22 mars 2020 - Thines



Le captage a pété chez le vieux Cartier. L'eau dégouline sur la terrasse. Je n'étais pas là ces derniers temps. Ca doit faire des semaines probablement, encore que, qui pourrait le dire en vérité ? Je suis le gardien. Beheerder que je dis aux gens d'en haut, Léo et Léa ; je ne connais pas d'autre mot en réalité. Ca me fait marrer. Gardien comme ça, autoproclamé, gardien des brebis, des chevreuils, du vent, de la flotte, des chiens des autres, du courrier qui prend l'humidité, puis de rien-du-tout la plupart du temps. Alors là, l'eau jaillit à grands flots, faut bien que quelqu'un s'en occupe un minimum. On n'a pas l'eau courante. Toutes nos eaux sont des captages qui passent dans les béalières (des petits canaux), ou des sources. Le gel a dû faire son office. On me dit que de toute façon, c'est chaque année.

Bon gré mal gré, je tire la flotte plus loin, sur les acols, là où ça ne dérange pas. Il vaut mieux ne pas couper son captage. C'est une foire d'empoigne à réamorcer. Alors voilà, ça s'en arrête là.

[J'ai envie d'être seule. Comme tous les soirs. Ne parler à personne. Lire, écouter la radio, prendre un bain. Fermer les volets. M'envelopper d'un kimono en soie rose. Juste être bien. Après la fermeture des grilles, le temps est à moi. J'en suis l'unique propriétaire. C'est un luxe d'être propriétaire de son temps. Je pense que c'est l'un des plus grands luxes qu'un être humain puisse s'offrir. Valérie Perrin. Changer l'eau des fleurs].

Ici le tumulte n'arrive pas.
La rue est la rue depuis toujours. Tastevins en somme ce sont deux voies : la route, si peu fréquentée que l'herbe en pousse au milieu, puis la rue, un étroit chemin en herbe et vaguement encaladé, bordé de murets. Depuis la déprise, ici, toujours est toujours, rien est rien, c'est comme ça, les maisons fermées. Les gens qui ne sont pas là : les gens qui ne sont jamais là. Depuis que je suis présent dans ce hameau, cinq mois désormais, de l'écrasante majorité des foyers, je n'ai vu personne.

Ici plus qu'un ailleurs, on vit sans passion. C'est lisse, plat, tranquille, tellement tranquille que c'en est un épitaphe sur un marbre poli. Il ne se passe rien, sauf un épisode cévenol déversant ses torrents d'aigreur parfois. Devant les flots de la rivière, l'on se prend à contempler la hêtraie de Chabreille. Qu'on y est bien. Là-bas, il n'y a personne, jamais jamais jamais. Sauf moi, dans les feuilles jusqu'aux genoux, glissant sur les faînes, s'écrasant la main sur une châtaigne. Une immensité de solitude accrochée sur une pente à quarante cinq degrés, un ruisseau dévalant de gros rochers éparpillés, sous des arbres effondrés quelquefois, un chevreuil qui aboie parfois, on s'en doute quelque part.

Ici, ici encore, la vie c'est comme la mort. On s'en fout du tumulte, qui n'arrive pas - ça fait bien longtemps d'ailleurs. Les routes sont trop longues et trop étroites. Il peut se passer n'importe quoi, on ne s'en rendra pas compte, même s'ils font un feu de joie de Cruas-Meysse ; tout juste on se retrouvera cramés, sans trop comprendre pourquoi. Et qu'est-ce que ça peut bien nous faire ? Nous sommes si proches de la mort que la vie nous en est indistincte. Et ce genre de maigre philosophie, ça nous permet d'écraser la mort d'un puissant mépris. Ca lui fait peur, qu'on se moque autant d'elle.

La semaine dernière, j'étais dans l'enfer. Avec mon frère nous arpentions les rayons du Leclerc de Barjouville. Autant le dire, une agonie, mais soit, j'avais réellement besoin d'une tondeuse pour me couper les cheveux. Tant qu'à être hors de ma brousse, autant en profiter pour faire les courses. C'était le lendemain matin du discours de Macron. Je ne vais pas épiloguer sur le contexte, un milliard de textes le font, trop peut-être. Les rayons étaient pris d'assaut.

Et quelle est la valeur refuge ?
Le sandwich en triangle emballé dans son truc en plastique.

Nous sommes en caisse, un magma de caddies débordants. C'est anarchique. Nous avons une tondeuse à cheveux et deux thés pour ma maman. Rien de plus. Une dame m'aboie dessus, haineuse : vous imaginez que vous allez passer devant ? La lave en fusion de gens grincheux rendait tout confus. Je ne lui offre  aucune réponse, ni même un regard, puis m'en vais.

Les gens ont dévalisé les stocks de PQ, ils ont agressé le personnel, ils ont attaqué les réserves du magasin. A Dreux, ils ont dû fermer le mégabouffe (le Leclerc) à cause des violences.

[Plus je connais les hommes plus j'aime mon chien. Pierre Desproges].

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Demi-tour. Route. Encore route, trop route ces derniers temps, Barjouville derrière, loin, le compteur kilométrique qui défile, heureux, Haute-Loire, vent, les arbres tous penchés dans le même sens. Un vent terrible sur les plateaux de Landos. Pause, frigorifiante bien sûr ; c'était bien, heureux comme une vache sortie de l'étable après l'hiver. Puis retrouver mes hautes vallées : Loubaresse, Borne, Montselgues. Comme un point de non-retour. Faites-donc vos courses de PQ. Loin, loin, loin, être loin de vous.
La vie en société, ce n'est pas gagné.

De cet instant, la seule question qui mérite d'être posée : n'était-ce pas un tant soit peu prévisible ? Ou même imprévisible, soit personne ne l'a vu arriver - pas comme ça - n'était-il pas possible de stocker juste un peu d'essentiel ? Vous trouvez ça honorable de gueuler comme des putois dans la file d'un supermarché à la con ?

Maintenon, alias Dead-Zone dans le langage partagé avec mon frère, la télé de papa et maman gueule. Affectueusement on ne leur en veut pas, ils n'entendent plus rien (et d'ailleurs ne s'entendent plus vivre) : bam, grince, crouik... De 110 décibels, une fuite, un dimanche matin très tôt, partir, je passe sans transition à 15 décibels. Le bruissement lointain de la rivière de Thines, les oiseaux qui se chamaillent ; ce que les mésanges peuvent à ce titre ne jamais lâcher l'affaire, elles harcèlent la sitelle, poursuivent les accenteurs, mais elles ne touchent pas au pinson (et pourquoi ?)

Ici la vie ne sert à rien. Pas de grand destin. Aujourd'hui repiqué 144 plants de laitues. Pourquoi autant ? Les grives pardi ! Et puis le reste on s'en fout. Seul, seul, bien, d'une solitude pâteuse, onctueuse, pour ainsi dire confortable. Je vais près du ruisseau si je veux. Je m'arrête dans la magnifique hêtraie dès que je souhaite. Et qu'espérer d'autre ? Rien mazette, surtout rien. Une vie qui ne sert à rien, ça enlève toute tension. On pense à ses salades, à ses céleris, aux voisins, aux oiseaux. D'une existence à gros gabarit, ça se dirige vers un plus grand chose, et honnêtement c'est sans regret. Enfin presque. Oui bien sûr pointent de puissants reliquats de nostalgie, vaporeux le plus souvent, toutefois reviennent les réalités : être un bousier, à tout le temps courir après de la merde (dont il faut ensuite fermement dire au patron que c'est la plus pure merveille) ; dans le silence curieux et retiré des tourbières de Chabreille, non aucune amertume.

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