12 juin 2020 - Thines



On sait quand les journées commencent, il est pour ainsi dire impossible de dire quand elles se terminent ; le plus souvent, on arrête par la cause de l'épuisement, des journées de soixante heures seraient amplement faisables. Comment ça ? Ca n'existe pas ? Oh, oui en fait ! Cette nuit a éclaté un orage terrible et ce n'est plus désormais qu'au gré d'une journée de pluies diluviennes que j'écris. Le potager est couché sous les vents et les trombes d'eau, une nouvelle ravine s'est creusée dans les chicorées. Toujours pas pu descendre chez les voisins pour voir quelle pagaille est semée. Danielle vient d'expliquer que la transhumance est reportée, si ce n'est pas ce soir, ce sera demain. Sous la pluie dense, horizontale, du sud, balayée par les vents, les Toi-Du-Bien ne disent plus rien. Ca change, oh ça pour sûr !

Ce sont les pinsons, il y en a plein ici. Toute la journée et inlassablement, ils disent Tzizizizi-Tzézézé Tchéchéché-Toi-Du-Bien ?!! Avec les points d'exclamation comme ça dans leur déclamation. Bon évidemment comme c'est un peu laborieux à décrire, je les appelle simplement les Toi-Du-Bien. C'est un langage propre à ici, inventé, néologisme pratique. Aux Vans, ils disent juste Dzù-bièn. C'est peut-être parce que c'est un brin plus provençal, marqué dès lors par un patois méridional occitan plutôt que cévenol. Mais soit, je m'égare.

Ici, on est très sensible au langage des animaux. Inévitablement, les aboiements rauques des chevreuils sur les pentes de l'Everest de Thines, j'en ai certainement déjà parlé, mais aussi les cris inquiétants des sangliers le soir. On dirait des bagarres parfois. C'est leur vie, c'est ainsi et cela mérite le respect.

Le plus étonnant est d'entendre les vagues des oiseaux, qui comme par flux et reflux, ondulent et se remplacent : en février les ondes lointaines des grives dans les contrebas du Roussel. Par la suite, elles disparaissent (pour quel mystère ?) et sont remplacées en avril par les chants du rossignol. Ce dernier, Ratatatatatatata, est particulièrement actif la nuit lorsqu'il s'agit de trouver une épouse (déplorant par là même d'avoir placé ma Raymonde sous son "chez-lui", un noyer comment dire quelque peu tapageur !, et désormais me payer les noix sur les bacs en zinc de la toiture, booonk, ça fait sourire). Plus tard encore, le ballet incessant du rouge-queue : Tou-di-Li-Li-Li ? cRRR cRRRR, P'tit Louis !, bavardage qui de sa décharge électrique centrale s'appelle évidemment le Petit Louis. Puis après en mai le bordel désordonné des bébé-mésanges, ça piaille, ça casse les pinouches aux parents, c'est que la santé est bonne. Voilà. C'est tout. A présent les Toi-Du-Bien.

Si j'évoque autant ces histoires d'animaux, c'est parce que désormais il y a cela. Il n'y a plus que ça, pour ainsi dire.

Cela fait quinze jours que je suis propriétaire. Je déteste ce mot. Je déteste ce mot encore, insistant à outrance peut-être. Qu'est-ce qui a changé depuis ? De manière factuelle, le panneau propriété privée a été arraché. C'est bien là tout. Il méritera somme toute d'être emballé dans un paquet cadeau (ce sera un emballage de farine, je n'ai rien d'autre), puis d'être offert, par dérision, à mes cohabitants. De l'exaltation ? Surtout de l'apaisement d'avoir une vie normale. Je n'y vois, actuellement rien d'autre, ça et le chant des oiseaux.

Un sentiment encombrant aussi, celui d'avoir posé les valises. Moi qui n'ai jamais appartenu à un lieu, c'est très dur à gérer (cette éternelle tendance à rechigner à acheter, car c'est sacrifier tous les ailleurs possibles) : être désormais d'une terre. Cévenol. Par adoption. Lozérien aussi. Disons qu'ici c'est un peu la même chose. Oh ça faisait un sacré paquet d'années que j'en rêvais. Peut-on parler de ces instants depuis le causse Méjean en 2015 ? Oui éventuellement. Mais ce serait mentir sur la première incursion en 1993, j'étais môme. Un amour fou pour ces terres. Oscillant entre réussite et échec, aucun de ces deux termes n'apporte satisfaction, c'est à la fois une élection, un enracinement, un deuil. Peut-être le deuil de l'île de Ré, de l'arrière-pays rétais dans le même ordre d'idée, puis tellement d'autres lieux à droite à gauche, des saisissants, des inconvénients aussi. Peu importe. Cela ne donnera que plus de valeur aux instants d'y retourner, il n'est formulé aucune interdiction.

Alors la valise posée, à côté de soi, on regarde les terres. Il y a du travail. Comme une responsabilité : exister en ces terres désormais. Le titre même de Dana Hilliot, son livre, ces mots : vivre ici. C'est curieux. Il n'existe plus aucune excuse (administrative, financière, etc), permettant de partir. La vie est ici. Belle d'ailleurs. Bercée du chant des oiseaux. Le mec perché sur le faîte du toit le dit très bien, et il ne s'en lasse pas : Toi-Du-Bien ! En mars, je le voyais sous le pommier formant mangeoire, grappillant les graines au sol (le pinson préfère trafiquer ses petites histoires au sol), dodelinant de la tête, et bredouillant des petites phrases sans sens. C'est au contact des adultes qu'il apprend à parler.

Hier soir, il avait prévenu, de son cri lancinant, quasiment douloureux : Dzui. Dzui. Dzui. Il dit ça avant la pluie, d'ailleurs sous forme de prémisse je nomme ça simplement : J'appelle la pluie ! Et ça n'a pas loupé. Ce matin ce sont des trombes diluviennes. Pourquoi dit-il cela ? Je ne le sais pas. On confondrait aisément avec l'accenteur mouchet, qui dit Tui, Tui, Tui. Mais, son cri est plus lent et surtout, légèrement vibrant. Dans le même ordre d'idée, le babil des fauvettes est incroyable. Il doit y avoir 5 à 7 notes par seconde !

La vie ici, c'est rien. Alors, il ne faut pas s'étonner que je parle d'animaux et de rien. A vivre ici, tu as doucement intérêt d'aimer les animaux, ils sont omniprésents, le mauvais temps, le vent et le Rien. Il n'y a rien. La nature. Stable. Farouche. Intouchée. Et un homme tout seul au milieu.

Poser la valise au coeur de tout ça n'est pas une angoisse, pas un regret, pas une espérance. Mon regard est très critique quant au passé, très critique quant au futur. Le présent est beau. L'absence d'exaltation permet de ne pas tomber de haut, de ne pas se noyer. Ce qui est est. Ce qui est doit être.

Lorsque je considère le passé, à Louvain-La-Neuve, ville étudiante, dynamique, culturelle, entraînante, belle, confortable, cette vie était attirante. Au tout départ, je m'étais mis à l'idée d'amitié : il faut tout recommencer chaque année, avec le bal des rotations, les étudiants changeant de lieux. Mais ce n'était autre qu'une illusion. Je n'ai jamais aussi facilement lié contact que là-bas, je ne l'ai jamais aussi aisément perdu. Le lendemain, tu étais oublié. Non pas que ça soit systématique, c'était à vrai dire culturellement le symptôme d'une certaine légèreté, la superficialité comme mode de vie. Et comme je me suis toujours refusé à picoler, je n'ai jamais été eux. Il y a toujours eu une distance. Ca a formé de la solitude. Au tout départ, je pensais en sortir cycliquement, mais ce n'était qu'un mirage. Louv' était merveilleuse, mais une solitude revêche, qui plus est pour moi qui affectionne la fidélité - peut-être est-ce ça de devenir vieux.

Ici, c'est différent. C'est même totalement différent. Ce qui fait du bien, c'est l'absence de jugement. Auparavant, on me considérait tout le temps (et je dis bien tout le temps) comme l'homme des bois. Combien ai-je entendu parler de Koh-Lanta - j'ai une vision extrêmement floue de ce qu'est cette daube - lorsqu'il s'agissait de faire un bivouac sympa en lisière des bois. Oh quelle horreur, il y a des serpents. Oh moi ça me ferait peur. Ah, tu imagines, si y'a un tueur qui débarque en pleine nuit ?

Un tueur, dans le fin-fond du causse Méjean ?! Autant rechercher un serpent rouge bariolé de bleu ! Cette distanciation à provoqué que je n'étais jamais eux. Non pas question de picole cette fois-ci, mais simplement que dans les discussions concernant The Voice ou bien les dernières conneries des mômes à l'athénée, j'étais largué.

Ici, personne ne te jugera si tu essaies de fabriquer ton vinaigre. Personne ne sera péremptoire devant ta production de farine de tilleul. Au contraire. Ca va intriguer. Quelque peu, on te demanderait comment tu fais, tu les verrais essayer aussi. Modestement. On est tous assez discrets ici. On sait que la nature est plus forte. Nous ne sommes - aucun de nous - des hommes des bois. Encore dépendants de technologies, qui peut se targuer d'en être indépendant ? Je crois que simplement, ce qui joue (et démystifie) notre ruralité, c'est que nous parcourons nécessairement beaucoup plus de distances pour obtenir un service. Il y a une désaffection totale du service public. Je n'entends personne s'en plaindre. On est loin, on assume. Le reste, on nous fout la paix, c'est bien là ce qu'on recherche. Puis on est tout seul. A l'avoir cherché un peu, tout de même.

On est isolés. Notre isolement est énorme. Ca provoque un sentiment de solitude. Je ressens une solitude décuplée. Alors, entre la solitude de Louvain-La-Neuve, seul au milieu des autres, et la solitude d'ici, au milieu des bois, je crois avoir choisi. C'est moins douloureux. Mais, inévitablement, ça provoque des glissements affectifs. On se trouve être plus sensible au destin des animaux [j'ai vidé le bassin d'un mètre cube pour extirper une armada de lombrics en train de se noyer, j'en tire régulièrement fourmis et chrysopes ; juste à temps, c'est ce qui compte, mais pour ce qui flotte c'est plus facile]. Je leur parle beaucoup. Puis, je me parle à moi-même, sans arrêt : hé couillon, tu imagines un instant que ça va fonctionner avec un bout de bois comme ça ?!

Cette absence de mépris quant à se démerder avec ce que l'on a provoque un moins vaste décalage. Pauvre. Pauvre je suis, mais pauvres peut-être devrais-je dire. Je crois que nous sommes. Peu importe, grand bien en fasse quasiment, c'est une rusticité salvatrice : trop d'omniprésence technologique étouffe. Si la sentimentalité est un flot débordant, comme la flotte dehors en ce moment, c'est que la vie est bien là. L'absence d'exaltation permet l'avancée solide, lente, très lente. Il n'est rien besoin d'autre.

Alors, je parle de moins en moins. Presque gêné de bavarder ici, autant de rien et pour rien. Parce qu'ici, le rien est entier. Que faudrait-il dire d'autre aujourd'hui que la rivière est grosse ? Que voulez-vous, c'est après tout ce dont on se satisfait. A des kilomètres des préoccupations urbaines, à des années-lumière des temples de la superficialité : Happn, Tinder : la moindre discussion débutant par un slt ou au mieux, un cc sa va, puis s'éteignant logiquement : on ne possède que si peu à cultiver en commun : ce n'est ni un mépris ni un jugement, c'est quasiment une déception ; ne pas être à la hauteur n'est pas le bon mot, il s'agit avant tout de ne pas être au bon endroit. Ca ne revêt que si peu d'importance. Ca ne dérange personne.

Les pluies redoublent d'intensité. On doit approcher les 200 millimètres en 24 heures désormais. Les vents sont à 120 km/heure. Le potager est anéanti. Ecrasé, brisé, enseveli. Bouboule est sur le lit, à l'abri de la tourmente. Elle me regarde inquiète, car "je n'ai pas le droit". Aujourd'hui je n'ai rien vu !

Plus que jamais, il se pose la question de comment vivre ici, je n'en ai toujours pas trouvé de réponse. C'est peut-être qu'il n'y en a pas, et que par dessus tout, il faut s'en foutre. A vrai dire, je n'en sais plus rien. A y réfléchir, auprès d'une infusion fumante de bruyère blanche, je ne vois qu'une case vide. Me reviennent seulement des paroles, d'un temps lointain : il est triste de jouer à cache-cache dans ce monde où l'on devrait se serrer les uns contre les autres. C'est Jean Cocteau qui écrivait cela.

Ne jamais oublier. Si l'autre bougre rappelle sans cesse que Toi-Du-Bien, ce n'est pas pour rien. Il dit, à sa manière : fais-toi du bien, c'est en tout cas comme ça que dans une version anthropisée, je l'interprète. Aujourd'hui, le regard sur le potager, je ne sais plus. Mais ça n'éteint pas la véracité de ses dires. Ca ne permet pas de nier cette parole simple, enfantine, qui n'est autre que le babil d'un pinson sur sa branche.

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