5 mars 2020 - Montselgues



Et pourtant, on ne peut pas dire que les lieux soient catégorisés comme accueillants. La toponymie explique bien des aspects, qu'en aucun cas il ne faut négliger. A la limite en exagérant un peu, on pourrait témoigner que ce serait une preuve d'immaturité de piétiner les noms des hameaux et des écarts tel un sanglier un peu moqueur. Certes le Clapeyrou ne nous dira rien (de surcroît que nous avons cinq orthographes pour à peu près tout et n'importe quoi, enfin soit, passons). Lorsque l'on quitte la piste, qui je le rappelle a été totalement retournée telle une crêpe suite à un épisode cévenol quelque peu taquin, on trouve le hameau de La Frette, ce qui en cévenol signifie le froid. Juste au-dessus se trouve Bel-Air, dont on ne fera guère un dessin. Au bout de ces deux chemins, les paysages se rejoignent en une seule maison nommée La Fouette. Doit-on encore préciser qu'il s'y trouve un peu de vent ?

Habiter sur le plateau, c'est une vocation. Plus encore vers Loubaresse, vers Borne, la beauté du regard des Michel, éleveurs sur ces hauteurs dénudées et sauvages. Très au loin et pourtant à portée de main, les terres enneigées du Finiels, du Cassini, les Monts Lozère.

Quel contraste quand l'une ou l'autre démarche administrative nous emmène dans les terres d'en bas, ce qu'en patois on appelle les Rayols. Aux Vans, en réalité c'est provençal. Lorsque l'on descend dans la vallée d'à côté, et c'est assez récurrent, dès Planzolles on trouve les vignes, à Faugères les oliviers d'Anaïs. Des fois, lorsque trop de froid nous transperce, on en viendrait quasiment à descendre pour descendre, sans autre but que de respirer ailleurs. Bien entendu, on ne peut pas se permettre de vivre comme ça.

Et d'être traversé, il est peu dire que ce fut le cas ces derniers jours. Au fil de la matinée, il s'est levé une burle de l'enfer. La burle, c'est le vent du nord et bref ici, le climat venteux est binaire : nord ou sud, basta-chocolat. Les vieux redoutent la burle, et tant ils peuvent se révéler assez moqueurs quant aux épisodes cévenols (hé tu verras bougre, c'est un petit celui-là, cette manie qu'ils ont de dire bougre à chacun-qui-connait-moins-qu'eux), autant la terreur quant à la burle est sauvagement ancrée en eux, un clou dans une planche.

C'est un vent furieux, cent kilomètres heure pour ses petites humeurs facétieuses, mêlé de pluie rageuse, et par dessus tout, une haine absolument glaciale. Travailler avec la burle comme collègue est abomiffreux. On en viendrait presque à apprécier l'Eissero, le très tempétueux vent du sud, à la limite comme d'un chef un peu atrabilaire, mais dont on s'habitue avec le temps.

C'est ainsi qu'au gré d'une journée épouvantable, j'ai essayé de travailler au potager, mais que de peine ! Apparemment en patois lotois (du Lot), on dit mascagner. C'est comment dire, s'acharner à travailler comme un idiot, improductif, et qu'on ferait mieux de rester au lit ! Ou, à défaut, avec une tasse de thé fumante. Le rêve ! Hé, vous croyez que je vous écris comment en ce moment ?! Mascagner, on ne dit pas ça ici, mais on devrait pourtant, car au vu du nombre de journées de vent, de pluie, de brouillard glauque, c'est un métier pour le moins répandu !

Mais en même temps, je ne sais pas vraiment si je souhaite évoquer autre chose qu'un gros-temps comme ça. Les gours de la rivière de Thines - ce dont tout le monde parle, l'eau limpide et fraîche durant les journées brûlantes de canicule - sera-ce un propos ? Je l'ignore. Ces dernières soirées d'hiver, j'ai lu une phrase touchante (Valérie Perrin, les oubliés du dimanche) : J'ai toujours été comme ça. Je rêve d'amour, mais dès qu'on me l'offre, ça m'horripile. Je deviens méchante et odieuse. Je-ne-me-rappelle-plus-comment est très tendre et je ne sais pas si c'est parce que la vie ne m'a pas fait de cadeaux, mais je crois que j'ai besoin d'un amoureux qui gratte comme du papier de verre dans les encoignures.

Sans que cela ne soit à propos - loin de moi l'idée de parler de rêve d'amour ; un coeur gelé - peut-être serait-ce là que réside le sentiment prédominant, tout en restant pour autant vaporeux et évanescent : l'été c'est agréable, mais on n'en a rien à dire. Ca ne gène pas. Il y a un temps pour tout. L'été a toujours été comme cela, un ouvrez les guillemets sur un temps avec les gens, avec le monde qu'on pourrait dire parfois. Ce n'est pas pour rien que deux demi-cinglés (on s'entend bien, on est givrés pareil) vont chercher les déserts minéraux - atrocement noirs - de l'Islande des terres, et reviennent avec des engelures au mois d'août. Qu'on se comprenne, on n'arrive pas à Tastavins par hasard. C'est l'une des rares vallées ardéchoise à être en impasse. Les autres sont traversées. Des gens, mais des gens qui ne sont pas là : ils passent, ils sont pour autre chose. Alors voilà, on est là, pour ça, pour là. Et quand on voit le regard rempli d'humanité de Jean Fournet, on en ressent une intense fierté. Et lorsque l'on entend les paroles de feu Noé Chat de Dépoudent [le gars avait l'air de toujours sourire, même dans la dureté de la vie] : la vallée, c'est la friche. Il n'y a plus personne. Plus personne qui a ces gestes là. Mais je crois que ça va revenir. Dans cent ans les gens reviendront à cette vie, a ces gestes. Ou peut-être plus vite que ça. J'en rêve parfois. Oui j'en rêve parfois...

Des vieux à qui on vendrait son âme, ne serait-ce que pour leur donner raison, leur offrir bonheur aussi - puissent mes gestes être à l'honneur de leurs vies et de leurs rêves, à ces anciens du pays. Mémoires de la Vallée, quand le vieux se met à pleurer, pour nous Montselgues c'était un refuge, qu'il sort avec peine. Que pourrions-nous dire d'autre ? Il n'est pas de parole plus précieuse. La vérité est là. La burle, l'Eissero, la Frette, c'est de la décoration. Certes elle va très bien pour écrire des textes agités d'un romantisme brut à la De Chateaubriand, mais ce n'est autre qu'un décor de théâtre. Il est de ces livres qu'on déteste, on a envie de les arrêter avant la fin, puis au gré de quatre relectures, quelquefois pire - mais rarement - ils se révèlent d'un brusque indispensable : les vieux bouquins tous frippés dont on ressent une légère honte en les prêtant, et pourtant. Le livre d'une vie, arriver ici, vouloir refermer la page, puis relire.

Lorsque j'ai été au bassin tout à l'heure, je n'ai ressenti aucune émotion. Cette maçonnerie granitique reçoit les eaux de la rivière de Thines, déviée dans un petit captage de 800 mètres de long : la béalière qu'on dit. Durant 113 jours, je me suis lavé dedans. Pour les plus mauvais moments, il a fallu casser la glace, ou, ce fut plus désagréable et compliqué, se laver sous la pluie à la première heure du matin. Désormais que j'ai des conditions moins dures, j'ai regardé l'eau - comme ça, simplement - me posant la question si je ressentais la moindre nostalgie, du soulagement, voire de la rancune peut-être. Mais non, rien en réalité.

Avant-hier, une salamandre était sur le rebord du bassin, me regardant d'un oeil torve et froid. Tous ses têtards dans le bassin, qui ont compliqué ma vie durant des semaines, étaient en train de s'ébaudir. Ah, c'est toi qui a imposé toute cette pornographie à mes petits, me dit-elle !

Ici dans la Cévenne, on se fout de tout : des actualités surtout, des politiques par dessus tout, du travail, de la pression humaine (embouteillage, voire même politesse, ou non, disons plutôt des règles de bonne convenance). Mais on ne se fout pas de la météo ni des voisins. Tina disait : si tu veux bosser ici, il y a franchement moyen, et si tu préfères ne rien faire, c'est honnêtement possible aussi. En tout état de cause, il s'avère qu'on se moque de beaucoup de choses et au départ c'est déstabilisant. Cela explique que pour de nombreux sujets, qui au demeurant peuvent pourtant apparaitre comme important, on ne ressente rien. Mais rien. Par contre c'est vrai qu'on parle beaucoup du temps qu'il fait. Je crois qu'à force de solitude, d'isolement et de vastes domaines naturels vides de tout humain, on devient un peu des ovnis. On s'étonne soi-même : on se cherche devant les eaux du bassin. Alors, seule une phrase banale arrive à émerger des eaux claires et pures : ce qui doit être est.

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