14 avril 2020 - Thines




[Ne juge pas chaque jour à la récolte que tu fais mais aux graines que tu sèmes. Robert-Louis Stevenson.]


Cela fait longtemps que rien n'a été écrit. Le coeur balance entre le rythme très lent et structuré de l'hiver, et ici, l'anarchie du printemps gorgé de soleil et de chaleur. Tout va très vite, du point de vue de la végétation je veux dire. Je cours dans tous les sens à préparer les semis en pépinière, ceux de pleine terre, récolter les plantes sauvages. C'est extrêmement dense et plus que deux choses me limitent : ma force physique et la lumière du jour. Il faut dire que du point de vue physique, j'en prends un grand coup. Soit, je le savais (que ce serait comme ça), mais ça reste dur tout de même.

Dans le même temps, des épreuves se sont concentrées sur de courtes périodes, ce qui a renforcé le caractère acrimonieux de ces moments ; on s'en serait bien passé.  

Dans ma très grande solitude, c'est confinement toute l'année. Honnêtement je ne vois pas la différence. Enfin, si tout de même, il y a moins de voisins (et surtout, pas les bons). C'est un peu la même ambiance retirée que le coeur d'hiver et comme si c'était un printemps en novembre. Cette différence de rythme est touchante, destabilisante, récurrente. Même si la différence est absente au premier abord, d'un point de vue factuel on va dire, c'est bouleversé tout de même. Ca supprime l'excentricité ; c'est un hiver après l'hiver. Il n'y a personne, et surtout aucun voisin pour passer à l'improviste : hé, viens prendre un café. Soit, c'est le dire pour le dire : combien vivent une situation mille fois plus dure ? Et que va-t-il nous attendre ensuite ? Quand je pense aux gens enfermés dans un petit appartement, boudiou, ça doit être dur. 

Ca fait six mois que je suis sur place. Au gré d'une après-midi surchauffée, j'ai profité de l'occasion pour faire un premier bilan, non pas d'une vie en autonomie (ce n'est honnêtement pas le cas), mais de la construction de ce chemin vers l'autonomie. Si je reprends les désidératas que j'écrivais à ce sujet il y a un an, est-ce une réussite, un chemin vers la réussite, ou le trou noir d'un puits ? La question s'en pose d'autant plus à ce jour, considérant qu'incessamment, la base même de nos désirs (nous cinq), est malmenée.

Le 13 juillet 2019, j'avais défini trois buts à ma vie. Autonomie alimentaire, régénérer, aider.

Autonomie alimentaire : le potager avance à grands pas, le verger de même, les cueillettes sauvages sont bi-hebdomadaires. De graves problèmes de ravageurs sont apparus : campagnol des champs et campagnol terrestre. Le premier est un désastre. Ce très dur sujet entraine une destruction majeure du potager. Des tentatives de remédiation sont en cours. Il serait mal ajusté de parler d'un échec : ça avance même si c'est profondément chaotique.

Régénérer : étant pris actuellement dans des logiques de survie, je n'ai pas démarré.

Aider : succès. Ca marche bien. Je parsème environ 20% de mon temps de vie à aider. C'est un bon équilibre.

Plus en détails, j'ai dressé un bilan en ce qui concerne le respect de l'environnement. D'indéniables réussites, une amélioration globale, mais aussi de gros écueils. Par rapport à la vie de Louvain-La-Neuve :

- Budget global de vie : moins 1000%. Le logement de Louv' était un gouffre.
- Electricité : moins 1875%. La charge du téléphone, une lampe d'éclairage le soir. J'ai démonté tout ce qui était superflu.
- Eau : moins 3400%. Normal, je ne bois plus que de l'alcool ! Non d'accord, ce n'est pas vrai ;-) J'utilise une source et un captage de rivière. Mon eau potable de ville est réduite à 60 litres par mois, remplie au bidon sur une dizaine de sources différentes, afin de ne pas peser sur une seule communauté.
- Chauffage : moins l'infini. Je n'ai pas chauffé et j'en ai chié.
- Consommation data : moins 750%. Je fais tout avec un petit forfait mobile et énormément de privations.                                  
- Déplacement en véhicule : plus 5%. Le gros échec. Dû au déménagement, à l'installation ici, aux incessantes difficultés.
- Production de déchets : moins 5%. J'en produisais déjà très peu. Sur de telles quantité, ça ne veut plus rien dire.
- Activité culturelle : moins l'infini. Cela m'est coupé.
- Activité sociale : moins énorme. Je suis le plus souvent seul.
- Rentabilité économique : moins l'infini. La situation du moment renforce les difficultés. C'en est pas critique, c'est préoccupant dans le sens où ce n'est en aucun point durable.

Les bilans sont donc positifs, malgré le nombre de rochers dépassant dans une mer agitée. Globalement on a de la division par dix, voire meilleur parfois. Il faut dire qu'avec la grande déglingue en Brabant-Wallon, ce n'était pas difficile. Les efforts restent à poursuivre et à améliorer.

Disons que, c'est dur à voir quand on est le nez dans le guidon, dans un tel foutoir : il y a de l'espoir. Je peine à l'écrire, honnêtement. [Une période d’échec est un moment rêvé pour semer les graines du succès. Paramahansa Yogananda.]

Cette vie tout seul et en autonomie a des travers, et pour le caractère anecdotique, je m'en vais les conter.

- Avec la voiture, on déboite sans regarder, il n'y a jamais quelqu'un ! On ne met pas le clignotant. On croque tous les tournants. Oui je sais, on est graves !
- Par contre, on est très attentifs aux animaux. Ici, on est locataire (passager de la Terre), les propriétaires ce sont eux. On fait attention aux sangliers, aux chevreuils, aux chiens-cons qui courent après la voiture, aux grives, etc.
- On parle aux animaux. A la fauvette qui babille, hé fauvette ! Puis dans le bassin, aux salamandres têtards qui ont des plumeaux sur la tête : alors les p'tits gars, comment ça va ce matin ? Ici plus qu'ailleurs, trois fois réserves naturelles superposées, la présence animale est prédominante.
- On parle aux arbres. A cours d'arrosoir, ne t'inquiète pas mon petit loup, je reviens.
- Aller aux rayols - ce qui signifie les terres du bas en provençal -, aux Vans par exemple (2700 habitants), donne l'impression d'être obligé d'aller à Washington. Sans pour autant devenir phobique, on est très bien là-haut, sur les terres lozériennes.
- On vit sans heure. Au rythme du soleil, et c'est bien.
- Et le très gros travers, ça c'est moins drôle, je l'écris pour ceux qui envisagent de partir de la vie en ville : tout seul, le moindre couac fait fois cent. C'est la loupe au soleil. On se fait cramer. Vivre seul c'est confortable, qu'on est bien, mais c'est très-très-très-très-très dur.

L'autre caractère anecdotique est le rapport au temps. Soit oui, on se lève quand on veut, on sieste quand on veut, mais à évaluer l'ampleur pléthorique de la tâche (ne serait-ce que d'avoir un peu moins de labeur étant vieux (souhaite-je réellement devenir vieux ?)), je peux garantir qu'on se lève tôt. Versus Louvain-La-Neuve :

- Faire des courses de produits manufacturés : fois 4. Une fois par mois.
- Vivre sans argent : globalement, multiplie la démarche voulue par 10 et la rend hasardeuse.
- Gagner 30 euros : une journée.
- Avoir de l'eau : fois cent.
- Avoir des légumes du potager plutôt que de les acheter : fois cent.
- Aller voir Anaïs par les montagnes, 9 km à vol d'oiseau : une journée.
Il est donc clair, pour une immense majorité de "nous ici", nous comptons en heure, c'est la monnaie. Les kilomètres sont absents du discours. Les Vans, 13 kilomètres à vol d'oiseau, Washington DC sur Cévennes, nous mettons 50 minutes. Curieusement - et agréablement d'ailleurs - je n'ai encore jamais entendu quelqu'un s'en plaindre. Nous sommes à peu près tous lents.

Ce qui est extrêmement violent dans cet environnement de temps étendu et de solitude démesurée, c'est que mon humanité est en train de se reformer. J'étais devenu un bulldozer, un char d'assaut, nécessairement méchant pour résister à l'acidité du milieu. Là ça change. Le moins qu'on puisse dire est que ce n'est pas facile.
(à vivre).
Soit.

Rien à voir avec la choucroute, mais je souhaiterais terminer ces quelques nouvelles par cette citation de Valérie Perrin, Changer l'eau des fleurs, qui m'a touché : En perdant les miens, j'ai aussi perdu un poids immense. Ce souci de les laisser seuls après ma mort, de les abandonner. Cette terreur d'imaginer qu'ils pourraient avoir froid, mal, faim et que je ne serais plus là pour les prendre dans mes bras, les protéger, les soutenir. Il n'y a que les égoïstes qui tremblent pour leur propre mort. Les autres, ils tremblent pour ceux qu'ils laissent.

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