Premier janvier 2020 - Thines



Il me servit un tout petit verre de vin rouge, fruité et doux comme un nectar. C'était chez Jo et Bernard, une soirée au coin du feu, une improvisation presque (encore que), elle vérifia dans le frigo : il y a ce qu'il faut pour trois, qu'en penses-tu ?

Je revenais alors d'une virée afin d'aller voir une ruine, entraperçue quelques semaines auparavant depuis les hauteurs dénudées de l'Echelon [c'est comme cela ici, le travail du potager est tellement dense, un projet de promenade peut se voir mis en oeuvre dans l'heure, la liberté aidant, comme le plus souvent par contre, quelques semaines plus tard, quand bien même il ne s'agit que d'un tour minime, enfin soit]. La ruine des Coulets donc. Très difficile d'accès, il faut passer le gué de Gilbert, monter le ruisseau en rive gauche, traverser en sautant peu avant une superbe et secrète chute d'eau, traverser à nouveau donc, et cette fois-ci, surtout, comme on peut. Ensuite un semblant de sente monte dans les terrasses éventrées.

Des terrasses centenaires, des terrasses millénaires. Dans une superbe forêt de chênes pubescents, la montée rude offre une vue surprenante sur la ruine. Soudainement les terrasses sont plates et envahies de fougères couchées par les récentes pluies. C'est de toute beauté. Ces faïsses ont dû demander des labeurs énormes pour être érigées, c'est à la fois touchant et saisissant. Suite à l'exode rural de 14/18, l'un des plus durs, puis les innombrables suivants, de nos jours l'abandon est frappant. Seuls les sangliers viennent ici. Quoique, la ruine est emplie de crânes de moutons et s'enfuirent trois chevreuils à mon passage.

La maison en tant que telle offre un rêve à couper le souffle : rénover, habiter ici. Il faudrait infiniment peu pour que cela se fasse, peut-être en fait - aussi simplement que ça - être en droit de le faire. Mais les gens ici s'arrachent les terres, se battent au sens propre comme au sens figuré. Ils obtiennent des droits d'eau, des droits de chasse, voire même le plus souvent l'unique désir malheureusement : le droit de faire chier autrui, celui qui la voulait, celui qui était juste à côté. Pour cause de rivalités qui font franchement mal au coeur, les terres sont achetées, préemptées, laissées dans un état d'abandon le plus complet, puis jalousement conservées telles quelles ; bec et ongles. Pour cela, la vallée est méchante. En somme il n'y a pas d'autre sentiment. C'est brut.

Cette toute petite maison offre une vue époustouflante sur la vallée. Pile dans l'axe. Au beau milieu la Thines, à droite la route de Tastevins (sur les cartes récentes), Tastavins sur toutes les autres cartes jusqu'à Cassini, puis à gauche la piste.

La route de Tastavins a été créée en 1932, les deux ponts dans la foulée. Auparavant on y accédait par le GR depuis Thines et puis c'est tout. Cela explique qu'un nombre non négligeable de maisons du hameau ont toujours une fenêtre qui permet de surveiller le GR. Lorsque je dis que la route a été créée en 1932, restons bien entendus qu'il s'agissait d'un chemin empierré. Ce n'est que très récemment qu'elle fut goudronnée. Quant à la piste vers la D4, n'en parlons même pas. Tous les un tant soit peu anciens du coin l'appelleront la route neuve, mais soit, on préfère parler de la piste ici.

La ruine donne du rêve dense, mais c'est vaporeux, évanescent. Dans le fond on sait que ce n'est pas possible sauf folie. On se rêve de longs instants, très longs instants, comme étant fou. Que c'est attirant. Puis voilà au retour, je fis signe à Jo, puis Bernard me dit : entre.

Comme il se doit, nous parlames du pays. Bien d'autres sujets de discussions étaient embryonnaires, mais à chaque fois cela revenait à la vallée. Nous lui appartenons, comme je pouvais l'évoquer auparavant, alors simplement voilà devrais-je dire. Cela permit de résoudre le mystère de la toujours-là voiture blanche des poubelles au Clapeyrou (Nicole, je m'étais inquiété pour toi, je te pensais perdue en randonnée sous la pluie glaciale du plateau), puis de ça de là logiquement, nous avons évoqué la clède de Maroles, qui lui appartient. Une sacrée histoire que ce tout petit bout de ruine à mi-chemin vers l'Espinasse.

Ici nous sommes survolés par les mirages de Salon-de-Provence. Comme le dit Jean : j'ai toujours connu ça. Ces survols font un raffut de tous les diables ; allez disons que c'est une fois par jour et durant dix minutes. 94 décibels que j'ai mesuré, une fois quelque peu agacé : allez c'est bon, elles marchent vos machines belliqueuses !

Près de la clède dans les années soixante et dix, un berger s'occupait d'un troupeau de 500 moutons, descendant de Lespinas. Il fallait voir les lieux. Rien de comparable avec aujourd'hui, c'étaient des prairies à perte de vue, autrement dit 500 ovins ça a quand même un certain appétit. De nos jours, les terres sont envahies de genets et de prunelliers, quelquefois des ronces, quand ce ne sont pas les trois ensemble.

Les avions survolaient le troupeau puis faisaient des piqués dessus, pour s'amuser. Sauf que le groupe se disloquait en autant de bêtes affolées, pour ainsi dire impossibles à regrouper. Et pourtant le berger menait avec des chiens à toute épreuve. Pas un mot pas un cri, un simple geste permettait de guider. Cinq cent bêtes dis ! J'avais déjà un mal fou avec vingt-huit l'été passé !

Une énième bravade des avions, le berger pris le fusil. C'est que ça va à mille kilomètres heure ces engins, il fallait viser juste. Il visa juste.

De retour à Salon, ils furent comme cela pourrait vaguement se comprendre, quelque peu embarrassés des trous dans la carlingue. Après une enquête, ils ont retrouvé le berger (miracle, ou pas ? Dur à dire). Quoi qu'il en soit, le vieux, un italien qui ne parlait qu'à peine le français, les engueula de tout son fort caractère bourru ; misanthrope, sinon il ne parlait à personne. Qui eut le dessus ce jour-là ? La transmission orale ne nous le dit pas mais pour sûr, il n'y eut plus de piqués furibards sur les troupeaux. Vieille histoire probablement relatée mille et cent fois.

Cette combe était partie en feu, un de ces jours de fin d'été probablement. Le même partit là haut à la clède. Tous les habitants le prenaient pour un fou furieux. Il voulait simplement surveiller qu'elle ne brûlat point - et eut surtout crainte dans la montée des châtaigniers, car là le feu aurait pu l'attraper. Autour de la clède, tout était brouté, et dès lors tondu ras. Pourquoi est-ce que cela aurait brûlé outre mesure ? Il suffisait de taper le sol avec un genet pour éteindre. Il y passa la nuit, la clède est belle et bien encore là, il redescendit sain et sauf bien sûr ; de nos jours, la borie est perdue dans une broussaille dense. Il faut se battre pour l'atteindre - on y arrive toutefois. Dedans subsiste une vieille pelle et c'est là bien tout.

Après le repas, alors que la nuit était depuis longtemps avancée dans les ombres denses (même si je connais mon chemin par coeur, c'est tout de même la nouvelle lune), Bernard me remit une lampe de poche qui déclara forfait au bout de quatre mètres et vingt-deux centimètres ! De tout l'intérêt de bien connaître son lieu de vie, son lieu d'accroche. Je passai le vieux moulin dont il ne reste qu'un trou de nos jours, puis au travers du potager, retrouvai Raymonde Deux, la belle, mon refuge.

Je repensais à ces paroles choquantes mais si vraies ; non pas que l'Everest de Thines s'appelle autrement, soit on s'en doute, mais que la Bogne fut tombée bardaf, et ça, ça a dû barder ; (l'Everest s'appelle le Ron Sourd. Le ron, le ranc, le rand, c'est le rocher en vieux cévenol, ça n'a pas d'orthographe, tandis que sourd, c'est simplement parce qu'il ne renvoie pas d'écho. Il restera l'Everest. C'est mieux). Bref donc, nous parlions que ce n'est pas une sinécure de monter l'Everest de Thines, envahi comme il se doit, comme partout, des genets. Je pensais que personne n'allait là-haut, mais non fausse imagination, c'est un col stratégique où passent les cochons.

Une fois là-haut et d'ailleurs il y a longtemps, très longtemps, Bernard était avec un géologue. Celui-ci s'exclama : elle est tombée ! Sans trop savoir de quoi il parlait, Bernard demanda des précisions. Le gars en question désigna alors le Rand de la Bogne (vieux cévenol faisant référence à la bogue, l'emballage cadeau de la châtaigne, j'en reparlerai), la montagne qui domine le vieux domaine de La Boissière. Il dit : cette montagne s'est écroulée. C'est tombé là. J'imagine qu'il y a une vasque juste en bas, dans la rivière de Thines. Bernard, complètement éberlué par le savant, répondit alors oui. C'est la piscine où nous allons tous en été ! Elle fut créée par le déluge de roches, retenant l'eau tel un barrage.

Le regard aiguisé de ce personnage avait détecté que les rochers de la Bogne s'étaient détachés, par milliers de tonnes furieuses dans les pentes acérées. Quand ? Cela tout le monde l'ignore, tout autant que la véracité qu'il y eut un fort à Thines sous le commandement de Chambonas. Quinzième siècle ? Personne ne pourra l'affirmer, mais par contre s'il y a bien quelque chose que nous pouvons tous constater, c'est qu'entre la Boissière et Tastavins, il n'y a aucune maison et le moulin est rasé, (la ravine menait l'eau à ce moulin d'ailleurs), les cailloux ont dévalé là, les cailloux, les gigantesques blocs devrais-je corriger. Lui, ce savant même-pas-fou, avait lu le paysage aussi vite qu'il le balaya du regard.

De retour à Raymonde Deux, j'écoute le hululement de la chouette. Cette fois-ci, elle est terriblement proche, probablement dans l'arbre qui surplombe la roulotte. Sur la sente de retour de la ruine des Coulets, j'ai glissé sur de la fétuque bleue ; elle est terrible, elle est archi-dure, lisse, refusée par le bétail. En chutant, j'ai amorti le choc avec la paume de la main, qui a écrasé une bogue de châtaigne. Une trentaine d'épines se sont plantées. Elles se cassent et logent sous la peau. Ca fait très mal. C'est un peu notre lot à tous ici. Ce sera pour demain d'enlever cette misère - c'est plus raisonnable - à la lumière du soleil, étonnamment généreux pour une fin d'année comme ça.

J'ai allumé une bougie, comme chaque soir, puis me suis réfugié sous deux épaisseurs de couettes. Rétrospectivement, je repense à cette journée. Ils ont mis des centaines d'années à ériger ces terrasses, elles émergent de partout-partout dans les forêts denses parcourues par plus-personne (les chasseurs quelquefois, encore qu'ils ont leurs pistes et leurs préférences dans la réserve, un curieux tous les quinze-vingt ans, un géologue et moi...) ; puis, devant moi en réalité, un châtaignier énorme, un tronc de dix mètres de circonférence, presque tout mort, gigantesque et respectable. Quelle pitié cet abandon, quelle immense pitié. Le seul honneur que je peux trouver, modestement, est d'aimer cette Cévenne comme tous les anciens l'ont chérie, durant tant de siècles et comme les quelques restants d'aujourd'hui la blessent de mépris possessif. Il n'y a pas d'autres mots. Aimer, brut, oui brut de décoffrage et en réalité, lorsque je songe à cette ruine des Coulets, ces sentiments sont vifs.

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