13 mai 2020 - Au col de l'Echelette



Quelquefois, je vois cette existence comme celle d'une bouteille à la mer, qui se nourrit parfaitement seule dans son instant de dérive, et qui attend d'être découverte.

Ces textes à la noix, ceux qui ont mémoire ainsi que ceux qui parcourent savent que c'est aussi long que A la recherche du temps perdu de Marcel Proust, autant à rebondissements pourris que Les feux de l'amour, voire même une floppée de comparaisons à superlatifs ; sauf que là, ce n'est pas drôle ou presque, enfin je ne sais plus à vrai dire. Synopsis du film tragico-comique version l'épisode-précédent : on fait acquisition d'une ferme en Ardèche-Sud au hameau de Thines, en collectif, projet qu'on traine depuis juillet 2019. Survient l'âpre bagarre administrative, puis voilà, le temps passe un peu, ça s'arrange enfin, la notaire fixe une date de signature, nous en presque-euphorie on va dire, et là PAAAF ! La maladie débarque. Tout est foutu par terre dans le cadre d'un délai non précisé : terra incognita aux relents de solitude des terres sans végétation des Kerguelen, un phénomène un peu nouveau pour nos contrées, la société est par terre. Au gré d'autres épreuves inutiles de conter ici, j'ai été jusqu'à proposer de bon coeur la renonciation (le sentiment, le feu, n'étant pas totalement éteint, même si ça s'arrange). Je n'ai plus osé rien écrire ou presque, trop malmené probablement, jusqu'à ce que nouvelle date soit proposée. Chose faite. 26 mai, si aucun grain de sable ne s'intercale dans les rouages. Pour l'instant ça se passe bien.

(Je suis gêné, pas à la hauteur, toujours ce vague sentiment de discrétion, de pudeur, de décrire un boxon indescriptible inutile pour autrui) ; c'est au-delà de ce ressenti un foutoir inextricable, mélangé (presque indicible) à un soutien inconditionnel d'une paire d'amis, c'est la vie, ce sont des onces de bonheur, ça mérite d'être partagé avec des mains ouvertes. Si on traverse ces épreuves, on traversera tout, c'est ce qu'on se dit en somme. Si nous, surpassons, alors nous pourrons aider autrui. Simple ? Oui, cela donne une forme de motivation. Témoigner combien on a pu en chier pour des sornettes juridico-adminsitrativo-notariales. La société gorgée d'ubuesque administratif ogresque n'est pas morte. Elle est prise de nausées, de vomissements mêlés de sang, mais elle rêve de recommencer comme avant. Tant qu'elle sera ainsi, ça persistera en diarrhée administrative ; même eux, acteurs de cela, s'y perdent et n'en veulent plus, c'est éventuellement bon signe après tout. Cette société honnie se voit rongée de l'intérieur, telle une termitière prête à s'écraser au sol.

Les saisons passant, le bancal est donc que je suis présent à la ferme depuis le 31 octobre, tout seul dans l'immédiat (le collectif rejoindra), sans domicile administratif, sans statut précis, comme ça, simplement là, grâce à un propriétaire-vendeur accommodant sur cet aspect. Je vis principalement dans Raymonde, ma belle roulotte, mais désormais je bénéficie d'une maison pour le travail. C'est un espace d'aide certain, ce qui octroie aussi une certaine forme de régularisation de la situation aux yeux de la société, enfin "leur" société. Cette présence, maladroite et inconfortable, a permis de développer le potager, sur plus ou moins 320 mètres carrés actuellement, et un nouveau verger de 45 arbres.

Chaque jour m'aide à rejoindre - approcher - les trois buts de ma vie : autonomie alimentaire, régénérer la nature, aider. Je soupçonnais devoir les adapter au fil du temps, mais non, ça prend bien tout ce qui fait battre le coeur. C'est une bonne définition du mot aimer. La nature, autrui, c'est si simple, sans un mot plus haut que l'autre.

Les bilans sont à chaque fois positifs, bien qu'à géométrie variable et quelquefois malmenés (disons que l'aide reçue parfois-souvent ne fait pas de mal).

Le potager est avancé et offre ses premiers résultats. Il est en certaines périodes miné par le campagnol des champs, alors si jamais dans les parages existe un médiateur parlant campagnol, pouvant leur proposer d'aller au Canada (la parcelle d'à côté), je veux bien =ˆ.ˆ=  J'ai tenté bon nombre de méthodes d'éradication sauf la chimique (polluante, dévastatrice), et la litière pour chat usagée (je n'en dispose pas, Bouboule est libre). Si quelqu'un peut m'en envoyer cinq kilos par la poste, très très souillée si possible, je veux bien (˘ ³˘)♥ Euh, en vrai ne le faites pas hein, je sais très bien ce dont vous êtes capables !!! Pour ceux et ceusses concernés, la destruction systématique des galeries provoque un ralentissement de l'infestation, mais il faut être au taquet.

Les récoltes sauvages sont abondantes. Les travaux de confection d'infusions en phytothérapie sont encourageantes. Au vu du danger inhérent à la pratique, largement relatée par Michel Pierre, je reste précautionneux et ne touche pas à ce qui possède de l'effet secondaire ou contre-indication à foison. Quant à la pratique de l'herboristerie, il m'est actuellement interdit de la vendre en France (pratique illégale de la médecine), mais pas de l'échanger ou de la faire partir dans un proche-étranger. Que cela soit dit : échanger ou donner, ça "leur" pose un grand problème. "Ils" ont même songé à taxer l'échange, tout en renonçant immédiatement tant c'était ubuesque. "Leur" poser des problèmes est un but, il faut que cela cesse : quelque part c'est un acte de résistance politique. Soit passons, ici n'est pas une terre de ce genre de discours, même si ce n'est foncièrement pas antagoniste.

Régénérer, c'est ce qui a été le moins entamé, pour cause je me trouve encore et toujours dans certaines spirales de survie douce ; on ne parlera pas malgré tout de survie-tout-court, c'est essentiellement le moral le problème, directement régi par le poids de la solitude, c'est très dur tout seul. La signature de l'acte devrait permettre un premier apaisement à ce sujet. Les premières nécessités sont de placer des nichoirs à insectes à foison. Ils sont trop menacés de par le monde, ici la nature est farouche et intouchée.

Quant à aider, à peu près 20% de mon temps y est consacré. C'est assez peu prévisible en général mais ça fait toujours sens.

Ce qui change aussi, c'est le rapport que l'on a au temps et à autrui. Par rapport à la vie d'avant, l'existence d'ici permet la lenteur, la gentillesse, l'action désintéressée, mais surtout la décélération massive. Plus rien n'est cadencé voire même balisé d'horaires. Certes les journées de travail sont très longues, mais en toute vérité, le réveil-matin est l'oiseau. Le repère temporel c'est le soleil. Si on n'a pas fini, alors demain il fera jour, pas de chef furieux et injuste, même si pour autant, on aime par dessus-tout le travail soigné et bien achevé.

Ce rapport au temps change la perception animale et végétale. Je suis devenu très sensible au langage des animaux, leurs discours territoriaux, les bagarres, les techniques de drague quelquefois bien foireuses. Le rythme aussi, les allers et venues des grives mélodieuses dans les forêts, comme des ondes immenses, sur des kilomètres de résonnances dans les ravins solitaires, le chant martial et fougueux du rossignol ratatatatatatatatata, qui se cache dans les aubépines. Je me mets à parler aux têtards de salamandres dans le bassin, ils ont des plumeaux qui font comme des antennes sur la tête ; parler aux plantes aussi n'a rien d'anormal. Tout ça j'en parlais déjà, je radote come un petit vieux, mais honnêtement, c'est prédominant.

La vie dans son petit quotidien banal, rural par dessus tout, est extrêmement monotone. Planter-Cultiver-Récolter ou bien Promener-Récolter. Guère d'alternative. Jour après jour, au gré des ratatatata dans les fourrés, ou d'une pluie qui surprend au détour d'un chemin. Monotone, oui, mais volontairement se mettre en surproduction. Pour donner. Parce que c'est de l'amour d'autrui de donner. Puis monotone est tellement beau. Se poser le cul sur un caillou et écouter le chant répétitif du pinson : tututututu-toi-du-bien (en langage oiseau, fais-toi du bien, qu'il veut dire) ; se foutre à poil et piquer une tête dans la rivière, oh elle est encore froide !

La gestion du stress coronavirus a été assez particulière ici. Six semaines ont passé sans faire la moindre course, aucune ombre d'un flic, liberté totale dans les landes des bruyères et des genets désormais tous jaunes, à l'infini sur le plateau de Montselgues ; certains envoyaient des sms depuis les villes : alors comment ça va dans le petit paradis ? En fait, le tintamarre n'est pas arrivé jusqu'ici, cette campagne reculée, âpre et austère, a gardé sa résilience. Au moindre bruit de voiture, je pensais plonger dans les genets, comme en temps de guerre, puis en fin de compte ce n'est pas arrivé. Pas de voiture pour d'immenses temps de solitude totale. Pas un mal, pas un bien. Gérer une ferme tout seul, c'est extrêmement dur, c'est ce que je pourrais seulement en dire (nous achetons en collectif mais actuellement je suis seul sur place, un choix, j'assume, enfin non, j'essaie, parlons plutôt de ce type de vérité). Ce qui a changé, ce sont les pensées pour les personnes enfermées en ville, tous ces pauvres gens qui ont dû subir la claustration. Ca a dû être dur, le vide, la promiscuité, le manque de perspective, le manque de date surtout, durant une longue période d'inconnu inquiétant. Ce qui est certain, c'est qu'il y a un avant et un après. Un après mêlé d'incertitudes [nous en parlions dans notre collectif : l'incertitude, c'est ce qui va probablement le plus marquer notre avenir commun, l'instabilité, l'adaptation]. Il va falloir de la bienveillance par pelletées.

S'il est à comparer la vie rurale actuelle avec la vie d'avant, il n'y a guère de photo à tirer. La vie en roulotte est extraordinaire. Cette ambiance de bois, de simplicité, de légèreté : la pluie qui crépite sur le zinc de la toiture, l'écureuil qui bastonne son reflet sur la vitre, au loin le cri du chevreuil au Garidel. La vie réduite à sa grande simplicité. Contre appartement magnifique à Louvain-La-Neuve - urbaine utopique -, un bonheur sobre sans remord. Et sans surprise, la vie rurale est le chantre d'une myriade de difficultés. Aride, l'immense solitude avant tout, (juste pour l'aspect comique, une personne âgée du coin me déclarait, passablement éméchée : je me tire, je me barre de là, allez merde bordel, trouver une meuf ici c'est la mort. Sic !), cela additionné à l'absence d'accès pour ainsi dire complet à la culture. Les livres, ça reste possible, et c'est bien. Le manque absolu de voyage aussi. Je ne peux pas abandonner mes terres, ou tout du moins je ne le peux qu'au creux de l'hiver. Mais pas de larme à l'oeil pensant à cela. Il suffit d'écouter, tôt le matin, la fenêtre ouverte de Raymonde ma roulotte, le chant des grives, et le bonheur jaillit. Le rougequeue est systématiquement le premier en ce moment et son tout premier chant du matin est toujours foiré. Si si c'est vrai (le manque de café de micro-chenille torréfiée probablement). Comme si c'était un peu rauque, un peu éraillé, c'est dur à décrire, il faut le vivre, l'entendre. Soit, en rétrospective, aucun regret ; de nombreuses nostalgies par contre : une douce mélancolie qui se nourrit de belles images du passé, de belles images du présent tout autant. L'avenir on n'en sait rien, quelque part ce serait non loin de s'en foutre. C'est bien maintenant, voilà.

Désormais je lis parfois des romans Harlequin, ce qui permet de décrire sans fard l'ampleur de la gravité de la situation  ƪ(ړײ)‎ƪ​ 

Toutes ces plantes dans les mains, c'est un savoir que dorénavant je dois transmettre - à qui dans le besoin - c'est un dû, à la vie, à autrui. Nous sommes tellement chamboulés par le bordel administratif, nous-collectif, nous ne savons même plus définir comment nous allons accueillir ; [il se peut probablement que nous devions avant tout guérir de nos blessures, nous ne sommes pas indemnes] ; ressort malgré tout de chaque instant de nos paroles que l'accueil est inconditionnel, parce que la vie c'est comme ça, et au terme de toute cette âpreté, la vie sera une chance, alors il faudra la partager ; peut-être que la guérison, ce sera vous.

J'avais 6 ans probablement, il faut dire que revenant sur cet âge là, le flou est forcément indéniable, je rêvais déjà d'une vie comme ça : à défaut de ferme et l'âge voulant, c'était un château. Mais, honnêtement je le dis, un château de toute modestie, ni grand ni grandiloquent, mais surtout fort. En ce lieu de toute quiétude, j'accueillais des enfants dans le besoin, loin (déjà !) de toute pression parentale. Si jeune de la sorte, j'aurais dû rêver de balles rebondissantes et de mains collantes (les jouets à la mode de cette époque) or reclus dans les forêts solitaires, régulièrement et pour ainsi dire quotidiennement, j'étais déjà ailleurs.

Toute ma vie de travail salarié et de voyage forcené a été une réussite, en contrepartie c'était un écartement de l'âme de l'enfant. Chaque retour d'école, à pieds, était un test ; je me plaçais devant des défis, apercevoir les bécasses, quelquefois les perdrix bartavelle (il y en a plein ici, qui courent comme des dératées sur le routes), puis construire en imagination des structures dédiées à protéger l'humain, dont je n'étais pas maître - je ne suis pas un maître ; nous partagions. Six ans. Est-ce normal ? Déjà j'étais en proie au doute. Déjà le luttais contre le mal des hommes (j'ai été persécuté à l'école), recherchant avant tout le bien, quitte à ne pas y arriver, ce n'est pas grave, même pas le bien à vrai dire, c'est présomptueux, seule la bonté suffit. Peut-être aujourd'hui n'est qu'un signe d'un retour aux sources ; ça va loin, j'admets, et que cette date signera la permission de retrouver une âme d'enfant. Il n'est rien demandé d'autre. WE ARE IN UK. Jamais ça n'a semblé si loin, jamais ça n'a été si proche. Désormais je m'incline devant le Seigneur et pour la première fois, je rêve que cela se fasse - comme avant de s'endormir, comme après le bonne nuit de maman - car la ferme sera le refuge, ce dont le vieux de Montselgues, à quatre doigts, parlait. Rien de plus précieux. Parce qu'un refuge, ça se partage.

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