8 février 2020 - Sablières



Coiffé de la lune et drapé de la nuit, j'erre dans la lumière blafarde, suivi d'une longue ombre filandreuse, un terne épuisement se dessine - encore une épreuve. Au bout du chemin, l'aube, les échancrures de sang dans le ciel. Les solutions se dessinent. Après-tout c'est vrai, ensemble on y arrive.

Deux virgule six.
C'est le nombre de mètres carrés qui justifie le dépôt d'un permis de construire pour la maison. Ce couloir formant salle de bains a été érigé sans permis. La procédure est bloquée par la mairie. Le dépôt du dossier, ahurissant de complexité, et le bazar administratif reportent l'achèvement des démarches à dans quatre mois, a minima. Lorsque le maire m'apprenait cette embûche, je dialoguais ouvertement avec lui, avec des paroles d'un être humain, disant que notre attachement à la vallée ferait surpasser cette épreuve - on me promit du soutien. Lorsque ces derniers jours, d'un soutien pour le moins absent, le maire renchérit en la formation d'une seconde et nouvelle épreuve, je devins carrément agressif, pour ainsi dire aboyant et haineux. En notre commune de 242 habitants, comment peut-on à ce point s'attacher à de la paperasserie de la sorte, tout en occultant que derrière, l'être humain s'étiole, s'épuise, se meurt ? S'il est une chose que je ne pouvais dire au maire, c'est que ces 2,6 mètres carrés perdurent le fait que je dois, en certains jours, casser la glace dans le bassin pour me laver. Sans domicile, je m'acharne à rester pour avancer le potager et la structuration de notre écolieu à venir ; lequel d'ailleurs est prometteur. Mais dans le même temps, cet acharnement administratif, néfaste et douloureux, m'a donné envie de partir dans la vallée d'à côté, Sablières, où honnêtement on ne fait pas chier. Pas comme ça. Il en ressort un sentiment très négatif vis-à-vis de la mairie. J'avais toujours une clé à molette ou un sécateur sur moi : remonter un panneau abattu par le vent, dégager une petite route. Je ne le ferai plus. Ils doivent me déposer des preuves de bienveillance. 242 habitants pour un territoire soudé et solidaire, on ne peut pas vivre comme ça ; un tel acharnement administratif ne peut non plus rester sans conséquence.

Mon parcours me fait penser à un labyrinthe kafkaïen. Plus précisément encore, il me fait songer à zaï zaï zaï zaï, pour ceux qui ont la chance de connaître. La vie ici devient tellement burlesque, tellement dénuée de sens, que l'on ne se débat même plus quand on reçoit des coups. On encaisse, on gère. Le moral est défoncé. Les e-mails d'inquiétude des proches sont incessants, à peine j'arrive encore à répondre. A Jean, littéralement abattu, je disais : Putaing, j'en ai vraiment marre, je suis épuisé, (tout en me disant qu'il va falloir faire sérieusement attention à mon accent) ; une voisine âgée disait ces derniers jours : c'est quoi ce 07 sur ta voiture ? On finirait par y croire. Ca ne va pas. Mais tu proviens d'où déjà ?

Absurdité. La vallée a des besoins criants, elle hurle son besoin de légumes locaux. Chacun court jusqu'au marché des Vans ou de Joyeuse. Les producteurs écoulent via les Cochus Bourrons, 45 minutes de route l'aller simple. On m'évoque l'organisation de véritables tournées prédéfinies pour réussir à tout encaisser en une seule matinée le bal des fournisseurs, lever à 5 heures, retour à midi. Absurdité encore. La Vallée est engluée dans une myriade de conflits de voisinage. Tout terrain est miné, c'est un travail d'équilibriste. Jack déteste Jessy, cependant elle est amie avec Leslie, dont le père Brandon est secrètement amoureux d'Alison, la fille de Terrence que tout le monde hait. On sait que tu as traîné avec Jenyfer, on a vu ta bagnole. Que ces propos furent choquants, ma voiture a été spottée comme c'était le cas au Luxembourg à la sortie de la mine ; monde de charognards se battant pour les derniers morceaux de carcasse. Or, je me ferais ami avec un ours. Je suis ami avec tout le monde, veux diffuser du bonheur sans contrepartie : bonjour je viens me présenter, je suis nouveau dans la vallée, on vient de m'expliquer que vous êtes en travaux. Je viens aussi présenter mes bras, j'en ai deux, voulez-vous de l'aide ? Jenyfer aquiesce. On m'avait dit : ne parle jamais à Jenyfer. C'est un monstre, sourire devant, méchanceté derrière. Ca a l'air assez véridique. Pourtant voilà, ce qui se fait se fait, sans regret ni calcul insidieux. La Vallée est dévastée par les volets fermés, les gens qui viennent tout bonnement un mois par an, en juillet. Oh eux, ça va on ne les fait pas chier. Mais moi à l'année, dans mon village fantôme, on me harcèle. 2,6m² ni plus ni moins. Le pire est d'attendre. Rendez-vous la semaine prochaine, tout ça encore d'incertitude et d'angoisse. Jenyfer s'en va comme elle est venue.

Que m'en importe de tout ça ? Bisounours assumé. Cela fonctionne c'est bien, ça fait du bien à la vallée, cela ne fonctionne pas, je me place simplement en retrait - il y a énormément de travail à accomplir ici à la ferme ; ce qui doit s'accomplir s'accomplira, ou pas, au gré d'ouverture, de simplicité, de gentillesse. Tu te feras bouffer me dit-on. Oui peut-être une fois. Mais comment s'étonner ensuite que je ferme la porte vis-à-vis de la mairie ? Je pars du principe qu'on récolte toujours ce que l'on sème. Il n'est aucun hasard.

Nous avons été gigantesquement éprouvés par cette épreuve supplémentaire. Partir d'ici fut un sentiment qui n'était pas étranger (et le reste crûment). Tout a un temps. S'il y a une chose que je ne peux plus supporter, aucunement, à cause de mon travail salarié d'auparavant, c'est la méchanceté. Celle-ci m'est absolument intolérable.

Ces derniers jours, j'étais à la banque, en vue de créer la société garantissant le fondement démocratique de notre écolieu. Aucun de nous n'est en somme plus propriétaire qu'un autre. Il ne se dégage aucun petit chef. Nous sommes tous égaux. Dans la banque, chef-lieu de Satan, la gestionnaire de dossier me regarde parfois d'un air scrutateur, le doute l'assaille, elle sait dans son for intérieur que je suis un loup déguisé en mouton. Il n'a pas fallu longtemps à cette personne vive de le discerner. Elle profère : ça va tout de même mieux quand on rentre dans les cases. C'était à la fois un reproche et une mise en garde, mais derrière subsistait une certaine forme de compréhension. A vrai dire, ce n'était même pas désagréable, même dans la maison du Démon, c'est dire.

Dans le même temps, son imprimante se met en route. Elle est à l'intérieur d'une armoire dont le tiroir est à roulettes : ici c'est enfermé, pourquoi je l'ignore. L'imprimante dégueule des flots immondes de papiers, des quantités folles. A l'intérieur du meuble, ça fait des bruits sourds, comme des bombardements. Des statuts de notre SCI, nous ne saisissons même plus le flot de verbiage incompréhensible, une vomissure, une diarrhée. Nous signons. La fin du monde, certains y voient des pénuries et des grandes afflictions chaotiques. Même si c'est une réalité plus ou moins intangible - pour l'instant nombreux sont ceux qui ne veulent pas la voir - la fin du monde est dans ce papier, elle est surtout et avant tout dans ce dégueulis informe, abscons, interdisant la vie. Nous voulons vivre avec authenticité, faire des navets, aimer notre vallée avec une solidarité abrupte de simplicité : inconditionnelle. Depuis juillet, nous crevons littéralement sous ces flots de papiers dégueulasses et incompréhensibles, qui eux, seront stockés dans des rayonnages qui ne servent à rien. On n'en peut plus. Réellement, on n'en peut plus.

Ca a toujours été comme ça. Dès l'école. Il me fallait dix fois plus de boulot pour obtenir de maigres résultats. Les autres ne foutaient rien et réussissaient. Renforcé encore au lycée agricole, renforcé plus encore à l'université. Il en fut de même dans tous les domaines : j'ai constamment dû faire plus pour obtenir peu. Des proches ont vendu leur ferme et ont déménagé il y a quelques semaines. Nous, nous n'en avons pas le droit. On galère. Au téléphone, le maire se sent de m'en rajouter une couche, j'explose en une haine à peine contenue (tu te rends compte, vis-à-vis d'un maire ?). Je ne voulais pas vivre comme ça, je ne suis pas parti pour asséner des propos bruts, aigris, dépressifs. Depuis octobre, il en est foison. L'injustice est là. On ne va pas s'en plaindre. De toute façon elle est là, encombrante et douloureuse, alors il faudra bien en faire son affaire.

J'écris aujourd'hui car tout est actuellement en bonne voie. Ca change de jour en jour, instable et imprévisible (je ne crois plus en grand chose de ce que l'on me dit, au sein de l'administratif ils disent tous le contraire et c'est harassant. L'administratif est devenu un tel n'importe quoi complexe que plus personne ne sait ce qu'il fait et surtout pourquoi il le fait). Honnêtement, j'avance à vue. La mer est surmontée d'un brouillard épais. Mais disons qu'aujourd'hui la mer est d'huile et la situation s'engourdit d'un certain espoir. Peu à peu nous approchons d'une certaine forme de fin du tunnel - tout du moins nous l'espérons. On dirait. Autrement je n'écrirais pas.

Cet achèvement permettra de faire des laitues. Acte. Serons-nous heureux, à festoyer à n'en plus finir, ivres sur la terrasse ? En ce qui me concerne non. Je suis trop blessé par la longueur et l'épreuve. Seulement je saurai que l'apaisement sera là, à portée de main. Il n'est autre sentiment que l'apaisement, c'est ce que je veux offrir. Je le pourrai et je trouverai ça beau. Un but dans une vie. Après tout ça suffit bien, même si on peut décorer avec du plus compliqué, du plus philosophique ou qu'en sais-je. Bref la lumière au bout du tunnel est visible désormais. Festoyer avec un vin de Viognier ? Non, dans mon esprit soulagé, je penserai surtout à toutes ces personnes qui m'ont soutenu dans cette trop longue épreuve. Ces gens indispensables qui m'ont relevé quand sans cesse j'ai chuté dans les ronces. C'est un monument qu'il leur faudrait. Les pierres scellent la mort. Ils auront l'apaisement, et la garantie que La Boissière est et sera celle d'un accueil inconditionnel, outil de paix constructive et de solidarité villageoise. Il faudra oublier ces épreuves, il faudra par notre expérience aider ceux qui traversent les mêmes. Il n'est autre destin que cela.

Bref, il se pourrait qu'on ait bientôt fini. Sans y croire encore, fragile et instable, on espère. Il sera précieux, ce moment où leurs papiers serviront à allumer le four à pain, qu'on partagera dans une fête spontanée et exquise.

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