19 mai 2020 - Thines



René, c'était un homme fort, allez, comment te dire, si je devais t'en donner une description, un orang-outan. Grand, oh le gaillard devait bien faire deux mètres, puis large d'épaules, comme ça (il mime du gigantesque). En plus il était gros. Un fameux bonhomme.

Avec un appétit ! Tu sais que le matin, parfois ça pouvait être un poulet rôti entier ! Et sinon, deux steaks et les frites, grasses à souhait bien sûr, on se comprend ! Nous étions voisins à Salindres, à la maison de mes parents. J'étais encore jeune. Si je ne m'abuse, il est de 34, Gilbert de 35. Je crois qu'ils sont partis ici, à Tastevins, lorsque j'avais 20 ans.

Nous étions en train de monter la charpente de la maison. Une des poutres était terriblement lourde. On la manoeuvrait à l'échelle, mais à trois, on n'y arrivait pas. Voyant René au loin, on l'appelle : hé, René, tu pourrais nous aider à monter la poutre ? Viens prendre un café, puis on fait ça.
- Oui bien sûr, je finis et j'arrive.
Les trois constructeurs s'en vont prendre un petit café bien agréable, puis René arrive et prend le sien. On devise des cultures, ça pousse vite en ce moment.
- Bon, et bien, il va quand même falloir s'y mettre, à la monter cette fichue poutre.

Arrivant sur le chantier, la poutre était là-haut. Il n'avait rien dit et avait fait le travail durant la préparation du café. Tout seul sur une échelle complètement pourrie, il avait besogné. On n'arrivait pas à le croire.

Tu vois à l'époque, lorsqu'on faisait les blés, on remplissait directement les sacs à la machine à enlever la balle. C'était un peu dur car ça allait vite. Du coup, dès fois on ajustait a posteriori ; des sacs trop pleins, on déversait dans de nouveaux sacs. Et là, voilà soudainement un sac de 120 kilos, à charger pour aller à la grange. A trois, on le dépose sur le dos du René, sans prévenir.
Il se marre.
Ah les salauds qu'il fait, ah les bâtards !!

Le Bézigue, quand tu l'écoutes, tu auras toujours l'impression qu'il a travaillé toute sa vie, d'un labeur étouffant. Té, je peux te dire qu'il n'en foutait pas une, et que son frère René, c'était quelqu'un qui connaissait le travail. Il y a bien longtemps, en fin de journée, René débarque à la maison : hé, j'ai un peu froid, as-tu une veste ? Sans plus réfléchir, la veste passe de main en main. C'est le lendemain qu'on avait compris, il avait labouré toute la nuit.

Une fois comme ça, il était fou de rage. Quatre tonnes de melons étaient prêtes à la récolte. Ils étaient à quatre pour la besogne. C'était une de ces journées du mois d'août, avant l'orage, chaude, collante, moite. D'un sursaut, Le Bézigue dit : hé, moi je ne récolte pas en cette chaleur. Puis sans autre forme de procès, il part à la pêche. Le René était fou. Il lui a foutu une de ces avoinées à son retour ; c'était seulement le lendemain d'ailleurs ! Ils ont récolté toute la journée, jusqu'à minuit. Le lendemain à quatre heures du matin, il partait à Cavaillon pour vendre.

C'est un gars qui n'est jamais parti de sa terre. Si en réalité, il est parti une fois, le service militaire, mais, c'était bien tout. Un gars discret, solitaire, bien sur sa terre. D'une érudition, c'était spectaculaire. Ce mec là, il avait tout lu, il était impressionnant.

Le Bézigue, dès qu'il s'agissait de partir à la pêche ou à la chasse, alors là je peux te garantir que c'était un métier hein ! Sur un chantier, s'il manquait une vis, je peux te promettre qu'il allait la chercher immédiatement aux Vans, et il n'attendait pas de savoir s'il en fallait six. Une fois sur un chantier, il voit un lièvre passer. Il lâche tout et il est parti traquer durant quatre heures. Les gens de la famille, ça les rendait fous !

Par contre pour manger, ça il savait ce qu'il voulait, et il le faisait savoir : hé peuchère, la truite tu ne sais pas la cuire ! Dans sa vie quotidienne, il s'adressait aux gens avec aridité. Quand il parlait des femmes, les pintades qu'il disait.

Plus tard dans l'après-midi, lorsqu'en tant qu'invité, moi conteur de ce texte, j'évoque qu'en ce moment, il faut rouler doucement à hauteur de Peyre, on m'écoute avec attention. Ce genre d'information locale ne manque pas de nous intéresser. En effet, cela fait quelques semaines que des perdrix écervelées courent sur la route. Comme d'année en année, les genêts montent, les perdrix se retrouvent désormais aux plateaux. Dans la discussion fuse : oui c'est vrai, il faut faire attention aux pintades.
Ce n'était pas fait exprès. Bien évidemment tout le monde se marre !

inévitablement nous parlons des béalières, dont cet éternel projet de remettre en route le béal traversant chez les filles. La dernière fois qu'il a été fait, c'était avec Maurice Clavel, donc ça fait 96. Oui ça doit faire ça. Si tu n'es pas là pour entretenir régulièrement, ça n'est pas la peine. La nuit les sangliers étaient venus et avaient tout éventré. Ca n'avait tenu que quelques jours. Au petit matin, les filles viennent gueuler : hé, l'eau se déverse chez nous ! Il fallait bien réparer, sans trainer.

C'est comme ça que survient une énième anecdote de béalière, un ami maçon venait travailler chez Bernard, lequel lui dit : quand tu pars avec ton fourgon, remets bien l'électrique.

Le lendemain matin, le potager est retourné, les sangliers étaient passés dans la nuit.
- Hé, tu n'as pas remis l'électrique, vois comment tout est dévasté !
- Mais si j'ai remis l'électrique, vois, c'est encore là !
- Mais enfin !
Après enquête, on trouve les traces et les coulées. Les marcassins étaient passés sous l'électrique, en rampant dans la béalière. Les adultes étaient restés à l'extérieur. Ah les filous, ah les gourmands !
Hé, je peux te dire, j'ai testé hein. J'ai mis une pomme 30 centimètres à l'intérieur de la clôture, et une à 30 centimètres à l'extérieur, puis j'ai surveillé à la jumelle. Celle de dehors a été prise, mais pas celle de dedans. Ils approchent le groin à 5 centimètres et ils sentent bien tout ça, tu sais c'est fin comme animal.

Un jour on était en chasse vers Peyre, mais plus du côté de l'Echelette. Je ne sais pas si tu vois là, à gauche il y a un très fameux ravin. Ho, on était comme ça, un samedi matin, et il y avait un jeune, il n'avait pas d'expérience. On l'a posté en vigie.
On rabat.
Puis j'entends un coup de feu.
Je l'ai eu, que le jeune s'exclame !
Oh la bête, elle devait bien faire dans ses 120 kilos. Pendant quatre heures, on place les sangles, à cinq on tire dans la pente, comme des fous, c'était éreintant. On arrive aux trois quarts, et voilà que la sangle principale nous échappe. L'animal roule dans la pente, et badabam, badabam.
Oh meeerde !
Purée, on avait commencé la chasse à 6 heures sur place, passé 20 heures, la bête était en haut, 20 heures je te dis !
Hé tu sais c'est quoi l'expérience ? Quand la bête passe dans un ravin comme ça, tu tournes la tête sur la droite hein.
Oh je n'ai rien vu !

Nathalie et José, bien que plus rarement au pays, ne manquent pas de rencontrer nos petites histoires astucieuses et pleines de malice. De leur discrétion, ils prennent la parole.

Nous étions au restaurant à Montselgues, un peu à gauche en bas, quand tu reviens de la piste du plateau. Chez la Francine. L'établissement était tenu par son mari, c'était là où se trouvait une insigne de tabac.

Un petit vieux rentre, avec un panier en osier bourré de légumes, dont surtout des poireaux. Il les offre au patron, lequel répond : hé je te dois combien ?
- Passe-moi trois paquets de tabac.
Pas des cigarettes, en fait du tabac à rouler. Il avait fait son troc, il était content.
Nathalie et José s'adressent à lui : nous voudrions bien des légumes, pouvons-nous en acheter aussi ?
Oh, qu'il fait, en levant la main... Je ne peux pas. Je les ai pris dans le jardin de ma soeur, surtout ne lui dites pas !

Il partit comme il vint, espiègle, du haut de ses bons quatre vingt ans !

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