9 juillet 2020 - Thines



Une noble existence ressemble aux écrans de contrôle des camions sibériens : tous les voyants d'alerte sont au rouge mais la machine taille sa route.

Cette citation de Sylvain Tesson (légèrement adaptée car tronquée) pourrait sans détour aucun détailler l'ambiance de cette curieuse période. Ainsi sans ambiguïté, cette phrase explique ce qu'il se passe en ce moment et le manque de nouvelles inhérent - cela perdurera sans nul doute jusqu'en septembre. C'est chargé, c'est sinueux, c'est empli de vacillation.

L'acte de vente de la ferme ne marquait pas une victoire, c'était nettement plus un passage : une porte enfin ouverte vers un ailleurs. Après autant d'acharnement administratif, est-il injuste de décliner l'acte victorieux, la réussite, le podium ? Lucide. Oh certainement clairvoyant avant tout, ce n'était autre qu'un laisser-passer. Désormais, nous y sommes. Marqués par la joie, marqués par la peur.

A peine l'acte de vente passé, le potager a connu sa troisième destruction presque-totale depuis début mars. Tout d'abord le ravage absolu mené par les campagnols suite au dépaillage, ensuite un épisode orageux particulièrement radical en juin entrainant des phénomènes d'érosion écrasants, puis dans la foulée, la destruction des pousses par les noyers (lesquels produisent de la juglone, un herbicide). Cela a provoqué un énorme choc alimentaire, financier, organisationnel, moral. Si tout cela est désormais plus ou moins du passé, (c'est arrangé), les semis refaits, ces épreuves amènent à revêtir une profonde humilité. Devant la nature, nous devons nous incliner.

En plein coeur de cette accumulation d'épreuves, le captage a désamorcé. Ce genre de catastrophe arrive tous les quinze ans d'après le voisinage expérimenté en la matière. Plus d'eau en suffisance, le verger et les pousses potagères se sont trouvées en stress hydrique intense. Solitaire, isolé, fragile, j'ai craqué et me suis effondré. Jean a réparé l'ouvrage durant un jour et demi. Les dégâts étaient tels que je me forgeais tel qu'incapable de réparer ; comme anéanti, je ne trouvais plus force de résister à la violence. L'inquiétude est très loin d'être éteinte.

Ce sont nos solidarités. Sans la gentillesse ineffable de Jo et Bernard, Camille et Jean, je ne serais qu'un nain de jardin, immobile et triste, perdu sans expérience dans une jungle trop dense : la bamba que nous disons ici quand c'est la nature désordonnée, luxuriante, belle, authentique, rude, déchaînée, parfois voire souvent.

En toute clairvoyance, je ne sais plus ce qui me fait tenir ici.

Puis, peut-être est-ce un signe du destin, des nouvelles du monde arrivent ici. "Leur" monde. Mon regard se pose sur Petite Araignée Opiniâtre. Prendre le temps. Durant la nuit, à deux heures du matin, un lucane cerf-volant m'a débarqué en pleine tronche, paniqué, dans un bruit tonitruant. La fenêtre de Raymonde était ouverte. La vie à La Boissière, en somme, c'est cela. Loin des bruits alentours, sauf les avions militaires de Salon-de-Provence, la base 701, on leur tirerait bien dessus - soyons raisonnables, ce n'est pas permis, on attendra qu'ils n'aient plus d'essence, les choses se précisent.

Les bruits de "Leur" monde se fraient un passage assourdi ici. Il me revient ce matin même que Le Prince est encore plus abject. Comment cela est-il possible, l'imagination ne permet pas de se déposer dans ces confins ? Au gré d'un parcours traversant une frontière, j'ai perdu la sécurité sociale. La boulimie des réglementations rend la vie impossible. "Leur" monde est un inépuisable relent de vomi. Ici, ça n'arrive pas, ou à peine, c'est déjà trop.

Peut-être faut-il dire que je suis paysan-herboriste. Comme un mot en avait été frôlé il y a quelques mois, je suis paysan : vivant de la terre (ou en tout cas le désirant). Loin de l'archaïsme que l'idée véhicule, loin de toute imagerie écolo-bobo, avant tout je suis un simple. Je vis du simple. Des plantes. Celles alentours. Les plantes sont nourriture, aromatique, médecine, teinture, décoration. Elles sont même, pour le plaisir ultime, futile : collection. Faire une collection de menthe pour la beauté du geste, une collection de crasulacées pour l'esthétisme. 

Imaginez un instant que je n'ai pas le droit d'écrire la vertu des plantes (il n'est pas écrit que je n"aie" pas le droit, c'est la vérité). En plus, les plantes ont souvent de multiples vertus. En écrire une seule, même sur de la camomille matricaire, me fait hériter d'un procès. Vous imaginez, une telle érosion des savoirs ? Que j'enseigne est un crime.

Ici à Thines, en pleine transition, je me suis interrogé sur ma vie scolaire (et pourtant en lycée agricole) : revenant sur cette époque, j'étais incapable de donner la moindre bribe de ce que j'ai pu apprendre en physique-chimie, en biologie mathématiques, etc. Rien. Le néant. Est-ce normal ? On me dit que j'y ai appris une logique. Que cela peut-il me faire ? Je suis démuni devant le potager, destabilisé devant les méthodes de conservation des aliments (lactofermentation, stérilisation, dessication, etc). Qu'y ai-je appris en réalité, qui soit utile à la fabrication de la vie et des savoirs ? J'ai perdu des années de mon existence, purement et simplement, à cause d'eux. J'écris à cause comme un accusatif. Aujourd'hui face au simple, je suis complètement perdu, j'échoue, sans en perdre la détermination pour autant.

"Leur" société me donne une incommensurable haine. Ce terreau fait naître en moi Amour et Paix. Au plus je serai solidaire, au plus je serai aimant, au plus je serai convaincu d'aller à l'encontre de toutes leurs logiques civilisationnelles, à la limite capitalistique (avoir 5000 amis sur facebook, un must ; ou je ne sais combien de followers sur instagram). Je ne suis pas optimiste, je dirais même que je suis très pessimiste quant à l'avenir de la société : la crise du confinement a démontré les comportements sociétaux, Pablo Servigne encense des paroles belles, mais c'est trop gentil, trop gentil tout ça. Cela sera proche des évocations de Vincent Mignerot. Alors, avant que tout cela n'éclate, aimer, et faire perdurer si possible, cultiver. Aimer le voisinage, soutenir, une solidarité foldingue, tout comme eux ne cessent de m'aider. Avant de crever, quelle que soit la date (et on s'en fout) : aimer, pour repousser la société individualiste.

Pas de télévision, pas de radio, pas de journal, pas d'infos sur internet, couper court aux discussions d'actualité politique (d'ailleurs, le rejet populaire de tout ça devient exponentiel). S'il y a bien une chose qui les tuera, c'est de les ignorer et de les affamer. Vivre sans argent marche. Mes minuscules expérimentations en ce sens en sont la preuve (et je n'en suis ni le seul ni le chantre). Ce ne sont pas des démarches généralisées, cela reste pour l'instant largement insuffisant ; une méthode voire un crédo : au plus j'y arrive, au plus je les rejette. S'il y a bien une chose qui me fait tenir ici, malgré les insondables épreuves, c'est ça. [Haïr ce qu'ils ont fabriqué, eux avec une intelligence remarquable, les nier jusque dans l'essence même de leur existence] - ne t'inquiète pas que, lorsque tout craquera (c'est en train de craquer), ce seront toujours les mêmes qui trinqueront, les plus pauvres ; ces saloperies de politiques seront loin et protégés. Ils sont le démon.

Lorsque je descends vaguement-régulièrement à New-York, 2300 habitants, Les Vans, j'y vais en coup de vent. De plus en plus rarement. Sans goût. C'est déjà la ville. On dit Les Vanss comme on dit Clanss pour Clans. En pays occitan on dit toutes les lettres. Parfois - souvent même - j'entends les vents. Il s'agit d'un touriste peu au fait. Est-il matière à juger ? Oh non certainement pas, ce d'autant plus que bordélique à souhait, foisonnant, on dit Aubena ou Priva, niant les S. Il est de notre devoir par contre, nous locataire de la terre -humanité séculaire-, de dire les choses comme le pays l'a fabriqué. Parce que, au-delà de tout particularisme, c'est une manière de s'enraciner. Non pas que j'appartienne à cette terre, ce n'est et ne sera jamais le cas. Comme le dit Francine, à Montselgues et née à Lyon, je ne serai pas enterrée là, ils ne m'ont jamais considérée comme étant des leurs, toujours une étrangère. S'enraciner est peut-être le dernier geste dédié à parer la folie des hommes : être là, aimer le simple, cultiver le simple, partager le simple, faire vivre le pays de son essence vitale.

Que les politiques s'adaptent ou qu'ils crèvent. En attendant, plus la moindre considération ne leur est donnée. Ne plus voter en est le geste ultime. Aux abois, ils feront tout pour réglementer, pour confisquer, pour punir. Le championnat du monde de la restriction est en route. Rien n'est inéluctable. J'ai perdu la confiance en l'être humain. Pourtant ces derniers jours de forte souffrance face à un captage dévasté ont démontré que c'est faux, amplement faux.

Alors, je regarde face à moi l'Everest de Thines. Un xylocope violet fait un bruit terrible de bombardier (quel bel être vivant), Sauterelle-Mortelle agite ses antennes sur la table, les Toi-du-Bien font trembler la branche tant ils chantent fort. Une mini-fourmi chatouille le bras. La souffler plutôt que de la tuer. Plus que jamais je ne sais plus comment vivre, devant mon potager modeste et bancale. Faut-il arrêter, engager une autre voie ? Il n'est de réponse. Si ce n'est que les maîtres du chaos, les Princes de partout nocifs universellement-répandus, seront toujours les cibles. Nos proches, les voisins en ce moment seront aimés, sont aimés d'ailleurs. Je voulais remercier pour tant d'aide reçue, alors que je m'écroulais. Il me fut répondu : tu sais un jour on va vieillir. A peine métaphore, ce n'est pas tombé dans l'oreille d'un sourd.

Alors, tous les voyants au rouge - que pourrait-on dire d'autre si ce n'est d'accepter avec lucidité ?, ça taille sa route. Pourtant et encore. C'est peut-être un mode de vie.

Archives du blog