21 février 2020 - Mont-St-Guibert (be)



Puis il y eut un jour où je partis de La Boissière, en vue de réaliser d'inextricables grasses fournées de démarches administratives, tout à la fois aussi bien souhaitées que factuellement abominées : en quelque sorte surtout le sentiment futur de satisfaction que cela soit derrière, enfin achevé, mais bref inévitablement s'en aller. S'enliser dans un dégoulinant ressenti de home sweet home, oui cet instant où l'on pourrait dire en fin de compte que de quitter Tastevins, je n'en avais pas une envie débordante. Soit, faire ce qui doit être fait, en toute légèreté, un brin d'honnêteté aussi ; ce n'est pas grand chose, puis bien des instants agréables sont d'ores et déjà prévus : tout enchaîné tel un jeu de dominos, emploi du temps serré, clap de départ.

La veille au soir et de partout, j'ai couru comme une demi-poule-sans-tête. Cela me rappelait les torrentueuses éructations de mes parents lorsque les vacances arrivées, c'était la redoutée veillée précédant le départ. Comme si cela n'avait pas pu être fait avant, oh oui à chaque fois simplement la même chose, pour ainsi dire un rituel. Certes, je nage en plein dans la mélasse, me jetant toutes sortes d'invectives douteuses : je n'ai qu'à m'en prendre qu'à moi-même ! En réalité c'en est si ridicule qu'au gré des escaliers, je me mets à rire tout seul : je me moque de moi. J'envoie un sms amusé au frérot, hé tu te souviens des parents !

Cinq heures vingt le lendemain matin, la porte de Raymonde se referme dans la nuit, surgit soudain le manque, oh purée, le manque d'être là ! Il va falloir faire avec et celui-là, je ne m'en serais pas douté, tout du moins pas à ce point. Ma lampe frontale balaye les fourrés alentours. Des dizaines de petits yeux verts clignotent dans la nuit, puis disparaissent. Peut-être renard, fouine, belette, un sanglier éventuellement, mais bref renard surtout. Peut-être un s au bout de chaque nom d'animal, aussi.

Cela pourrait être en heure de pointe le rond-point de la planche à voile près de Wavre tout comme les petites routes malaisées du Brabant-Wallon, saturées de circulation à n'en plus finir, cela pourrait être les archi-grises autoroutes urbaines du pourtour parisien comme la vallée de la pétrochimie au sud de Lyon, ça pourrait être les anciens collègues de travail, les chefs les virés les restants ou disons pour ces derniers les survivants, voire même encore cela pourrait se compter comme les anciens-amis-d'encore-aujourd'hui : il est impressionnant de voir que rien n'a changé.

Rien.

Le système n'a pas dévié, il n'a pas infléchi sa course, il n'a pas juste-un-peu changé, quand bien même disons alors, uniquement de l'apparence. Non. Brutalement, rien n'a changé ; c'est ça, rien d'autre à dire. Ceux qui ont été bons sont toujours bons, ceux qui furent mauvais le sont tout autant. Il m'avait été dit par Johan : ils en useront vingt avant de se rendre compte, parlant de collègues épuisés, de virés, de conflits, de procès même : tout est encore là. Non ils ne se rendront pas compte, pas plus hier que demain. Le bénéfice de la parfaite normalité. Les anciens procès s'enlisent sans devenir, de nouveaux se forment tels des nuages sur un front de mer colérique. Il en ressort une stérilité étonnante. L'abjection persiste à former rivière tel le torrent de détritus surnageant dans les eaux fangeuses du Gange, qu'en sais-je même peut-être un fleuve, derrière ça des gens au grand coeur restent à leur place, à rassénérer. Puis ça dure, ça perdure, la vie.

C'est à ce point stable qu'on en viendrait à se dire que ce fut un gâchis de partir ; c'était une foutaise de penser que la société thermo-industrielle allait se déliter, un fantasme bobo-écolo-naturaliste de cultiver au plus près de la terre. Et puis quoi ? Il suffit de peu de temps, que cela soit sur les dalles austères de la place Flagey voire même ce corridor autoroutier repoussant et saturé entre Nancy et Metz, pour que le manque renaisse voire même assaille. Deux questions : comment cela peut-il tenir ? Comment se fait-ce qu'immédiatement, je redevienne stressé et agressif ? Soit, c'est autocentré. La seule question est de savoir comment tout ce foutu boxon peut encore tenir. Tant de monde se trouve sur la corde raide : des trajets tendus, un métier tendu, des loisirs même tendus, pour un peu : vite y aller car le temps manque. Hallucinant oui, revivre ce temps qui manque. Douloureux le bazar. A La Boissière, le temps est long, il ne se passe que très-très rien. Une délectation peut-être. Un manque certainement. Il n'est d'autres mots.

Reste qu'ici à la ville, à les villes car c'est un tout, le mot vivre est facile et la solidarité prend la forme d'un tour de bras. J'ai collecté en quelques heures ce que j'aurais mis des mois à Tastevins : des seaux de récupération en métal, un pétrin pour le pain, des centaines de pots de confiture vides, des plateaux de semis, du bicarbonate, et j'en passe des vertes et des pas mures. Marguerite 2 est surchargée [oui je sais, mes véhicules ont des noms ridicules, et en plus pour d'obscures raisons, ce sont des deux ; mais soit au moins je ne l'ai pas appelée Titine, c'est déjà pas mal hein, et interdit de se moquer d'abord]. Puis encore, je passe les palettes sur les bords de routes, que j'aurais bien embarquées, mais je n'ai pas la remorque deux tonnes. Même comme ça, oui même au-delà de cette facilité dérisoire, je regrette mon trou-perdu. Soit, même quand il y pleut des cordes ; oui je sais, il est à se demander si c'est pour l'écriture parce que ça donne bien, ou si c'est foncièrement malhonnête ; jetez-moi la pierre, je suis méritant ! La Boissière, c'est dur, mais ça fait sens. Ici dans tout ce temps d'avant qui ressurgit pétrifié d'un inchangé cristallisé, la nostalgie pointe, mais ça ne s'éternise pas. Peut-être serait-il juste de dire qu'avant c'était bien, et maintenant c'était bien, enfin c'est bien faudrait-il édicter. Finalement, n'est-ce pas faire la paix ? Avec les autres, avec les lieux, avec soi-même. J'eus les paroles : j'ai tiré la chasse d'eau. Possible réminiscence de propos acerbes, qui furent nombreux en une période, je pourrais les ressortir du sac sans guère de geste superflu, mais en fin de compte j'ai purgé. Passons. A toujours regarder en arrière, je vais finir par simplement collisionner un mur.

Au fond ce qui est rassurant, c'est que personne ne m'en veut, ou tout du moins cela ne ressort pas. J'ai l'impression que c'est sincère. C'est un essentiel. Car ce n'est agréable pour personne, un départ, ce de surcroît que la suite -la fuite un mot qui ressemble- fut loin d'être le récit d'un prévu au long cours tranquille. Quant aux déjections administratives, il est peu dire que c'en fut la longueur d'un anaconda - injuste d'ailleurs, mais autrement que de subir et de réagir, qu'en dire et qu'en faire ? Le système est moribond, mais il s'accroche. Alors voilà, aujourd'hui, les paroles sont brutes : il faut faire avec. A terme, La Boissière sera un refuge - pour un peu, elle l'est déjà considérant le regret du départ - il n'est d'autre but ; refuge pour moi, refuge pour toi : la forme d'un nous. Après tout, n'est-ce pas une certaine célébration de victoire d'afficher cet optimisme désormais ? Hormis que je n'ai pas à juger, il s'avère que c'est inutile et pédant : lorsque la société thermo-industrielle s'effondrera sur elle-même, surtout une implosion à défaut d'une explosion, nombreux seront ceux qui en ressortiront du bon. Il est péremptoire de mépriser. Finalement, j'essaie d'honorer ma vallée perdue. Est-ce un devoir ? Peu importe. Ce qui compte est que l'humain soit bon avec l'humain. Que cela soit sur le rond-point de la planche à voile ou aux confins de l'église de Thines, il en est de même. Parfaitement de même.

Honnêtement, je ne sais plus quelle sagesse m'anime, mais s'il est une chose que je puis dire sans faillir : pour sûr, elle est lente.

S'il est un temps où réellement je ne sais plus, c'est ici sur la bascule : je ne suis pas encore fixé à La Boissière, et résolument les parcours de ces derniers jours m'ont prouvé, incontestablement et quasi-abruptement, que je ne suis plus de ces anciennes terres. Il n'aurait pas été étranger de déclarer, sans une quelque démesure, que je n'ai pas reçu d'émotion à l'idée de Louvain-La-Neuve. Alors apatride. De la terre de nulle part. En attente d'un passage, en fin de compte moi aussi ; ces sms qui disent : we are in uk ou bien, we crossed the border. Ces quelques mots après 149 essais, ou une quelconque valeur (en réalité je ne me souviens plus) : c'est de ça qu'on a besoin. Un jour il ressortira un pareillement je suis La Boissière. Une victoire, un rêve ? Non je n'ai pas cette sensation. Le rêve implique du grand, une consécration, la victoire sous-entend éventuellement d'avoir terrassé un adversaire. L'acte d'être impliquera avant tout du petit, une retraite, un laisser-aller, un apaisement. C'est peut-être ça, avoir le temps en somme. Avant j'édictais : je n'ai pas le temps mais je le prends. Aujourd'hui, je suis léger comme un petit oiseau, insignifiant sur une branche ondulante aux vents. Ca insuffle du mieux dans le coeur : le temps est un rapport absolument essentiel à la vie. Alors, comme il se doit, je redescendrai par Lanarce.

Et je sais très bien qu'après Lanarce, les routes deviendront plus petites, et puis plus petites encore. Exactement les mêmes paroles que la dernière fois, début décembre. Alors, au Clapeyrol, je m'arrêterai. Mon regard se portera au très loin sur cette vallée (c'est de là qu'on la découvre pour la première fois) ; en cette précédente occasion elle était embrasée par des panaches déchirés de couleurs d'automne, déchiquetés sur les pentes. Puis aussi soudainement que c'est apparu, le manque s'éteindra sans faire de bruit. Ca fait une semaine et ça ressemble à une éternité. Une simple éternité-longue qui, aussi banale qu'elle fut, a confirmé des sentiments ; ça fait du bien, ça démonte du doute. Lorsque je partais le 29 juin, je fuyais. Désormais je dis au revoir. C'est curieux, c'est différent. Bon vent entendis-je, sur un ton protecteur, pour de vrai je veux dire, pas simplement un mirage, là-bas très loin sur l'horizon de la mer. Même si rien n'a changé - ce dont on ne se surprendra pas - c'est précieux de savoir que le bon est resté bon, et désormais peu importent les restes. Là-bas dans le recoin courbe de cette vallée perdue, c'est à ça qu'il faut penser : encenser, chérir, protéger, au-delà du jour où j'enverrai ce fameux sms, à ma façon, we are in uk. Hormis d'indéniables bonnes choses, que tout cela manque.

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