28 février 2020 - Thines



De ce grand trajet d'un monde à l'autre, c'est peut-être celle d'un décrescendo dont il faudrait garder l'image. Tout d'abord à Montargis, l'on pourrait parler d'un déluge de camions. Pas la peine de dépasser, le suivant du suivant est en vue, transport de marchandise indonésienne, déforestation, huile de palme, du genre probablement. Les deux tours de la centrale nucléaire de Belleville-sur-Loire (ou plus-du-tout belle ville soit dit en passant) émergent avec peine de la brume, spectacle dantesque de mort, réminiscence d'images lointaines de Chornobyl, le même climat de plaine alluvionnaire peut-être, je ne sais pas trop. A la radio, les rebellocrates de France Inter (le seul truc que je capte, pour passer le temps, je n'ai toujours pas mes disques), s'excitent sur des conneries, virant à l'obsessionnel au fil des heures. Ca les travaille, ça sent le verbe pleinement parisien, l'accent, le mot parfois. Chansonniers de l'Etat en louanges indistinctes : les politiques on les aime, ils sont indispensables, ils vont permettre la croissance, la croissaaaance...

Au gré d'un déluge ininterrompu de conneries, Rance Inter méprise ce qui ne lui ressemble pas, allégresse fusionnelle d'un corps de métier devenu comme ça par glissement imperceptible, une question toutefois, et soudainement saisissante : qui admirez-vous ? Un grand temps de silence, non pas que trouver s'avère une gageure, non, plutôt la simple et limpide question : serait-ce autre chose que ? Par justesse, par pureté, par équité envers les autres ?

J'admire Julio Llamazares, pour avoir imagé la mort comme un moment ni effrayant ni désirable, un instant très doux, qui convient un peu comme toute chose, une tasse de thé fumante lors d'un repos impromptu dans un après midi frisquet, une mélodie emplie d'une sérénité suave et discrète. La mort est assez souvent abordée sous un regard d'intensité, honnie, douloureuse ; c'est la violence de la fin. Au gré d'un parcours dans la forêt, Llamazares en a fait une chose comme une autre - pas banale comme un livre de cuisine -, sans emphase, sans dépression, sans idée suicidaire, sans éloge mielleuse de la beauté de l'existence, et s'il est une chose que ça force, c'est l'admiration. Je ne connais pas, ailleurs, de monologue si pur.

A partir de Gannat, la longueur du trajet a paru infinie, mais au loin pointaient les premières couleurs vert-bleu-gris-noir tout ça ensemble des monts d'Auvergne. Un premier sentiment naissant, ça y est, c'est beau. Puis enfin la Haute-Loire, Costaros, Landos. De moins en moins de monde. Deux heures restantes. C'est abordable, ça se rétrécit.

A partir de Lanarce, je n'ai plus vu personne, comme la dernière fois. J'ai dû éviter des cailloux sur la route, puis contourner un troupeau en goguette à proximité de Loubaresse. Très doux sentiment d'être chez soi. Lorsque j'ai abordé Raymonde, la belle roulotte restée seule dix jours - long, rapide, intense, mille kilomètres heure - le temps s'est ralenti. Puis le lendemain encore. Ralenti, ralenti, ralenti. Je me suis à nouveau retrouvé devant le vide, j'ai senti ça très bon. Puis, face à cette immensité de solitude, de rien du tout, même pas d'absence parce qu'il n'y a personne, du temps à foison, une pression inexistante, un rythme engourdi, je me suis ressenti comme face à la mort : ça doit être ça, un moment ni court ni long, où bien comme tout, on lâche la course effrénée - presque ça sert à rien, stérilité des gestes inutiles - la grande, l'immense sérénité du vide. En repartant de mes terres-d'avant, je mêlais ces sentiments ambigus : beaucoup de gens adorables, mais beaucoup de monde, de mouvements, de bruits, de densité. Cet écart désormais est ma maison. Ca pourrait être aussi bien ici qu'un ailleurs ou toute sorte d'ailleurs comme ça, toutefois se nourrir intensément d'un rien-du-tout, modeste et tangible.

Il serait outrancier de dire que je n'ai pas apprécié ce séjour (au contraire, sans détour aucun, sans hésitation d'ailleurs). Les gens aussi bien charmants que simplement sympas ont répondu présent, malgré des délais plutôt brefs et des parcours un peu tendus, c'est un bénéfice mélangeant à la fois l'altruisme et le côté affectif. En réalité, c'est un peu une question de place. Certains aiment le très rangé, d'autre un milieu de vie désordonné, certains le foisonnant, d'autres l'austère. En réalité, ce qu'il ressort, c'est que la pression urbaine engendre un malaise, car quoi qu'il en soit, aucun humain n'est fait pour apprécier un embouteillage, une autoroute, le bitume surchauffé, l'entassement dans des appartements boîte-à-chaussure de faible qualité, l'emploi salarié dégradé. La Boissière offre un autre. Oh, disons-le, loin d'être parfait, on le sait. C'est ampoulé, dur parfois, douloureux en certains évènements ou certaines solitudes hivernales, mais c'est sain. Cette ruralité, elle pourrait être mille. Oui je suis attaché au caractère sauvage de la Cévenne, mais le Cézallier le vaut tout autant, l'Aubrac encore mieux peut-être, et qu'en sais-je.

Ce qui fait des noeuds dans tous ces cordages, lieu ou pas-lieu, c'est la solidarité. Certes nous n'avons pas servi à grand chose lors d'un passage chez Ut-ut près de Saint-Julien du Sault, à tendre une bâche de serre, mais ce qui compte est la solidarité : être là, comme ça, simplement ; c'est choupinou-positif. Pour le moral c'est énorme. Le reste suit, le reste du reste importe peu. Je le sais d'un vécu au parcours simple : cet hiver, La Boissière était d'un poids si lourd, je craquais de toutes parts, des fissures dans le corps. Les gens qui m'ont soutenu liront (ou ne liront jamais) ces lignes. Ce n'est pas moi qui aie tenu, c'est nous. Nous tous. Ensemble. L'entraide, l'autre loi de la jungle.

Le présent, tout comme le futur rêvé chaque jour, fragile, vaporeux, n'est que ça ou quasiment. Lorsqu'on me demande de quoi j'ai besoin ici, je bredouille des pots à confiture vides, je bégaie des hésitations brouillardeuses. Oui certes c'est vrai, mais au-delà, ce qui est nécessité représente avant tout ce qui permettrait de rendre heureux autrui, et du coup ça peut être tout et n'importe quoi ; en réalité la relation est avant tout d'avoir vidé mon existence de l'objet de mars à juin 2019, le but n'est pas d'entasser à nouveau. En quelques mots, rendre les autres heureux avec une spontanéité enfantine. Après en somme, je suis si content de voir une sitelle à l'envers sur un arbre, ou m'émerveiller devant un lever de soleil un peu audacieux, que m'importe le reste ? La société a voulu nous fabriquer comme un catalogue de supermarché, je crois que nous sommes de plus en plus nombreux à ne plus aisément tolérer ça. L'entraide comme mode de fonctionnement, l'objet que s'il rend un coeur lumineux, parce qu'on est de cette marque là par ici. Puis parce qu'on va mourir un de ces jours et que le temps passe à toute allure : quand on repense aux moments précieux, c'étaient les entraides reçues, celles données. N'est-ce pas exact ? Prémonition que le monde d'après sera ça.

Comme le cite mon frérot, une brève de rue rigolote : il était visionnaire avant les autres. 

Faut-il avoir mon âge pour se rendre compte que seule la femelle Colvert fait coin-coin, le mâle n'émettant qu'un sifflement ? Est-ce normal de percevoir un réel trou noir concernant cinq années d'enseignement de sciences physiques en secondaire, de calculs et de mécanique des sols à l'université ? Trou abyssal, il m'est impossible de dire ce qui fut enseigné. Ca parmi d'autres. L'on me rétorque : il s'agit d'acquérir une logique. N'empêche que je bute encore et toujours à faire mes macérats glycérinés, les savons que je fabrique sont mous dès les chaleurs, je peinais encore jusqu'à peu à démarrer un feu. Que dire ? Quelquefois le sentiment de parcelles d'enfance perdues, ou non c'est complexe, plutôt rangées dans de mauvais emplacements. Toujours cette question de lieu : être à sa place. Il faut se pardonner. On ne lutte pas contre ça à 13 ans. Il est déjà un bénéfice de ressentir en soi la bonne place maintenant - c'est comme si soudainement, le bazar s'apaisait. Alors on se marre quand un mec pas très net fait groink-groink dans le train, devant des pâtisseries pour le moins indécentes. On s'offre de petits bonheurs. Juste des petits, ça suffit bien. 

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