidien (nous arpentons tout un chacun les chemins dans tous les sens et parfois même les écarts).

Alors, comme cela se doit, ça se termine par une rude bagarre dans les genets - un brin qui frappe l'oeil - les trous dans la descente, les inévitables ronces. Là-haut à Lespinas, tout le monde se marre de voir la silhouette lente et pataude, mais non en réalité, il n'y a personne, il n'y a rien d'autre qu'une nuit qui avance. Les ombres s'allongent et deviennent menaçantes. Il est toujours un moment, aussi soudain qu'incompréhensible, où l'on en sort. Alors la hêtraie - grise durant l'hiver - mène au ruisseau de Vallée. Là le paysage devient familier, on retrouve le sentier descendant abruptement, en lacets, sur le château des Longueville.

Au passage on imagine que dans les temps reculés, tout ça était pâturé. Non cela ne s'imagine même plus en fait. En allant vite, ça permettrait de faire encore une heure de bois, cependant la nuit dévore le ciel, la fatigue est écrasante. Au loin résonnent les cris des chiens de chasse - deux cochons viennent d'être descendus du côté de Lahondès. Les abois sont ici des hurlements lugubres qui forment de formidables échos sur les parois des rancs. Ils n'aboient pas. Ils jettent une clameur lancinante, un pleur beuglant comme une longue plainte déchirante et par une pointe vantarde, on en viendrait à dire qu'il n'y a qu'ici que de telles sonorités se fassent.

Au loin le regard porte sur les hauteurs, même plus dévorées d'ombres ; elles sont à présent plongées dans une semi-obscurité. La lune jaillit comme une folle depuis le Ron Bel, au-dessus de Belle Rouvière, puis disparait comme une obscure magie : ce sera tout pour cette nuit. Par ici l'on jurerait que nos monts n'ont pas de noms ; il ne figure plus ou moins rien sur les cartes, puis la transmission orale nous apprend soudainement que telle ou telle forme connue par coeur, c'est le hasard centenaire et impromptu de l'une ou l'autre toponymie. On s'y habitue mal d'abord. Puis tout d'un coup, ça fait comme si ça avait toujours été comme ça.

Le chemin cévenol - tout du moins celui d'aujourd'hui - est à l'image de mon existence. Au tout départ lorsqu'il s'agissait de sauter la rivière, c'était l'épreuve de l'enfance (et l'on s'étonne d'ailleurs que cela marche, que cela ait marché surtout devrais-je dire, même encore à ce jour cela fuse dans quelques e-mails pathétiques : mais comment était-ce possible ?). Ensuite, la montée est rude, âpre et venteuse, les années de travail ; une pensée pour cette bande dessinée qui traîne chez mes voisins, une couverture sobre en brun kraft, un dessin de chaussons, le titre n'est autre que je n'ai pas de projet professionnel ; une belle simplicité touchante : oui la véracité. Puis là haut sur l'éternel plateau venteux, c'est l'autoroute à sept voies de la forêt, la routine du quotidien, le temps long, les années qui passent pourtant trop vite. On le sait, on y est, on continue, on continue comme ça. Tous. On fait ce qu'on peut tu sais.

Errance, l'on s'ennuie, comme tout le monde (ça se normalise à regarder tout un chacun pareil, et c'est peut-être ça le pire, ça paralyse les envies folles), puis à ce moment de folie-malgré-tout, on tourne vers la Rouveyrette sans réfléchir un instant, impulsivement. Et à obliquer si tant sans détour pour le moins raisonnable, à se retrouver coincé dans les genets et les ronces, on s'étonne de regarder en arrière et de voir que plus aucun ami ne suit. Mais comment s'en offusquer, si tant est que l'on ait plus rien à offrir sauf des tourments ? Alors on se retrouve seul [et ce n'est pas tant pis, sans nul doute c'est tant mieux car ça permet de reconstruire des ressources, apaiser les tensions internes : soudainement se retrouver bien avec soi-même, pouvoir s'offrir meilleur].

De retour le ciel est étoilé sur une immense toile de solitude. Ce sont de beaux jours de janvier, froids et secs comme on les aime. L'existence d'ici amène à s'endurcir. Enfant, j'avais un gros coeur mou, comme un camembert. Puis le temps passant, les épreuves ont endurci : le coeur est devenu tout petit, dur comme un picodon, peut-être trop parfois, enfin soit ce n'est pas bien grave. Le chemin cévenol est aride comme nos coeurs sévères, chacun sait d'ici que notre rudesse n'est autre qu'une gentillesse discrète. Nous ne ferons pas de grands gestes démonstratifs ni de vaines paroles en tous sens de promesses, mais nous serons là quand tu en as besoin. Le pays est comme ça.

Dans le noir complet désormais, le regard de mes proches m'apparaît. Ils doivent être inquiets, la vie au milieu des sangliers discrets mais pourtant à quelques toises, l'hiver en ses humeurs dévastatrices parfois, la solitude décharnée, l'immensité de cette solitude revêche : c'est inhumain. A vrai dire c'est peut-être ça le bon de chaque jour, cet inhumain dans une immense simplicité où chaque artifice se fait emporter dans les bouillons houleux de la rivière de Thines. Jamais je ne fus si attentif à l'existence des animaux, aux rythmes complexes et aux codes enchevêtrés. Cette nuit d'encre - aucun reflet de lune dans les ondulations du bassin de la source - offre une intériorité, un code tout autant complexe, une construction sentimentale organisant sans fard qu'un ailleurs parait tout bonnement absurde. Ce sentiment est probablement le plus vif lorsque, chaque matin (ouvrant les rideaux de Raymonde-Deux), la Blacherette s'enflamme dans les rayons d'un soleil nouveau ; tous ces mêmes matins où le troglodyte a repéré deux grains de riz échappés de la passoire (le repas d'hier soir) et fait alors un cirque pas possible parce qu'Emy dort sereinement juste à côté. Non sans nul doute, ailleurs est un chemin sans mes pas.

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